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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Marginalité, délinquance et carcéralité : les voyous en prison
{Marge}, n°1, Juin 1974, p. 4.
Article mis en ligne le 26 juin 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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La prison, ce sont les murs, les miradors, les matons, les portes énormes, les grilles, les bar­reaux, les clefs et les verroux. A l’Intérieur, parmi tant d’autres, sont parqués les voyous. Ce ne sont plus des voyous. Plutôt des morts-vivants. Ils ont quand même été des voyous. Qui sont-ils ?
lorsqu’un garnement vole des pommes dans un arbre ou à l’étalage, on dit que c’est "un voyou". Cela signifie que l’on n’accepte pas qu’ayant envie de pommes, il les prenne sans les payer. De même, si des jeunes font du bruit avec leurs mots, on les traite de "voyous". Le voyou, c’est celui qui dérange l’ordre public. Nous pourrions trouver de nombreuses défini­tions de ce genre, toutes différentes les unes des autres, mais assez voisines. Ce n’est pas ce qui nous intéresse ici.
Dans le monde des voleurs, escrocs, casseurs, braqueurs, souteneurs, trafiquants, prostituées et autres marginaux, dans ce monde que l’on appelle encore le "Milieu", un voyou, c’est tout autre chose. C’est un homme ou une femme qui refuse l’ordre établi. Partant de là, cette personne n’ac­cepte pas de se soumettre aux règles de la société à laquelle elle appartient. Si elle est dans une société de type capitaliste, elle pourra se prétendre anarchiste, communiste, gauchiste ou socialiste. Quelle que soit sa véritable idéo­logie, soyons sûrs qu’un tel individu n’est rien de tout cela dans la réalité, sinon il ne serait pas voyou. Il aurait un engagement politique, ce qui n’est pas le cas du voyou traditionnel. Nous ver­rons plus loin qu’il importe d’infléchir cette affir­mation depuis 1968. Si le voyou vit dans une société de type totalitaire, il pourra se prétendre humaniste, socialiste, démocrate ou républicain. Ce sera peine perdue. Il deviendra un valet à la solde du capitalisme et ne sera plus qu’un can­didat bourgeois à l’auto-critique ou au camp de travail. Le voyou est alors un ennemi du régime. C’est un politique malgré lui. Autrement dit, comme Monsieur Jourdain avec la prose, le voyou du totalitarisme fait de la politique sans le savoir. De toutes façons, il est bien obligé de finir par le savoir.
Dans les pays occidentaux, il en est sans doute de même, mais la sanction, lorsqu’elle tombe, n’est jamais politique. Le voyou ne peut être qu’un "droit commun". Libre à lui de revendiquer le statut politique, qui lui donnerait quelques avan­tages en prison et, surtout, justifierait après coup, s’il en a besoin, pour sa bonne conscience, son propre comportement anti-social. Il ne l’ob­tiendra pas. Notre justice estime qu’il ne Se mérite pas.
Mais il s’en fout, la plupart du temps. Dans le fond, son choix n’a pas été déterminé par un projet politique. Même si les théoriciens de la gauche prétendent que le voyou défend les inté­rêts du prolétariat exploité par le capital, nous savons bien que le voyou classique ne défend rien d’autre que ses propres intérêts. En d’autres termes, à !a différence du travailleur, il entend satisfaire ses désirs sans accepter la frustration du contrat social. Dans ses aspirations, il rejoint le bourgeois. Il lui faut la résidence secondaire, la voiture luxueuse, les voyages et l’absence de tout souci d’ordre matériel. Mais c’est au niveau du choix des moyens que le voyou se sépare du bourgeois. Il ne veut pas travailler, être à la solde d’un patron, ni même à son compte, d’ail­leurs, il ne veut pas de "8 heures-midi, 2 heures-6 heures". L’argent doit être gagné rapidement, facilement, dans les coups les plus gros, quel que soit le risque et même si l’effort est consi­dérable.
