Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le discours de l’Homme
{Marge}, n°2, Juillet-Août 1974, p. 4.
Article mis en ligne le 1er juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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La liberté agonise. Nous n’avons plus le choix. Les structures nous étouffent, avec leurs chan­tres, leurs défenseurs et leurs chefs incontes­tés, Il est grand temps que nous respirions un peu d’air frais.
Les gens importants nous expliquent que c’est la gabegie. On nous avait même parlé de chienlit. Selon eux, c’est la faute des gauchistes. La jeunesse actuelle détruit tout. Elle ne pense qu’à détruire, mais n’a rien à proposer à la place. Les jeunes sont désœuvrés. Ils s’ennuient. C’est pour cela qu’ils saccagent tout. De plus, ils sont noyautés par des militants et des provo­cateurs de gauche. Nous sommes en pleine dé­cadence. Une seule solution r un régime fort. Il faut restaurer la monarchie ou la dictature, tout au moins un gouvernement autoritaire. Les premières mesures consisteront à tondre les che­veux longs, à Interdire les jeans et les lewis, puis à envoyer tous les moins de vingt ans (pardon, de dix-huit ans) construire des routes. Comme ils ne savent pas quoi faire, au moins, pour une fois, ils auront une occupation. Ils ne penseront pas à se payer du C.R.S. Nous aurons une jeunesse propre, en bleu de travail et che­veux courts. L’économie sera prospère. On pourra de nouveau rouler, vendre de la voiture, distri­buer de la contravention et ramasser du cadavre à la pelle chaque weed-end.
Les réformateurs sont plus nuancés. Dans leur optique, il faut améliorer le système. Tout n’est pas pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il importe de libéraliser, engager le dialogue, participer, apporter de nouveaux textes de lois (des circulaires et des codicilles feront l’affaire), en un mot. ouvrir les portes. Le régime est trop conservateur. Le capitalisme est un mal, mais un mal nécessaire. On passe du bourgeois au petit bourgeois. On socialise. C’est le gau­chisme d’avant-guerre, mais d’arrière-garde.
L’opposition officielle s’est tellement posée en interlocuteur valable qu’elle s’est intégrée douce­ment, mais sûrement. Les leçons du matéria­lisme dialectique ont été oubliées. La position antithétique a rejoint la thèse gouvernementale en une harmonieuse synthèse. Les partis de la gauche servent de bonne (ou mauvaise) cons­cience au pouvoir. Ils le cautionnent. De toutes façons, quand on veut renverser le bourgeois, c’est bien souvent pour le remplacer. Les oppo­sants traditionnels sont devenus les traditiona­listes de l’opposition. Leurs syndicats défendent l’éternelle augmentation de 3 %. C’est ce qui permet l’achat de la résidence secondaire.
A l’extrême-gauche, on est radicalisé. C’est ia dénonciation des scandales, des injustices et de l’échec total du fascisme pseudo-démocratique. Les réformateurs sont des réformistes. La gauche pactise avec le gouvernement. Ce sont les com­munistes qui ont fait échouer mai 68, dernier avatar du fantasme du péril rouge. Il faut pré­parer la révolution. Alors, on écrit avec violence. On polémique. Le discours est marxiste, voire freudo-marxiste, trotskyste, léniniste, anti-stali­nien tout de même, maoïste... On ne parle plus de l’homme, mais des structures. On se barde d’acier, on porte le casque et la matraque. On enrôle, on organise, on internationalise. Le bon­heur est obligatoire. D’ailleurs, qu’est-ce que le bonheur ? Cela n’existe pas. C’est un concept bourgeois.
Eh ! bien, nous en avons assez de la droite, de la gauche et de tout le système. Si nous sommes contre, ce n’est pas à la place de l’interlocuteur valable. Nous ne crions pas notre révolte en marchant au pas cadencé. Nous ne faisons pas la révolution en rangs. Nous en avons terminé avec l’école et les écoles. Quoi de plus ridicule que ces moutons de Panurge qui ont oublié d’être des hommes ? Les moyens conventionnels de l’opposition s’inscrivent dans les structures de la culture occidentale. Ils puisent leurs sources en Europe et, depuis peu, en Asie, mais ils passent par le moule du métai et du béton. La foule ne renverse pas les mono­poles capitalistes. Elle défile entre ses monuments et ses banques. Parfois avenue Lénine.
Les discours se sont officialisés. Ils ont été appris à l’école. Les professeurs font la loi. Les études s’effectuent le "bic" à la main. On ne lit pas entre les lignes. On n’écrit pas dans la marge, mais dans le plein de la page.
Notre anti-discours, c’est celui qui, aujourd’hui, s’inscrit dans la marge. Le délinquant se politise. Il refuse d’entrer dans le système. Le fou cons­cient de sa folle refuse celle des autres, car les autres interdisent la folie. Mais lui ne l’in­terdit pas. Nous disons non au Comité Central, au Bureau Politique, au Chef tout-puissant, qu’il soit roi du ciel ou de la terre, à la sacro-sainte hiérarchie, à l’asservissement de l’homme par l’homme, à l’exploitation du pauvre par te riche, à l’enrôlement dans les brigades du pouvoir comme dans celles de l’opposition.
Il est évident que le système est inadapté, décadent et condamné. Maïs nous ne voulons pas le remplacer par son semblable. Nous n’accep­terons pas plus la dictature du peuple que celle des aristocrates et des bourgeois. Il n’est pas de dictature acceptable.
Cela ne peut encore s’inscrire que dans la marge. Le terrorisme triomphe à gauche aussi bien qu’à droite. Si l’on ne marche pas dans les rails ou suivant la ligne, on est un dégénéré ou un provocateur. Alors, proclamons notre margina­lité, si elle nous permet de défendre notre li­berté. Le marginal n’est plus une épave. C’est l’homme d’avant la répression, mais aussi celui de demain. Il n’écoute pas le délégué syndical, ni le président, ni le chef de bureau, ni le repré­sentant de l’ordre, ni le leader politique, ni monsieur le directeur. On ne parle pas du désir dans le cahier de l’écolier.
Tous ceux qui se trouvent rejetés dans la marginalité commencent à prendre conscience de la scandaleuse récupération de l’homme par la soi-disant société. En fait, par une monarchie ou une oligarchie qui tait honteusement son nom. Mais toutes les civilisations ont été décadentes. Elles ont fini par sombrer dans le chaos et sont tombées en ruines. Oue reste-t-il de la Chine antique, des Phéniciens, de l’Egypte pharaonique er des Romains ? Des vestiges, rien de plus. Surtout pas une civilisation.
Il faut de nos jours, être marginal pour annon­cer la fin d’une ère apparemment prospère. Mais viendra le temps où ce sera écrit en lettres ma­juscules et minuscules dans les pages de i’His­toire. Sans doute auront, auparavant, déferlé sur la planète les hordes de marginaux que l’on prenait pour les rats du navire. Mais on s’aper­cevra que les hommes n’étaient pas ceux que l’on croyait. Le béton craquera sous la poussée des arbres de la jungle. Il nous reste un seul espoir ; c’est que, sous le soleil, au bord de la mer, au coin du feu et sur la terre, il ne soit alors pfs trop tard pour l’homme.

Jacques Lesage de ia Haye.




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