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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’exploitation de la nature est parallèle à l’exploitation de la femme
{Marge}, n°2, Juillet-Août 1974, p. 2.
Article mis en ligne le 1er juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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C’est aujourd’hui la mise en accusation de la société tout entière, qu’elle soit capitaliste ou dite socialiste ; car PARTOUT elle se situe - même là où elle n’est pas industrialisée - par rapport à la production industrielle, donc à un type universel de société marchande, de signe monétaire, basée sur le mépris de l’homme par l’homme et la hiérarchie des sexes. Comment s’étonner, dans ces conditions, que de l’industrialisation universelle naisse la surpollution, et de la hiérarchie des sexes, qui est le mépris de l’homme pour la femme, naisse la surpopulation ?
Le problème démographique a commencé avec le patriarcat ; partout où sont nées de villes, il y eut des crises démographiques, alors que la terre était encore si peu peuplée. Au moment où sur notre terre chaque ville marche à ta rencontre de l’autre du pas implacable de deux sentinelles sur le chemin de ronde, la nature agonise ; là où la civilisation urbaine est encore dans l’enfance nous ne rencontrons que misère et carence parce que le schéma universel se réfère à cette seule possibilité urbaine, qui achète sa prospérité au prix de la surpollution et de la surpopulation.
L’EXPLOITATION DE LA NATURE EST PARALLELE A L’EXPLOITATION DE LA FEMMME
Cette exploitation est générale, avouée, officielle ; elle est la base même de notre société industrielle et marchande. Depuis que le contrôle démographique a échappé aux femmes, à la naissance du patriarcat, la machine infernale s’est mise en route. Il n’est pas vrai que les femmes ne soient que des opprimées parmi les autres : que comme la plupart des hommes elles soient les victimes d’un petit nombre d’hommes ; elles le sont de tous les hommes, y compris des hommes opprimés, puisque de la société mâle qu’ont bâtie, sans elles et contre elles, les fondateurs du patriarcat. Que le monde soit capitaliste ou socialiste ne changera rien au fait que la terre ne possède que 40 000 kilomètres de tour et ne peut contenir et nourrir, même en dé-multipliant ses ressources, qu’un certain nombre d’ètres humains ; et que le patriarcat tend à la population illimitée comme l’industrie à la pollution illimitée.
Cette oppression ne s’exerce pas partout de la même manière ni avec la même iniquité. Le phallocratisme, le "machisme" est au patriarcat ce que le fascisme est à la bourgeoisie capitaliste. Le "machisme" est le fait des pays sous-développés comme le fascisme naît de la crise économique. Là où il porte ses fruits, la surpopulation s’accroît jusqu’à la démence ; mais il est important de souligner que, du point de vue écologique, elle entraîne moins de destruction des ressources et de pollution que dans les pays libéraux d’économie développée où elle est beaucoup plus faible ; la naissance d’un Américain, d’un Suisse, d’un Français est garantie d’une destruction et d’une pollution vingt ou vingt-cinq fois plus élevée que celle d’un Bolivien ou d’un Pakistanais. Cependant, c’est à ceux-là qu’on demande de limiter leur natalité.
Nous, femmes des pays d’économie développée, estimons que c’est à nous de prendre aujourd’hui la parole à divers titres : 1) en notre nom à nous, femmes, qui prenons notre destin personnel en main avec la libre disposition de notre corps et de notre fécondité ; 2) au nom de l’urgence démographique et écologique qui souligne l’extrême gravité d’une augmentation, même faible, de notre population américanooccidentale ; 3) à litre d’encouragement, de solidarité et d’exemple pour nos sœurs du Tiers-Monde double­ment bâillonnées par la misère matérielle due aux hommes de nos pays - nos dirigeants mâles - et par le machisme de leurs propres hommes qui les exploitent, les méprisent et les surfécondent, et d’autant plus que tout esclave en cherche toujours un autre à qui rendre ce qu’il endure.
Nous aussi, nous souhaitons que la natalité du Tiers-Monde diminue, mais non pas uniquement là, et surtout pas par une manipulation ou un autorita­risme toujours dus à un accord entre dirigeants mâles : nous souhaitons que cela résulte d’une libre déter­mination de nos sœurs du Tiers-Monde à qui il n’est jamais donné la parole. Nous voulons casser ce dia­logue de sourds : les hommes des pays capitalistes disent au Tiers-Monde : "Limitez votre natalité et nous vous aiderons matériellement", et les hommes du Tiers-Monde répondent ; "Aidez-nous matériellement d’abord, et ensuite nous limiterons nos naissances." Jamais on n’entend la voix de celle qui est l’esclave de l’esclave et qui dirait : "Nous voulons tout à la fois : l’élévation du niveau de vie et l’arrêt d’une surfécondation qui nous écrase et qui nous tue." Nous qui pouvons parler, prêtons-leur la voix qu’on leur bâillonne. Prouvons que le féminisme, c’est beaucoup plus que le féminisme, et en tout cas que ce n’est pas ce que d’aucunes s’imaginent : le problème de luxe d’une catégorie favorisée, la nôtre.

Françoise d’EAUBONNE,




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