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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lettre d’un marginal
{Marge}, n°1, Juin 1974, p. 4.
Article mis en ligne le 26 juin 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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J’ai rencontré les gens de "Marge" comme ça, par hasard, A ce moment, la création du journal n’était qu’un projet. On a été boire un pot dans un troquet du coin, et là on s’est mis à discuter.
Moi, ça m’intéressait bien, leur projet. Je dirais même que c’était nouveau à mes oreilles : pour une fois, on ne cherchait pas à me récupé­rer ni à m’embrigader ou à me hiérarchiser.
Dans leurs paroles, il n’y avait pas de citations de "machin" ou de "truc" ; ce n’étaient que des mots, mais des mots vrais. Ce qu’ils dénon­çaient, les gens de "Marge", ce n’était ni plus ni moins que l’hypocrisie. Ils m’ont expliqué que ce journal avait pour but de donner la parole à n’importe qui, à condition, bien entendu, que ce soit l’expression d’une révolte, d’une lutte ou d’un combat contre les pouvoirs. La distinction de ces pouvoirs n’était pas à sens unique ; ils dé­nonçaient tous les types de pouvoirs, aussi bien ceux de la société capitaliste que ceux de la société dite socialiste, et ça passait dans le concret par le débordement des organisations politiques, de l’extrême droite à l’extréme gauche, A les écouter, je pensais qu’ils allaient se trou­ver bien seuls. C’est après, enfin, au cours de ma discussion avec eux, que je me suis aperçu qu’ils seraient finalement les plus nombreux.
Ce moment de prise de conscience, ça s’est passé lorsqu’ils m’ont parlé de tous les margi­naux ; nous étions au plein cœur des élections ; Il m’était difficile de ne pas considérer ces fameux cinq millions d’électeurs qui ne parti­cipent jamais aux élections parce qu’ils ne se sentent pas concernés et qu’ils s’en foutent. Pour ma part, je m’y reconnais, dans ces élec­teurs, et tout leur cinéma (celui des candidats)
commençait vraiment à m’échauffer tes oreilles.
Il est peut-être important de dire que margi­nal je le suis depuis toujours. Issu d’une famille sous-prolétarienne et ayant viré à la délinquance pendant un certain temps. Alors, tous ces dis­cours électoraux dans lesquels je ne me retrouve pas expliquaient bien mon attitude.
Tandis que le projet "Marge" m’intéressait vraiment. Enfin un journal sans bureaucratie ni hiérarchie, un journal où fout le monde pourrait s’exprimer et dire ce qu’il avait envie de dire ; ça me paraissait vachement chouette.
Et puis, quand on m’a proposé d’écrire un article, n’importe quoi - m’a-t-on dit -, j’en reve­nais pas. Alors voilà, c’est comme ça que j’ai pris mon courage à deux mains et que je me suis mis à écrire cette lettre destinée à "Marge", aux MARGINAUX, et pour essayer d’apporter ma modeste contribution à son lancement et à celui du mouvement Marge. Enfin, pour tenter de convaincre simplement, sans discours structuré ni référence érudite tous les hésitants qui ont bien envie d’y participer mais qui doutent. Moi, je leur dis, à ceux-là, ne doutez pas ; venez voir, vous comprendrez et serez gagnés à la cause de "Marge".
Dans cette lettre, j’aurais pu raconter ma vie "d’ex-délinquant". J’ai préféré essayer de faire passer et sentir à tous ceux qui liront ce numéro 1 de "Marge" son esprit et celui du mouvement "Marge", ce qu’il va être, quelle place il va occuper dans les luttes d’aujourd’hui.
Ce que "Marge" essaie de faire, c’est quelque chose qui n’a jamais été fait ni tenté. Vouloir se placer en dehors de tous les systèmes de référence, vouloir catalyser ce courant déses­péré, dispersé, que constituent aujourd’hui tous ces marginaux. Il y a bien sûr les groupes d’inté­rêts qui se battent sur des objectifs précis. Leur différence avec "Marge", c’est que cette fois le combat est mené à un niveau global et universel, sans que "Marge" oublie pour autant ces luttes d’intérêts qui ne sont pas soutenus par les organisations soi-disant d’extrême gauche et révolutionnaire.
Je précise même que l’intérêt de ces groupes est bien de se joindre à "Marge" afin que l’unité et le combat global soit renforcé. Diviser le mouvement révolutionnaire authentique est, je crois, une erreur. Ce qu’il faut, c’est concilier les combats.
N’est-il pas évident que les luttes de ces groupes auraient beaucoup plus d’impact et de force si elles étaient menées de front ? Le pro­blème est donc bien de coordonner ces diffé­rents combats au sein d’un même mouvement qui regrouperait tous ces inorganisés, tous les lutteurs et tous ces groupes dans une perspec­tive révolutionnaire.
Les gens de "Marge" m’avaient dit "écris ce que tu veux, mais dis ce que tu penses" et, ce que je pense, c’est tout cela. Et ça encore, je veux dire que ça commence à bien faire, tous ces mecs qui parlent et qui n’en peuvent plus de parler sans jamais rien faire, qui se dis­putent sur des citations parce qu’ils ne sont pas d’accord entre eux sur les dates de ces dernières, qui ne rêvent tous que d’être des petits-chefs, des secrétaires, sous-secrétaires de sec­tion ou d’appartenir au Comité central ou au Bureau politique de telle ou telle organisation qui ne désire que le pouvoir pour s’en servir et l’utiliser contre les autres.
Alors, je le dis bien modestement, ça com­mence à bien faire, il faut y aller, maintenant, et franchernent ; il faut passer aux actes, aban­donner les mots. Il faut foncer, y’en a vraiment marre, ras-le-bol, de cet état de choses.
L’idéologie, les références, les discussions qui ne débouchent jamais sur quelque chose, ça me fait chier, et aujourd’hui je n’en ai plus rien à foutre.
Peut-être que je serai déçu demain par "Marge", je ne sais pas ; ce que je sais aujourd’hui, c’est mon envie d’exprimer ma confiance et mon en­thousiasme pour cette création.
C’est pour cela que j’ai écrit, afin de crier aux autres mon espoir dans ce canard-là ; là est mon désir et ma conviction.

LAURENT.




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