Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Sexe et nudité
{Marge}, n°4, Novembre-Décembre 1974, p. 4.
Article mis en ligne le 7 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Août 1974, Agde. C’est le Congrès International du Nudisme. L’un des responsables, sans doute conscient de l’arriération générale de nos pays latins (ce ne sont, hélas, pas les seuls), a déclaré le nudisme révolutionnaire.
A quelque temps de là. une charmante miss est élue les plus beaux seins de la Côte-d’Azur. On pour­rait croire que la première bataille, celle des seins, est gagnée.
Ce n’est pas si simple. Les autorités, consultées è ce propos, donnent des avis très variables. A La Seyne, par exemple, les seins nus sont admis, à condition que cela se passe un peu à l’écart, du côté des rochers. A Bandol, à La Ciotat, la rigueur est de mise. Les gendarmes verbalisent. Chacun sait que les seins nus sont devenue monnaie courante à Pampelonne. Mais, attention, les responsables des municipalités nous avertissent : les agents de l’ordre dresseront procès-verbal à tous ceux qui, s’autorisant de la licence tolérée à Saint-Tropez, à Pampelonne et aux alentours, pratiqueront le nudisme intégral sur les plages res­pectables allant de Saint-Tropez au Lavandou. Alors, qu’on se le dise, il est dangereux de se déshabiller. Cela coûte cher. Plus cher qu’aux strip-teaseuses du Crazy Horse Saloon...
Le comble est atteint à Erdeven, dans le Morbihan, où deux cents habitants du coin, dont certains armés de gourdins, fondent sur trente nudistes obstinés à ne pas porter de cache-sexe. Les affrontements sont brefs, mais très violents. Quinze blessés sont évacués, après l’intervention des forces de l’ordre, qui, pour une fois, ne sont pas responsables du massacre.
Cela donne à penser. Si les autorités sont aussi répressives, c’est tout simplement parce que l’opinion publique les y pousse. Supposons un seul instant qu’un maire ou un préfet autorise le nudisme sur les plages de sa localité, il va déclencher un tollé général. Il risque même de perdre sa mairie ou sa préfecture. Le jeu n’en vaut pas la chandelle. Ce genre de me­sure ne peut pas s’imposer par la force.
Deux Français sur trois sont encore hostiles au nudisme. Un sur cinq l’accepte, à condition que cela se passe dans des endroits séparés, à l’abri des regards supposés innocents. Les nudistes, en somme, sont des Peaux-Rouges, Il faut les parquer dans des réserves.
Le corps nu d’un être humain, c’est une honte. Pas celui d’un animai, bien entendu. Lorsqu’ils font l’amour, l’homme et la femme ne se mettent-ils pas nus ? Mais c’est honteux. Il faut se cacher pour faire cela. Si on nous voyait, ce serait un scandale.
Le vrai problème est là. Le nudisme, en soi, ne fait pas question. Ce qui révolutionne les pudibonds, les refoulés, les hypocrites, les soi-disant innocents, les voyeurs sournois et lâches, les moralistes en mal de puissance et de virilité, c’est la vision du sexe.
Nous comprenons parfaitement pourquoi le combat commence par les seins. Ils sont moins sexuels. Le seul point vraiment érotique, c’est le mammelon, avec l’aréole. Montrer cette partie du corps risque de trou­bler ceux que la sexualité bloque, excite, angoisse et culpabilise. Leurs réactions sont imprévisibles. L’édu­cation castrante, dont ils ont été les victimes ne peut que les entraîner à réagir par des cris d’horreur. Mais qui donc, honnêtement, est horrifié à la vue d’une belle paire de seins ? Les plus dégoûtés ne crachent pas sur ceux de leur femme, de leur petite amie ou de celle des autres.
C’est parce que cela se passe en public qu’ils se prétendent choqués. Quelle mascarade ! En réalité^ le chien salive, quand il voit sa pâtée. L’homme est admlratif, voire excité, devant de beaux seins. S’il ne l’est pas, c’est que, comme Pavlov, au cours de cer­taines de ses expériences, ses parents ont Introduit dans son éducation un contre-conditionnement : "Ce qui est beau est horrible." Cela évite d’être troublé. Le tour est bien joué. Cela fait deux mille ans que l’apôtre Paul a enclenché ce comportement. Il a bien mérité de l’homme.
Quand on arrive au sexe, c’est la fin de tout. La femme est atroce, avec ce triangle de poils. C’est un outrage, que dis-je, un attentat ! On ne peut décem­ment pas voir de pareilles choses, d’autant plus que l’on risquerait d’apercevoir (en cherchant bien) le sexe à proprement parler. Quant à l’homme, c’est le comble. Le sexe est externe, il s’étale avec impudeur. Il ne se cache même pas. Rien à faire. Il n’a pas honte. Dans les magazines, le nu féminin est depuis longtemps entré dans les moeurs, mais le nu masculin, si l’on excepte les revues spécialisées, vient tout juste de faire son apparition. Et II n’est pas fier, le pauvre ! Il ne bande pas !
