Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Asiles marginaux
{Marge}, n°6, Avril-Mai 1975, p. 2.
Article mis en ligne le 8 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Je suis sorti de prison pour entrer à t’hôpital. J’ai vraiment l’Impression de tomber de Charybde en Scylla. De prisonnier, Je devenais soignant. Mais je me retrouvais parmi les surveillants, avec en plus, quelques femmes de ménage, li m’a semblé que le plus important, dans un hô­pital psychiatrique, est de fermer les portes à clef, même si, progressivement, on les ouvre, et de faire le ménage, de compter le linge, de s’occuper de l’inventaire. Une infirmière a dit, un jour, ce pendant qu’elle comptait avec an­goisse ses draps et ses taies d’areiller : "Vous savez, je suis débordée, mes malades m’empèchent de faire mon travail". Une fille a cassé les carreaux d’une porte d’entrée dans un pa­villon. Les hospitalisés sortent par le carreau. Pourtant, on continue à fermer la porte à clef, puisqu’elle doit être fermée à clef ! Une élève infirmière a réussi à faire ouvrir son pavillon. L’expérience a tenu un mois. Les portes sont refermées. Motif : les grands-mères sont allées se noyer... Un groupe de discussion a été monté avec des résidents. Il a débouché sur la contestation du système. Mais le groupe s’est dis­sout. Le personnel a estimé qu’il y avait des meneurs et leur a fait subir des brimades. Un infirmier frappe un homme avec un tuyau de plomb. Ce dernier est blessé à l’arcade sour­cilière. Thèse officielle : c’est un de ses cama­rades qui a frappé ce malade. Un élève infirmier tente de protester et de faire connaître la vé­rité. II est menacé de se faire casser la figure. Le rapport des forces est tellement inégal que l’élève finit par quitter l’hôpital.
Est-il utile encore de parler des traitements abusifs, des internements arbitraires, de la cel­lule. où l’on boucle les agités ?... Le plus Im­portant est d’analyser ce qui se passe, de se poser la question du pourquoi et de tracer quelques lignes qui nous Indiqueraient dans quel sens nous diriger.
On parle d’antipsychiatrie mais, mise à part des expériences isolées, nous en sommes en­core à la psychiatrie, au mauvais sens du mot. Actuellement, quand on est dans un hôpital psychiatrique, on est détenu. Mais le matra­quage n’est plus aussi évident. Si demeure la cellule, la violence se raréfie en apparence. Là où le coup de pied dans les testicules disparaît, il est remplacé par le coup de marteau chimi­que. La camisole de force régresse, mais elle est remplacée par la camisole médicamenteuse. La chimiothérapie ne mérite que le nom de chimiatrie.
Il n’est pas étonnant que nous en soyons tou­jours à de telles pratiques. Ouand nous ouvrons le Journal, c’est pour lire qu’un forcené a tiré sur des passants, qu’un fou furieux s’est barri­cadé ou qu’un sadique a poignardé sa femme et ses enfants. Les conclusions s’imposent : Il faut enfermer tous ces gens-là. Ils sont dange­reux. Mais pourquoi le sont-ils ?
Intoxiqué par une presse parfaitement orches­trée et dirigée, l’homme de la rue n’a pas de véritable opinion. Il ne pense pas. D’autres le font pour lui. Les fous sont comme les Indiens, les nègres et les Juifs. De la réserve à la traite, aux camps de concentration, il n’y a qu un pas. Qui dit aujourd’hui psychiatrie dit camp de concentration. Nous parquons dans des camps ces gens différents de nous que notre racisme ne peut pas supporter. Dès lors que quelq’un a commis un délit ou qu’il est considéré malade par les spécialistes, il appartient à une race à part. Cette race, on la parque dans des camps de concentration.
Les anti psychiatres s’en sont rendu compte, lis sont arrivés aux solutions communautaires, aux petites unité et expériences marginales. Il y a effectivement quelque chose de changé. Mais pas dans les hôpitaux, ni non plus dans l’opinion publique. Nous en sommes donc tou­jours au même point. Nous parlons d’antipsy- chiatrle, mais en général, nous faisons de la psychiatrie au sens traditionnel du terme.