Le voyou, que l’on appelle aussi le truand, se fait sa paie en quelques minutes, au lieu de la gagner en un mois, un an ou dix ans. Seulement, la machine sociale est un rouleau compresseur en marche. Et, avec la modernisation des tech­niques policières, la prévention, l’infiltration de jeunes policiers dans les rangs des malfrats, avec le mode interlope et grouillant des indicateurs, les voyous se retrouvent de temps à autre, au cours de leur carrière, dans les résidences ter­tiaires de l’Administration pénitentiaire.
Au placard, tout est différent. D’abord, le voyou doit travailler. C’est le monde- à-l’envers. Lui qui n’a jamais voulu se plier à la règle doit se soumettre à la loi draconnienne de la prison. Il travaille plus qu’il ne l’aurait jamais fait à l’exté­rieur et, qui plus est, pour des salaires de misère. Lui qui se dit affranchi se fait traiter comme le dernier des caves. Il entre dans la catégorie des exploités. Le voyou prisonnier devient un sous- prolétaire, au même titre que le manœuvre ou le jeune travailleur.
Il importe de préciser qu’il n’est pas seul en détention. La population pénale ne comprend qu’un faible pourcentage de voyous, environ dix pour cent. Les autres sont là pour des crimes passionnels, des histoires de moeurs, des infan­ticides, quantité d’autres crimes et, surtout, de délits mineurs.
Un milieu artificiel est recréé en prison. Il est différent de celui de l’extérieur, mais la transpo­sition est quand même ressemblante. Les voyous, les truands, les braves garçons, les hommes, les mecs, appelons-les comme nous voulons, consti­tuent un groupe fermé dans la prison. Ce groupe ne s’ouvre que peu à peu et avec méfiance aux nouveaux venus. Son problème, c’est la survie. Automatiquement, ses membres se retrouvent dans la même situation que dehors. Le règle­ment est strict. Il interdit toutes les satisfactions élémentaires de la vie libre. Il importe donc de le tourner par tous les moyens.
Les besoins fondamentaux sont les cigarettes, le tabac, le café, l’alcool, les femmes, auxquels s’ajoutent la musique, la lecture, les jeux, tous les loisirs et les distractions qui sont contingen­tés ou interdits en détention. Si on veut se les procurer, il ne reste que le trafic. Pour une partie du marché du tabac, du café, des livres et des revues, il s’organise dans la prison même. Cer­tains cantinent ces articles et produits et les revendent. Notons déjà qu’entre voyous il n’y a, en principe, pas de profit abusif dans ces sortes d’affaires, alors que si, par exemple, une boîte de Nescafé ou de Ricoré est revendue à un non-voyou, il y a de fortes chances pour que son prix soit doublé.
En ce qui concerne l’alcool, les cartes à jouer, les dés, certaines cigarettes, les photos et les revues pornographiques, ainsi que le courrier avec la famille, les amis ou l’amie, cela ne peut, sauf exception, que se passer avec l’extérieur. Le danger est donc permanent, car les contacts avec le dehors sont limités au parloir et au cour­rier officiels. Les infractions risquent d’entraîner le prétoire et une condamnation à une peine de plusieurs jours de mitard. Entre 1960 et 1968, nous pouvons préciser qu’à la Maison Centrale de Caen, une lettre interceptée par l’Administra­tion et destinée clandestinement à quelqu’un de l’extérieur valait trente jours de mitard, dont quinze avec sursis.
Toutes les combines sont bonnes pour arriver à trafiquer le courrier sans se faire prendre. Ceux qui sont à l’extérieur ne peuvent pas imaginer à quel degré d’inventivité et de subtilité un homme peut, arriver, lorsqu’il est enfermé dans une situation qui le prive de toute liberté. Alors, nous pouvons supposer tout ce que nous vou­lons. Nous ne parviendrons jamais à envisager toutes les idées qui peuvent traverser l’esprit d’un détenu. Pour sortir une lettre, il peut, contre de l’argent, contre des objets, contre une adresse, contre une femme, contre rien, obtenir le concours d’un co-détenu, d’un surveillant, d’un visiteur, de n’importe qui et expédier cette lettre dans les circuits les plus invraisemblables. L’un d’entre eux avait trouvé un coup unique, mais c’est maintenant connu. Il écrit, sous pli fermé, comme le règlement l’y autorise, une lettre au ministère de la Justice. Au ministère, celui qui ouvre la lettre trouve une autre missive adressée au ministère des Télécommunications. A ce stade, l’affaire est en bonne voie. La personne qui reçoit ce courrier découvre une lettre destinée au Service des rebuts des P. et T. Après avoir décacheté l’enveloppe, l’ultime préposé se trouve en possession d’une dernière lettre adressée, tout simplement, à l’amie à laquelle le prison­nier voulait écrire. Ce qui est remarquable, c’est qu’après tout ce périple, la lettre soit arrivée à bon port.
