Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Cette folie que je revendique ou le droit d’asile
{Marge}, n°2, Juillet-Août 1974, p. 3.
Article mis en ligne le 1er juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

LIEVRE François, actuellement hospitalisé à l’Hôpital Psychiatrique de MAISON-BLANCHE

Lettre à "Marge" du 26 juin 1974.

1. AVANT-PROPOS (texte en avant-propos du iîvre que je me propose de publier en septembre).

Il est nécessaire, dans mon esprit, de commencer ce récit de ce que représente pour moi l’ensemble de mes séjours en milieu psychiatrique par les deux constatations suivantes : il ne représente qu’une petite partie de mon exis­tence pour ce qui est du temps.
il a pris, par contre, une énorme importance dans la conduite de mon existence, par les drames que j’y ai connus, par les souffrances que j’y ai subies, et les joies qu’il m’a parfois apportées.
En partant de ces deux constatations, je ne peux construire cette autobiographie en la limitant à mes différents passages dans ce que l’administration a successivement nommé ASILES, HOPITAUX PSYCHIA­TRIQUES, puis plus récemment MAISONS DE SANTE ; je suis amené à remonter loin dans le passé, à une époque où rien, au premier abord, ne semblait laisser prévoir un destin si mouvant et si douloureux souvent, à l’enfant aux boucles blondes que j’étais alors.
Les interludes, ainsi ai-je décidé de nommer les intervalles, plus ou moins variables, qui ont séparé mes diverses hospitalisations, ne peuvent pas plus être passés sous silence ; ils sont indispensables à la compréhension du récit : ils précisent les causes apparentes et quelquefois tes causes réelles de mes "chutes" ; ils montrent comment il est parfois pos­sible. pour un temps tout au moins, de sortir du ghetto psychiatrique.
Je ne ferai de concessions à personne dans cette histoire vécue, à personne ni à rien, méprisant les Dieux au profit des Hommes, les Lois et les Morales devant être le révélateur de l’Etre humain et non son carcan. Seule la vérité ressentie et le fait tangible trouveront grâce à mes yeux. Cette Vérité à laquelle je fais appel sera, bien sûr, la mienne, elle sera donc différente de celle des autres, puisque je suis différent d’eux ; car. dans la réalité de l’existence, comme dans les "auberges espagnoles" de jadis, chacun ne trouve que ce qu’il apporte.
Ma vérité, bien sûr, ne peut être une vérité géné­rale ; mais le grand philosophe Alain disait : "Toutes les idées générales sont fausses, et ceci est une idée générale" ; cette formulation ironique m a tou­jours ravi, et je préfère souffrir de l’incompréhension de beaucoup devant ma vision du monde, plutôt que de me comporter comme ces "moutons de Panurge" si bêtes et si dociles qu’ils ne s’aperçoivent pas que la mort est au bout du chemin.
La mort, j’y reviendrai souvent au fil des événe­ments, car elle est pour moi une compagne que, tour à tour, je crains et je méprise mais que je n’oublie jamais, son approche inéluctable étant la seule certi­tude des êtres vivants ; et la seule preuve, aussi absurde soit-elle, de la réalité de la vie.
Je dirai même que nous pouvons librement choisir à tout instant de mourir, nous ne pouvons pas éviter de naître, d’autres, nos parents, nous imposent le far­deau trop souvent, la joie parfois, de vivre. De même, le type de civilisation, le mode de vie, les croyances, que nous devons subir ou accepter nous sont impo­sés par le hasard.
J’ai choisi ma propre vie. mon propre mode d’expres­sion dans la limite de ce qui était possible humaine­ment, mais je reste pourtant profondément tributaire de mon enfance, de ma familie et de mon milieu d’ori­gine ; ces deux déterminations sont généralement contradictoires : cette contradiction fondamentale m’a amené à connaître les milieux psychiatriques, c’est cette expérience douloureuse que je vais vous faire partager.
Le chemin est long qui mène du jeudi 19 juin 1944 à Nancy au 19 juin 1974 à Neuilly-sur-Marne.


