Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De la logique comme méthode d’extermination
{Marge}, n°5, Janvier 1975, p. 2.
Article mis en ligne le 8 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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"Logique", "rationnel", et par un intéressant glissement de sens, "raisonnable", autant de mots et de pouvoirs qui sous-tendent la vie sociale et sa représentation. Le rationnel est non seulement le mode du discours scientifique, mais de tout discours, qu’il soit moral, politique, marchand ou sentimental, il organise la production, conditionne les mentalités, dessèche les désirs. Si l’irration­nel parfois surgit c’est comme contrepoids à trop de rigidité et dans des formes bien déterminées comme tendance ou règne de la mort, c’est la religion, le racisme, le nationalisme et lorsque la machine s’emballe, le fascisme. Le capital sans ses technocrates du rationnel est aussi impuis­sant qu’un État sans police.
La dictature de la raison étend ses ravages bien au-delà du pouvoir dominant, elle englobe ceux qui croient lutter contre lui, les révolution­naires logiques, les maniaques de la programma­tion - les disciples de l’Histoire, ce nouvel ordi­nateur de notre subjectivité.
Tout ce qui essaye d’exister doit passer par le discours linéaire de ia raison qui lui donne forme, la raison alors sépare en classifications, catégo­ries, sous-catégories, schémas, équations, tout ce qu’elle n’englobe pas, n’enferme pas, est exclu, rejetté dans l’informel, refoulé ou détruit .Son travail est d’abord un travail de réduction, d’élimi­nation des différences - le fou. le rêveur, le vagabond, l’enfant sont autant d’anormaux. Ils doivent être éduqués, c’est-à-dire soignés. C’est le règne de la normalité et de l’objet. Nous avions presque oublié que nous avions un corps, des gestes, des sensations.
Nous pensons qu’il est temps que ce qui est enfoui soit ramené à la lumière, que l’occulté devienne manifeste.
Nous déclarons la guerre aux rationnalistes de toute obédience, fabricants de marchandises ou de systèmes.
Nous déclarons la guerre aux psychanalystes comme ceux qui réintroduisent - de force - la raison dans le lieu même où elle s’anéantit.
Nous déclarons la guerre aux moralistes, aux tenants du savoir, aux hystériques de l’analyse, aux disséqueurs de textes, aux technocrates.
Nous déclarons la guerre à l’Idéologie scienti­fique et à toutes les idéologies.
A tous les spécialistes, y compris aux spécia­listes de la pensée.
Nous voulons libérer ce qui doit dans nos corps et nos têtes - nos fantasmes - et les maté­rialiser. Nous voulons nous livrer aux couleurs, aux sons, aux odeurs, aux formes, aux sensations. Nous affirmons la sensibilité et l’Intuition comme méthode de connaissance, nous nous méfions de la vieille intelligence.
Nous ne pensons pas que pour comprendre un individu, un texte ou un paysage, il soit néces­saire de l’expliquer ; simplement d’établir avec lui des niveaux d’interférence, de correspondance, nous ferons passer dans l’étouffement des cloi­sonnements et des séparations des analogies explosives. Nous introduirons le rêve et l’inquié­tude dans l’ordre et la normalité, nous ferons entrer la végétation dans les villes.
Ce qui nous unit ce n’est pas d’abord une ana­lyse mais une révolte furieuse et pratique, une affinité, qui est aussi une connaissance, mais que nos ennemis ne se réjouissent pas trop tôt : nous saurons aussi à l’occasion nous servir de la raison, notamment pour étayer nos institu­tions, nous sommes aussi capables d’analyses.
Un révolutionnaire doit pouvoir parier de ses désirs et de ses rêves et les rendre pratiques. C’est l’irréductible de notre révolte. C’est ce qui reste malgré tout d’irréductible dans l’art. Mais nous devons détruire l’art comme séparé et inté­gré, et faire surgir le désir là où on ne l’attend pas. Nous serons imprévisibles.
Peut-être la philosophie doit-elle être réalisée, ce n’est pas sûr. Ce qui est sûr c’est qu’il faut maintenant réaliser la poésie, nous dessinons ain­si l’approche d’une nouvelle pratique politique.
Nous devons aboutir à ne plus pouvoir dire d’un discours qu’il est théorique, littéraire, philo­sophique, ou poétique, à ne plus pouvoir faire entrer la pratique dans les schémas habituels de compréhension, à ce qu’il soit impossible de lui coller une étiquette idéologique. Nous devons aboutir enfin à la fusion de la théorie et de la pratique, l’une étant inadmissible sans l’autre, l’une et l’autre se construisant mutuellement. Il nous faut intervenir avec toute notre subjectivité dans des lieux et avec des moyens nouveaux, ils ne sont pas à définir mais à inventer. Nous lutte­rons à la fois sur le plan économique, politique, culturel et plus encore.
Notre tâche est de venir à bout des vieilles contradictions : manuel-intellectuels, rève-état de veille, pensé-vécu, subjectif-objectif, théorie-pra­tique, matière-pensée (cette opposition n’a déjà plus de sens pour nous, nous préférons parler d’énergie et de rencontres d’énergies).
Certains qui partaient d’un lieu séparé ont cherché ce point où s’abolissaient toutes les con­tradictions. Nous pensons non seulement que ce point existe, mais que nous allons le trouver. On verra alors que ce n’était pas un point mais une certaine manière pulsionnelle de vivre.
Nous ne luttons pas dans un lieu particulier de notre misère avec des armes particulières. Notre lutte est totale comme notre désir.
Nous serons à la fois cohérents et rêveurs, lu­cides et passionnés.
Ce texte n’est qu’une approche et demande à être repris, affiné ici et ailleurs. Mais il se pour­rait bien que pour un certain nombre d’entre nous, son développement sera notre vie même.

Jean-Pierre RODIER.




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