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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’accumulation primitive de la colère
{Marge}, n°5, Janvier 1975, p. 4.
Article mis en ligne le 8 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Je saisis le développement de ma vie comme l’histoire de ma révolte, de mon insoumission devant la tentative de l’appareil social tout entier de me réduire, de m’assimiler. Ça fonctionne par stades successifs qui partent de l’individu, pas­sent par la famille, l’organisation de l’espace quotidien, la religion éventuellement, l’éducation obligatoire, l’armée souvent et le travail pour aboutir à l’intégration réussie. Le quelqu’un social arrivé sans heurt au bout du processus n’est plus qu’un être abstrait, un rôle.
Cette tentative vient de loin, notre colère aussi, il paraîtrait même que l’on ne fasse rien pour éviter que la naissance ne soit un passage dou­loureux, sans doute trouve-t-on là, quelque part, une valeur d’initiation. Et puis vient l’enfance ballotée entre l’affection possessive et les répres­sions. avec l’apprentissage du bien et du mal, nous qui nous sentions si bien vivre par-delà. La découverte du monde extérieur nous apporte la découverte de notre cloisonnement, de l’archi­tecture de consommation. Nos parcours dans la ville et en dehors de la ville, seront décidés, selon des fonctions sociales bien précises, refoulant le jeu là où il ne remet rien en cause .c’est-à-dire dans les jouets infantiles. Notre créativité déjà se referme et nous referme encore plus dans la sécurité familiale, c’est-à-dire notre dépossession I de tout. Les paysages resteront pour nous des mythes ou des curiosités exotiques, nos corps des énigmes Inquiétantes. Déjà se construisent nos mécanismes de défense. La machine devient plus précise, le vieillissement s’accélère avec l’école cadre unique et Insupportable de notre enfance ; de notre adolescence. Dès qu’un gosse, déjà passablement crétinisé, arrive à tenir un discours dit raisonnable, on s’enpare de lui pour lui apprendre à être plus raisonnable encore, c’est-à-dire plus policié, plus dépersonnalisé. On l’enfourne pour de bon dans le grand colimateur de la normalité et du profit.
Ce rapt de l’enfance s’appelle école, lycée, la famille fait semblant de s’effacer, mais ce n’est que pour mieux déléguer ses pouvoirs. Dès lors le pacte famifle-école fera du gosse où dorment toutes les possibilités et tous les dépassements, un presque adulte chez qui la vie est devenue une habitude, la tête pleine de débouchés, de revenus de nostalgie. Rien ne pourra faire que le lycée ne soit un lieu où l’on s’enferme. On a le droit de s’en évader à heures et périodes fixes mais c’est pour retourner dans l’enfermement plus différencié et plus douillet de la famille. Entre ces deux pôles, voleurs d’énergie s’étendent des lieux « plus libérés » la rue, les cafés... "l’extérieur", là où les rencontres et les aventures deviennent possibles. Lycéens et lycéennes tentent d’y tisser, comme furtivement le réseau de leur vie affec­tive et du rêve qu’ils en ont. Le lycéen est trié, éduqué, culpabiliser, classé par âge, par origines sociales, par "aptitudes", comme ils disent voire par sexe ! sommé de passer dans la section supé­rieure, la compétition déjà ! Il est plus contraint de subir un discours inutile ou dangereux : l’His­toire (de France) ou ce qu’on retient d’elle pour justifier l’idée qu’on s’en est faite une fois pour toutes, où s’agitent des saints nationalistes, un peuple idolâtre et bégayant ses héros de l’expan­sion et de l’ordre ; ses langues qui mortes ou vivantes restent toujours mortes pour nous, com­me le reste. Ses sciences loin de notre vie réelle, une littérature épurée où l’on parle quand même de désir et de révolte mais pour mieux les étouffer, pour mieux ne pas les vivre, littérature cadavre comme la philosophie, avec au bout le bac : ce torchon qui, à ce qu’on dit, ouvre toutes les portes mais ce qu’on ne dit pas c’est que ces portes s’ouvrent sur l’usine ; le bureau ; l’exploi­tation, la fac pour retarder un peu l’échéance et se faire illusion, sur l’armée ou le mariage, sur la solitude violente dans la ville et quoi encore !
Le lycée c’est quinze ans de votre vie volés par le pouvoir, quinze ans d’ennui et d’abrutissement. Ce n’est pas pour rien que le lycée a toujours valorisé ce qui allait contre cette Institution où sa vie se perd, le chahut, les cours séchés, les transgressions de toute sorte, l’éveil de sa vie sexuelle, jusqu’aux affolantes vacances familiales où il se trouve encore plus seul et plus impuis­sant.
De tous, le lycéen est l’être social le plus dépossédé, sans initiative et sans choix, il n’a aucun droit des adultes on lui laisse ceux de la jeunesse ! Attendre et se taire. Tout ce qu’il croit savoir on lui a soufflé, tout ce qu’il désire on a fait en sorte qu’il l’ignore. Pendant ce temps on nous raconte des salades sur l’adolescence.
Nous savons mieux que quiconque que l’adoles­cence lycéenne c’est un corps malade de désir qui s’étiole dans la grisaille des villes, qui ne se reconnaît ni dans sa vie ni dans cle des autres.
Quand donc avons-nous eu le temps de décou­vrir nos corps, la possibilité de faire monter nos désirs au grand jour ?
Quand donc avons-nous eu le temps de jouer, de nous inventer des jeux et des rencontres, de voyager, d’aimer, de jouir ?
Qu’on en finisse. Il n’est pius question d’essayer d’arranger les choses, de démocratiser, d’aroma­tiser. il faut gueuler sa colère et la faire passer coûte que coûte - et vite.
Nous avons déjà laisser massacrer notre en­fance, on ne remet pas Impunément sa libération à demain, car peut-être demain nous aurons diri­gés, digérés.
Nous avons toujours remis à plus tard l’espoir d’agir sur notre vie, du primaire, au secondaire. Des petites classes aux grandes classes. En se disant plus tard, avec le bac, pouvoir quitter sa famille, organiser sa vie soi-même ; faire enfin ce que l’on souhaite plus tard... mais plus tard c’est la nécessité du travail ou quoi, c’est l’isole­ment dans les décors industriels, loin du rythme des saisons, les envies multiples qui se brisent. Plus tard n’existe pas. Tout ceci n’étant qu’un très lent mais très sûr processus de destruction.
C’est tout de suite qu’il faut Intervenir dans notre vie. Prenez des initiatives. Prenez vos dé­sirs pour des nécessités.
"Marge" existe qui cristallisera nos désirs et les répercutera comme autant d’explosions à la gueule de nos oppresseurs.
"Marge" allumera des incendies d’un nouveau genre au centre des lycéens et autres machines à tuer le temps, le nôtre.
Le temps presse, nous presse. Tant que nous ne nous en serons pas emparés pour nous. Long­temps la colère s’est accumulée en nous, elle est la force qui déconstruira notre ennui, notre alié­nation, elle est aussi tout ce que nous affirmons par-delà la répression.
Il faut descendre au fond de la colère, nous en ramènerons des armes et des images solaires.
Notre révolte ne fait que commencer

"MARGE."




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