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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les mots et les idées
{Marge}, n°2, Juillet-Août 1974, p. 3.
Article mis en ligne le 1er juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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On nous attend. On nous guette au tournant.
On nous a accusés (et je nous ai reproché, moi aussi) d’être trop intellectuels. Et pourtant, la que tion reste encore entière pour moi : le sommes-nous vraiment ? Ne court-on pas toujours le risque d’appa­raître comme tel, à partir du moment où l’on se pro­pose de mettre à jour de nouvelles aspirations, d’em­ployer un nouveau langage adapté à de nouveaux besoins ?
Alain Decaux faisant un exposé historique est com­pris de tous. Est-ce à dire qu’il n’est pas intellectuel ? Absolument pas. La réalité, c’est qu’il utilise des mots et une logique institutionnalisés. Les institutions les plus dangereuses ne sont pas toujours les plus appa­rentes ; la police, la justice, la constitution, etc., ça se voit, ça se vit, ça se touche : on peut les abattre. Mais I’idéologie dominante, la pensée institutionnalisée, c’est une autre histoire. On n’en a point conscience. Et c’est pourtant de cette institution camouflée que dépendent notre passé, notre présent et notre futur.
A compter du moment où je prétends me libérer de cette institution et donc à réfléchir par moi-même sans autre contrainte que mes propres limites, je me trouve appelé à employer des mots et des pensées non conformes à l’institution idéologique et, par conséquent. à courir le risque d’être inaccessible, de rester incompris et de passer pour un intellectuel.
Mais ne serait-ce pas me trahir, trahir mes amis, trahir mes idées, trahir le combat que nous menons que de me cantonner dans ia formulation d’aspira­tions calquées sur celles que ie pouvoir politique a rendues compréhensibles en les insérant dans l’idéo­logie propagée par la presse, la radio, la télé, la litté­rature, les arts, etc. ?
Le PCF, le PS. la plupart des syndicats et des partis de gauche traditionnels ont des mots d’ordre clairs dans lesquels la majorité du prolétariat est à même de se reconnaître.
Mais qu’y a-t-il d’original et de révolutionnaire dans ces revendications qui ne puissent à plus ou moins brève échéance être reprises en compte par la bour­geoisie ?
Le vote à 18 ans, la pilule, la contraception, l’avortement demain, le mieux-vivre et même, pourquoi pas, l’autogestion assurée et consentie par le grand capi­tal, qu’y aurait-il d’incompatible là-dedans à partir du moment où le caractère hiérarchisé de notre société s’en trouverait préservé, voire renforcé ?
Le danger, ce n’est plus pour demain l’exploitation de l’homme par l’homme. Le danger à venir, c’est l’exploitation de l’homme par la machine sociale, quelle soit capitaliste ou dite communiste
Il ne s’agit point de se limiter à une analyse intel­lectuelle s’inscrivant dans une finalité sociale devenue conventionnelle au point que tous les partis politiques de droite ou de gauche s’en réclament désormais, c’est-à-dire ce prétendu mieux-être des plus déshérités, il convient en fait d’utiliser cette analyse pour essayer de nous redécouvrir ces aspirations millénaires de l’homme, que l’idéologie dominante nous a cachées avec la complicité tacite des partis de l’opposition.
Ces aspirations sont simples : moins travailler, moins produire (juste pour vivre), prendre le temps d’exister à sa convenance en respectant les conve­nances des autres, trouver du plaisir à se pencher sur soi et sur chacun. Le voilà, le programme révo­lutionnaire, celui qui n’est récupérable par aucun parti politique, celui qui sort du cadre étroit de l’idéologie institutionnelle, celui par lequel nous pourrons peut- être trouver demain un peu de joie de vivre.
Je viens, je le sais, d’écrire un texte potentielle­ment intellectuel, car il porte en lui la négation du langage et des besoins que ceux qui nous exploitent ont rendu rationnels à nos esprits. Pourtant, ce qui paraît utopique n’est pas toujours irrationnel ni intel­lectuel. Un idéal n’est utopique que jusqu’au moment où il ne fait pas encore partie de nos désirs.
L’utopie par essence ne fait jamais partie de l’idéo­logie dominante, il importe donc que nous introdui­sions désormais l’utopie dans nos désirs et que nous opposions ainsi nos propres désirs aux désirs institu­tionnels qui nous sont inculqués et présentés comme seuis valables, défendables et rationnels.
Nous ne courons après aucun pouvoir (sauf celui que nous souhaitons avoir sur nos propres existences), nulle élection ne nous tente, c’est pourquoi nous avons décidé de rompre totalement avec le langage institu­tionnel en refusant de reprendre à notre compte des désirs et des revendications démagogiques et popu­laires. prétendument issus du prolétariat, mais impo­sés en réalité par ceux qui l’exploitent.
Nous n’avons pas l’intention de composer avec l’idéologie dominante dans l’espoir de nous rendre compréhensibles. Notre but est de l’écraser pour que notre vie prenne enfin la couleur de nos désirs. C’est cela ou mourir un peu plus chaque jour.
Il va sans dire, mais ça va encore mieux en le disant, que ce qui précède ne saurait en rien justifier dans mon esprit l’utilisation d’une terminologie impo­pulaire. Il n’est point révolutionnaire, mais tout sim­plement vaniteux (car c’est vain), d’employer des mots de spécialistes alors que ce n’est pas indispensable et qu’une idée passera mieux avec des mots simples, des mots de chaque jour.
A nous de ne pas confondre les mots et les idées.

Serge LIVROZET.




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