Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Hospitalité
{Marge}, n°4, Novembre-Décembre 1974, p. 4.
Article mis en ligne le 7 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Anvers fait étape sur l’axe Parls-Amsterdam. Le sac au dos, ils arrivent presque toujours dans le quartier de la Grand’Place, Pas question de dormir n’importe où. les flics patrouillent. A Anvers, ils ne tolèrent rien. Contrôle des étrangers. Les autorités de la ville craignent comme la peste, que leur ville ne devienne une seconde Amsterdam. L’Etat belge a même installé à Meksplas un camp de travail pour vagabonds. Pas de clochards en Belgique.
Aux abords de la Grand’Place, les dancings et res­taurants sophistiqués sont une chose. Les bistrots à "longs cheveux" en sont une autre : Babylone, Biba. Groene Michel, Hobbit, Kroeg. Mok, Muse. Pannenhuis. Chaque troquet héberge son clan d’habi­tués. Bavardages, échanges, communautés informel­les. On y amène ses disques, ses instruments de musique. On y accueille les gars qui font la route. On s’y sent chez soi. Le nouvel arrivant y trouve vite le contact. On lui offre à boire et à parler. Dans toutes les langues. On se comprend toujours. La politique de mesquinerie linguistique n’a pu y chan­ger rien. Dans l’ensemble, l’Anversols est hospitalier. Toute conversation s’engage le verre aux lèvres. Toute discussion passionnée, politique ou autre, se conclut toujours par "Nog een pintje ?", "Prends encore une pinte à mon compte".
Jusqu’à trois ans d’ici, le voyageur trouvait immé­diatement de quoi se loger. Aujourd’hui, vie nocturne, comportements non-conformistes, ambiance n’ont pas changé. Seul l’hébergement n’existe plus.
- Ils cherchent une piaule ?... Tu penses, on m’a volé une fois mes disques, mon pick-up et mon fric. Il m’a fallu un an de boulot pour tout récupérer. Lui, ne fait que passer et moi je reste avec la casse...
Pour ma part, après cinq ans d’errance, je me suis fixé à Anvers. J’ouvre un petit bar (non-commercial, au tarif le plus bas possible) avec l’intention d’accuellir les gars qui font la route. Il devient un lieu de rencontre. Ambiance calme favorable aux con­tacts de tous genres. En outre, je loue une maison de sept chambres. De quoi loger ceux qui font la route. En huit mois, 24 nationalités différentes y ont défilé. Mais la maison fut à ce point détériorée - jusqu’aux poubelles vidées sur tes lits du troisième étage ! - ; les gars qui y habitaient en permanence à ce point cambriolé ; les interventions de police à ce point menaçantes ; les parasites à ce point enva­hissants, que la maison dut être fermée. Le partage communautaire s’avéra impossible.
Envers et contre tout - "Pervers et avec tous" (cf. Marge n°1 : "Margination-Marginalisation") -, j’ai gardé une chambre libre à côté de celle où je vis. Une nuit, je fus menacé d’assassinat et complètement dévalisé, jusqu’à mon slip et mon rasoir. Une autre fois, ce furent carnets de chèques, vêtements, ma­gnétophones, etc... Un copain, qui avait accepté d’héberger deux gars pour qui je n’avais plus de place, fut bâillonné, ligoté, dévalisé et finalement libéré par la police, qui lui sauva la vie toute nue.
Il m’a fallu rentrer dans ma propre viile d’Anvers pour constater que les Européens n’ont plus le sens de l’hospitalité. De cette hospitalité que j’avais pu pratiquer avec tant d’autres à Marrakech, à El Jadida et à Hyères-Toulon, Elle me semble pourtant fondamentale pour celui qui erre sur la planète. Elle fut et est encore la base des relations chez les nomades.
L’hospitalité n’est pas nécessairement un geste de supériorité de celui qui accueille. L’amabilité et la simplicité de l’accueil indiquent qu’il s’agit d’une in­vitation au partage. Une mise en commun. "Fais comme chez toi. mais ne te mouche pas dans les rideaux !"
Le nouveau venu apporte ses idées si utiles au sédentaire. Elles peuvent aérer sa vie confinée. Il apporte la brise fraîche de ses expériences vécues sur la route. Son amitié aussi. Il va s’efforcer d’en­trer dans les intentions, les façons de faire et de penser de ceux qui l’accueillent. Il ne perd pas de vue ceux qui viendront après lui, heureux de trouver le même accueil à l’étape. Il met la main à la pâte en évitant toute forme de parasitisme.
Ceux qui accueillent ont besoin d’un tas de choses pour rendre possible l’accueil du vagabond, qui, lui est libéré de tout ce qui encombre l’existence. Sans argent, rien à faire. C’est la loi de notre situation actuelle. Sans un minimum, pas de location ni de graille possibles. Du moins, en ville. L’amablllté et les valeurs d’amitié remplacent les institutions qu’exi­ge le monde de l’argent. C’est la différence entre l’hôtelier et celui qui ne peut tolérer que son frère de route passe la nuit sur le trottoir.
Si toutes les portes du monde se fermaient...
Les portes des Etats se sont fermées ça et là. Posons-nous franchement ta question : quand le vaga­bond arrive dans un nouveau pays, se donne-t-il la peine de découvrir les différences de vie, de com­portement, de mentalité, de coutumes (qui ne sont ni bonnes ni mauvaises, puisqu’elles sont ce qu’elles sont : différentes) ? A-t-il tenu compte des besoins vitaux et des aspirations des populations miséreuses où il pénètre ? Les sous-développés affamés n’ont-ils pas le droit de demander à celui qui fuit l’abondance des pays technologiques : "Que nous apportes-tu ?" On comprend parfois leur déception.
Les portes des maisons... Certaines se sont ou­vertes et refermées aussitôt. Certaines restent ou­vertes avec la ferme volonté - au risque de tout perdre - de créer de nouvelles relations entre les hommes. Mais les abus, jaillis toujours du même refus des différences, ont obligé à prendre des pré­cautions d’auto-défense infiniment regrettables. Dans la plupart des cas, la porte qui s’était ouverte, s’est refermée à cause de ceux qui sont passés les pre­miers, « Combien de fermetures de portes ai-je pro­voquées ? »... Et toi qui viens ensuite, tu es étonné et choqué que je te demande ton passeport (merde pour les papiers !). Et suivent les questions : "D’où viens-tu ? Où vas-tu ? Que cherches-tu ?" (Pardaf ! nous voici en pleine inquisition policière !).
- On ma dit que je pouvais coucher chez toi.
- D’accord, à condition que je ne change rien à ma façon de vivre.
- O.K., demain, je te donne un coup de main.
Pendant dix jours, ce fut le paradis du partage.
Et puis, il est reparti vers d’autres horizons, sans rien emporter sinon une parcelle de mon cœur.
Ce soir, après huit mois, il est revenu d’Afrique. Il a frappé. II est entré. A déposé sac et vêtements. Nu comme un palmier dressé dans le ciel bleu, il a jeté son regard dans le mien.
- Alors, vieux, ça va ?
- Heureux de te revoir.
Nous avons fait l’amour, de corps et cœur. En toute hospitalité.

Jacques HAUMY.
GROUPE MARGE ANVERS.</p<




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53