Des gens prétendent que la nudité est inacceptable, parce que certains sont tellement laids, gros ou mai­gres, que cela nous incommoderait la vue. Encore une belle plaisanterie ! Ce ne sont que défenses de réac­tionnaires en déroute. La vérité est que les personnes qui ont été verbalisées pour nudisme étaient rarement des laiderons. Les énormes, les squelettes ambu­lants, les difformes, les bossus et les tordus ont encore honte de leur corps. Tant de préjugés pèsent sur notre piètre cervelle qu’il nous faudra des lustres et des lustres pour nous débarrasser de ces culpa­bilités aberrantes. Et ces personnes, que l’on dit si moches, ne se mettent jamais nues. Allons plus loin. Même si elles le font, nous ne sommes pas obligés de les regarder. Ou alors, c’est qu’une attirance mor­bide, cousine germaine de l’obsession sexuelle, nous interdît de détourner les yeux. Un être sain regarde plutôt ce qui est beau. Et, comme dit un vieux sage de chez nous, "ce n’est point parce que les naviots ne sont point bons qu’il faut se priver de patates".
Mais c’est faire trop d’honneur à ce genre d’argu­ments que de s’y attarder davantage.
L’homme de Néandertha ! et celui de Cro-Magnon étaient nus. L’homo dit sapiens est vêtu, maïs il naît aussi nu que ses ancêtres. Le froid, la chaleur, la pluie, la neige l’ont amené à se couvrir, pour se protéger. Le vêtement lui est véritablement apparu comme une protection. Au fur et à mesure de son évolution, il s’est habitué à cette enveloppe. Se dénuder équivaut à se désarmer. Qui plus est, depuis qu’il se sent cou­pable, se dénuder fait planer sur lui une confuse me­nace de castration. Cela, il n’en a pas conscience. Et le dire, ainsi, à l’homme de la rue ne sert à rien. C’est incompréhensible. Mais l’explication devient plus claire, si l’on ajoute que, ne sachant sur quoi fixer notre culpabilité, nous avons trouvé notre sexe. Et nous sommes faits comme des rats. Nous nous croyons coupables, nous nous sentons coupables, à cause de notre sexe. Pourquoi ? Nous n’en savons rien.
A quoi bon expliquer ce qui remonte à notre plus tendre enfance ? Il en est ainsi depuis toujours. Le dire ne change rien. S’en Indigner non plus.
Le problème du nudisme est, en fait, celui du sexe. Tant que nous ne serons pas capables de voir les organes sexuels des autres hommes et femmes sans réagir comme des fous, le retour au nudisme et au naturisme sera impossible. Nous ne pensons pas que c’est le seul moyen de retourner à la nature. Mais c’est l’un des plus importants.
Connaissez-vous ce plaisir incomparable de la ca­resse du soleil ou de l’onde sur votre corps nu ? Oui ? Alors, pourquoi résistez-vous encore ? Non ? Alors, pourquoi vous prélassez-vous sous la douche ou dans la baignoire ? Et encore, quand vous faites l’amour, faut-il vous caresser tout le corps, sauf le sexe et les zones dites érogènes ? Allons, ne nous moquons pas du monde.
Nous ne prétendons pas, du reste, que le nudisme doive être obligatoire. La liberté est un absolu à respecter en ce domaine comme en tout autre. Mais, au moins, que I on laisse, en toute quiétude, se dévêtir ceux qui en ont envie. Un tel progrès ne signifierait pas le moins du monde que tous les gens se promène­raient nus dans la rue. Quand il ferait froid, il est bien évident que ce serait un non-sens. En outre, chacun serait libre de faire comme il l’entendrait. Ceux qui voudraient rester habillés le resteraient. On n’oblige personne.
Que l’on ne s’y trompe pas. Le nudiste et le natu­riste, aujourd’hui, sont encore des marginaux. Mais c’est parce que l’homme, sur le plan psychologique, n’a pas atteint la Renaissance. Il rôde encore dans les eaux troubles de son obscurantiste Moyen Age. Il parque ses hommes naturels dans des réserves : les camps de nudistes.
Jusqu’à cinq ou six ans, l’enfant peut montrer son sexe sur la plage. Mais dès qu’il grandit, cela devient obscène. L’homme n’a que six ans I
Mais un jour viendra où il deviendra adolescent, puis adulte. Il découvrira et acceptera son sexe, il n’aura plus honte de son corps. II ne fera plus d’histoires dignes de l’Inquisition et de Torquemada, pour un peu de chair qui s’expose. Sera-t-il plus heureux ? Plus évolué ? Plus libéral ? Peut-être, en ce temps-là. les arriérés, les obsédés, les coupables, les moralisateurs, les non-nudistes seront-ils honteusement parqués dans des réserves...

Jacques LESAGE DE LA HAYE. C.A.M.N.N. (Comité d’Action Marge pour le Naturisme et le Nudisme).




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53