Il ne s’agit là que d’un exemple. Les mêmes trésors de patience, d’imagination et d’audace sont déployés pour faire entrer des bouteilles de pastis, de whisky, de cognac et autres bois­sons, ainsi que pour les cigarettes et tabacs non autorisés dans la prison. Il faut souligner que les non-voyous sont tenus à l’écart de ces tra­fics. La raison en est bien simple. Ces gens sont, en principe, honnêtes, au sens classique du mot. Ils ne volent pas, ne font pas de chèques sans provision, ne s’adonnent pas à la contrebande, bref, ne vivent pas dans l’illégalité. Il est donc difficile de compter sur eux, en raison de leur manque d’expérience de la marginalité. En outre, les truands craignent leurs réactions en cas de coups durs. Les caves, par définition, n’ont pas fait leurs preuves et on ne sait pas s’ils ne vont pas s’allonger, se mettre à table et manger le morceau, lorsqu’ils seront seuls devant les matons ou le directeur. Bien entendu, il y a des voyous qui ne tiennent pas le choc et qui parlent comme des lavettes. En principe, ils ne sont plus considérés comme des voyous. Ils ne sont plus respectés par personne. De même, il existe des caves qui se tiennent bien dans les situations difficiles et arrivent à ne pas parler, malgré les pressions de l’Administration, A la longue, ils peuvent se faire admettre par les voyous et béné­ficier des avantages inhérents à ce statut : être respectés, avoir droit à la parole, être au cou­rant des affaires intéressantes, pouvoir fréquen­ter qui on veut dans la prison...
Un des trafics fondamentaux de la détention est celui des photos et revues pornographiques. C’est relativement facile à se procurer, d’autant plus que ce n’est pas trop risqué. Bien qu’inter­dits, ces documents n’entraînent pas, en cas de catastrophes, de trop graves sanctions. Cela dé­pend de l’établissement et, plus particulièrement, de la direction. Evidemment, le prétoire peut conduire au mitard, pour quelque trois, quatre ou huit jours, mais ce sera souvent le sursis. Dans la Pénitentiaire, on ne parle pas du sexe, mais on sait très bien qu’il existe. On préfère ignorer ia blessure. C’est la politique de l’au­truche. Il vaut mieux ne rien voir. Il n’y a pas de sexe, en prison. Quand, de temps en temps, il montre le bout de son pénis, on préfère étouf­fer l’affaire en vitesse. C’est plutôt embarrassant. On se sent un peu coupable, exception faite pour les matons sadiques, voyeurs et homo­sexuels (ces derniers assez rares, tout de même), qui profitent avec bonheur de la situation, en s’octroyant des plaisirs faciles et fugaces au contact de ces hommes frustrés à mort.
La masturbation est quasi-systématique. L’en­quête que nous avons effectuée dans une Cen­trale, sur un échantillon de soixante détenus, a révélé que cinquante-huit d’entre eux se mastur­baient tant et plus. Encore faut-il préciser que, des deux qui restent, l’un est impuissant et l’autre homosexuel. L’homosexualité, bien sûr, fait florès. Si nous nous référons à la même Centrale, à un moment où la prison recensait trois cent treize détenus, nous pouvions compter quatre-vingt-dix-sept prisonniers ayant eu un ou plusieurs rapports sexuels, sous quelque forme que ce soit, avec un ou plusieurs camarades, ce qui nous donne un chiffre approximatif de trente pour cent, il semble que, chez les femmes, les proportions soient plus importantes. Mais le problème reste le même.