2. TEXTE POUR LE 18 JUIN A CHELLES (DEBAT : DEVIANCES, MARGINALITE, PRISONS)

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs.
C’est la Folie qui vous parle.
Si je suis obligé de vous faire lire ce message axé sur le débat d’aujourd’hui, c’est que dans certains cas l’hôpital psychiatrique est un mélange grossier de prison, de lavage de cerveau, une organisation de chantage à la misère humaine très bien organisée. On regroupe-là le maximum de marginaux de toutes tendances, à moins que l’organisation de la société ne les contraignent, de temps en temps, à s’y réfu­gier, Ensuite, Ils ne peuvent y rester, tant les moyens de pression sont nombreux et variés ; toute révolte et toute contestation sont impossibles si l’on consi­dère que !e placement d’office est au bout du chemin. Mon médecin-chef a purement et simplement décidé hier que toutes permissions temporaires me sont sup­primées jusqu’à ma sortie définitive de son service, alors qu’il sait très bien que financièrement il m’est impossible de le faire dans l’immédiat. Ce faisant, il m’interdit de m’exprimer dans le cadre de cette salle, car, si ie passe outre son interdiction, il doit me considérer comme sorti d’office et donc me mettre à la rue sans ressources, où les flics me ramasseront et me remplaceront chez lui, mais en PO cette fois, et alors gare à moi ; il peut même dans certaines con­ditions modifier mon placement et de lui-même me faire classer PO.
Il n’y a pas d’autre raison que celle d’essayer de me faire faire un faux pas dans une décision, il pour­rait aiors me faire comprendre que ses idées que je combats sont celles du plus fort et que la loi de la jungle est la loi qui régit les rapports humains dans cette société que je récuse.
il ne peut justifier d’aucune raison médicale, ni même réglementaire, pour cette interdiction de permissions qu’il m’applique ; mais tel est son bon plai­sir. telle est donc la loi qui s’applique.
Ce pouvoir de droit divin, appliqué par un médecin dont le moins qu’on puisse dire est qu’il est souvent distrait, est aberrant dans une institution où l’on ne fabrique pas des robots culinaires mais où l’on est sensé traiter des hommes.
Ce n’est de toutes façons qu’un exemple parmi tant d’autres de l’entrave à la liberté d’expression qui est une des plus constantes caractéristiques de notre société hypocrite et malfaisante.
Trop prévenu des dangers que je cours en outre­passant l’interdiction qui m’est faite, je n’assisterai cette semaine à aucun débat : toutefois, j’écrirai chaque jour un petit billet comparable à celui-ci sur le sujet du jour, j’espère qu’ils vous intéresseront. Merci et à demain.


3. TEXTE POUR LE 19 JUIN A CHELLES (DEBAT SUR LES IMMIGRES]

Mesdames, mesdemoiselles, messieurs.
C’est à nouveau la Folie qui vous parle.
De la cage où me maintient l’intolérance et le bon vouloir d’un seul, j’interviens aujourd’hui sur le pro­blème des immigrés et du racisme par une associa­tion d’idées et une histoire vécue, l’une étant le com­plément de l’autre.
D’abord, l’association d’idées : aujourd’hui, j’ai trente ans, solitaire dans un milieu très largement hostile ; or un anniversaire, généralement, c’est If jr-ie en famille, c’est une fête : pour moi il n’en est rien, et alors je me rappelle ma veillée de Noël 1968.
Ce jour-là, je quitte dans l’après-midi l’Hôpital der­matologique Fournier à Nancy pour rentrer par le train à Vittel où je travaille à la Société des Eaux, après un mois d’hospitalisation. Lorsque j’ai payé mon billet, il me reste 40 centimes en poche.
Dans le train, je rencontre mon frère Jean-Luc qui vient passer à Vittel les fêtes de fin d’année, chez ma sœur Sylvie. Tous deux me considèrent comme un dégénéré depuis mes séjours en psychiatrie de 1966 et 1967 et il n’est pas question que je me joigne à eux pour le réveillon.
A l’arrivée à Vittel, mon frère n’ose pas m’éviter et me paie un demi. Je m’aperçois, lorsqu’il règle, qu’il a plus de 1 000 francs actuels sur lui.
Dans la rue, surmontant ma gêne, je lui demande de me prêter 10 francs, il louvoie, puis me dit carré­ment non et s’en va.
Totalement désemparé par ce refus, je vais jusqu’à un bar et je m’assieds à une table, regardant à tra­vers la baie vitrée la fenêtre illuminée du logement de ma sœur où la soirée semble bien commencer. Ma sœur loge en effet à un jet de pierre du bar où je suis, de l’autre côté d’un petit ruisseau.
Je suis envahi par l’envie de plus en plus furieuse d’aller tout casser dans cet univers douillet où je n’ai pas ma place.
Soudain, une main sur mon épaule, c’est Belharbi, un ami algérien, qui vient d’entrer. Il s’inquiète de ma fébrilité, me réconforte par des mots simples, me paie un demi : d’autres camarades de travail, arabes, espagnols, italiens arrivent à leur tour et quelque chose de doux, d’extraordinaire se produit ; tous ces étrangers, certains me sont même inconnus, tous ces gens que d’aucuns veulent considérer comme des parias indésirables, se réunissent, se cotisent, quoique leurs ressources soient modestes et me paient le repas, le bal, la boisson, les cigarettes, avec une gentillesse, une chaleur humaine comme en France jus­qu’alors je n’en avais pas connues.
J’ai passé avec eux le plus beau Noël de ma vie alors que j’étais sur le point de me laisser aller tota­lement au désespoir ; que ce témoignage soit une petite part de l’immense dette que je leur dois : ils m’ont permis de continuer à croire à la valeur irrem­plaçable du genre humain.
Que toute forme de racisme envers quelque groupe humain que ce soit disparaisse à tout jamais sera mon souhait et ma conclusion.

LIEVRE François.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53