N’allons-nous pas essayer de changer tout cela ? Au Congrès de Bruxelles a été créé un réseau européen, dont il est prévu qu’il aura des ramifications dans le monde entier. Ce ré­seau consiste en une chaîne de communautés et expériences marginales répertoriées et re­liées entre elles par un réseau de communica­tions leur permettant de ne plus être aussi isolées et de mieux court-clrcuiter l’asile. Il est important de constituer ces îlots thérapeutiques, mais il faut aller plu# loin. Il importe de démystifier la maladie mentale et de se mettre en marge de la psychiatrie traditionnelle. C’est le prcès de l’institution. Nous devons aller plus loin. La première chose à faire, c’est de con­sulter les gens qui sotn dans les hôpitaux psy­chiatriques. Les taulards n’ont été entendus que dans la mesure où on leur a permis de prendre la parole. Avec le Comité d’Action des Prison­niers. Ils l’ont arrachée. Il est évident que la même démarche est à suivre avec les psychiatrisés. Pour l’instant, nous en sommes loin. Mis à part le Groupe Information Asile et l’Action contre la Répression Médicale, à Perray (Vau-cluse), cela n’a pas été bien loin. L’antipsychiatrie est dépassée, dans la mesure où elle n’a pas réussi à changer t’oplnion, c’est-à-dire la masse.
Nous ne sommes pas les premiers à l’avoir dit, à "Marge", mais nous pensons que la seule solution est la création d’expériences Indépen­dantes, isolées du contexte médico-légo-moralisant de la psychiatrie. Qui plus est, nous sou­haitons impulser un climat, des opinions, un état d’esprit à généraliser par une sorte de mouve­ment de boule de neige. Notre postulat : l’asile doit être détruit. L’hôpital psychiatrique doit être détruit. A partir de là, tout est possible. Mais il est undispensable qu’un ouragan se déchaîne, et cet ouragan ne peut venir que de la masse. Lors­qu’il est question d’expériences pilotes, commu­nautés thérapeutiques, prises en charge dans de petites unités, l’entourage prend une Importance considérable. Or, nous savons que dans ce genre d’expériences, justement, le quartier rejette le foyer ou le centre où affluent, passent et repas­sent les marginaux en quête de contacts et de détente.
Un exemple me semble assez précis et signi­ficatif. J’ai tenté d’héberger chez moi quantité de gens que l’on dit malades mentaux, drogués, délinquants, de toute façon marginaux. Le ré­sultat, c’est que les voisins ont fait plusieurs fols des pétitions auprès de la propriétaire, pour finir par une plainte à la police. Des agents sont donc venus enquêter dans l’immeuble. Ils ont intorrgé la concierge. Les bruits me sont re­venus : il paraît que, chez moi, il vient des hip­pies et des voyous, que des jeunes se droguent, font du tapage la nuit et engagent des discus­sions politiques très inquiétantes : ce sont tous des gauchistes ou des anarchistes. Comment s’informe la rentière de l’étage au-dessus ? Elle écoute nos conversations au tuyau qui passe par la salle de bain...
Ceux qui viennent essaient de réfléchir, de se reposer, de s’amuser, de repartir sur d’autres bases, de comprendre ce qui leur arrive, d’ar­rêter éventuellement une toxicomanie. Ce n’est pas moi qui vais les chercher. Ils arrivent, parce qu’un copain leur a donné l’adresse ou parce qu’il m’ont rencontré quelque part et m’ont ex­pliqué leur situation. Ils ont donc demandé à vivre à la maison. Les racontars ne sont que le reflet de l’arriération générale et de l’intolé­rance crasse de notre pauvre Français moyen. De l’homme, tout simplement. Alors, une règle de base, c’est que si une personne veut se dro­guer, de quelque façon que ce soit, elle le fait où elle le veut, mais pas chez moi, parce que ma maison n’est pas à l’abri. Elle est en danger per­pétuel. Mes idées, ma pratique, mon idéal, qu’importe ! Ce qui compte, ce sont les ragots. Un jour, j’ai été arrêté, parce qu’un garçon se servait, à mon insu, de ma voiture pour faire des coups. Je me suis retrouvé au commissariat. J’ai été enfermé dans la cage. Je suis resté bouclé six heures, Jusqu’à ce que la preuve ait été faite que je n’étais pas l’auteur des coups.
L’intolérance pour tout ce qui est marginal aboutit au rejet pur et simple. A ce niveau, ce n’est même plus le problème de la folie qui se pose. Ce n’est pas non plus celui du crime, ni celui de la drogue. C’est celui de notre culture. Le processus inverse reste à enclencher : c’est à la population tout entière comme aux petites unités, c’est aux quartiers comme aux maisons qu’il Incombe de résorber ce que l’on appelle le crime et la mentalité mentale. C’est à nous d’ar­river progressivement à intégrer ces gens que l’on expulse, parce qu’ils sont différents de nous. Il est grand temps de mettre fin à ce racisme qui nous fait enfermer ceux dont nous avons peur dans le camps de concentration de la psy­chiatrie.

Jacques LESAGE DE LA HAYE.




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