Les voyous n’y échappent pas, mais il se défen­dent comme ils peuvent. S’il y a peu d’homo­sexuels parmi eux, ils sont, par contre, les rois de la photo et de la revue pornographiques. Ce à quoi ils n’échappent pas, non plus, c’est le "cinéma". Se faire du cinéma, en taule, c’est fabuler, rêver, fantasmer. Nous rencontrons beau­coup de francs mythomanes, qui racontent leurs exploits imaginaires. Ce sont les cas limites.
Mais tous les autres fabulent sans cesse et avec frénésie. Il devient, dès lors, difficile de distinguer les vrais voyous des faux. Ces der­niers s’inventent une histoire plus ou moins vrai­semblable, afin d’être acceptés dans les rangs des braves garçons. Ils se font plus ou moins rapidement repérer et éliminer du groupe, mais tentent, quoi qu’il arrive, de s’y accrocher par tous les moyens. Ce qui est commun à tous, plus encore que les exploits imaginaires passés, ce sont les rêves futurs. Chacun se voit riche, avec une voiture de sport, des filles plus belles les unes que les autres, un pavillon avec piscine ou. à la rigueur, une "affaire" importante, comme un restaurant, un hôtel, une grande bras­serie ou une boîte de nuit. Sur le plan sexuel, on Imagine des aventures extraordinaires avec les plus merveilleuses créatures qui peuplent la terre. Les livres, les revues et, quand cela existe dans l’établissement, le cinéma et la télévision, servent de support à ces fabulations.
En prison, les voyous jouent le jeu. On leur a toujours dit et Ils pensent qu’ils ont joué et perdu. Alors, ils paient leur dette. La société règle ses comptes. A la sortie, ils recommence­ront, et il ne leur restera plus qu’à ne pas se faire prendre. Cela ne signifie pas qu’ils acceptent de plein gré la règle du jeu. Elle leur est impo­sée. Mais ils sont, généralement, bon perdants. Cette façon de réagir correspond au modèle "être réglo". Ils purgent leur peine et, dans l’en­semble, sont prêts à se montrer bons détenus. Le vrai truand, en prison, est celui qui ne se fait pas repérer. Mais il y a les impondérables, la révolte, les provocations des surveillants, les brimades, la stupidité du règlement et tout peut mal tourner. Ce seront alors les rébellions, la cavale ou les bagarres et autres salades. La pri­son se défend avec ses tristes moyens. Elle use du prétoire et du cachot.
Les jeunes voyous, pour la plupart, ne s’ali­gnent pas sur ce modèle. Pour eux, le "Milieu" n’est plus qu’un mythe. Ils sont souvent politisés et choisissent plus la délinquance comme une subversion que comme un moyen d’existence. Nombreux sont ceux, parmi eux, qui connaissent le Groupe d’information sur les Prisons (G.I.P.) et le Comité d’Action des Prisonniers (C.A.P.). Leur attitude sera plus opposante en prison. Ils ont appris à lutter ou, tout au moins, à se situer sur le plan politique et ils ne se priveront pas de contester en cellule, au dortoir ou en atelier. Ils se débrouilleront pour écrire au C.A.P. Cer­tains parviennent même à se procurer le journal du C.A.P, tous les mois. Leur combat est quoti­dien et débouche, tôt ou tard, sur un grand coup. C’est ainsi que nous entendons parler de révoltes dans toutes les prisons de France, comme à Toul, Nancy, Melun, Lyon, Loos et ailleurs...
Ce qui est important, c’est qu’en se politisant le voyou devient de moins en moins un révolté dans le système capitaliste ou un déviant dans le système totalitaire et de plus en plus un révo­lutionnaire à l’échelle de la planète. Il se bat contre toute forme de tyrannie, qu’elle soit capi­taliste aussi bien que totalitaire.

Jacques LESAGE DE LA HAYE.




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