Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le GRIF...
{Marge}, n°6, Avril-Mai 1975, p. 3.
Article mis en ligne le 8 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Un groupe d’élèves-infirmiers a décidé de créer un groupe autonome à l’intérieur de l’hôpital psychiatrique de Ville-Evrard. La question se posait depuis fin 1972. La fondation de ce groupe a eu lieu en mai 1973. A la suite d’une discussion autour d’un magnétophone, un des participants a rédigé un texte nous relatant l’histoire du GRIF, c’est-à-dire Groupe de Recherche des Infirmiers en Formation.
Nous avions fait de la dynamique de groupe, en cycle d’initiation. Beaucoup d’entre nous réclamèrent la libre disposition d’un local extérieur à la salle de cours. Un médecin-chef nous a offert une pièce assez vaste, où il nous serait possible de nous réunir. Nous avons d’ailleurs inauguré cette salle, en juin 1973, avec une importante participation des élèves, ainsi que le médecin-chef responsable de l’enseignement, des moni­teurs et d’autres catégories de saignants. Par la suite, le GRIF n’a pas été fréquenté que par des élèves, mais aussi par des infirmiers diplômés, des médecins, des assistantes sociales, des moniteurs et des psycho­logues.
Au départ, nous voulions continuer à faire de la dynamique de groupe. Nous devions également faire la fête, danser, discuter, nous réunir librement (partout ailleurs, c’était la répression), faire venir des gens de l’extérieur, aller voir des films ensemble, en débat­tre, faire passer des films à l’intérieur de l’hôpital et en discuter pareillement.
Dés le départ, on s’est considéré un peu en anar­chie : pas de leader, ni d’obligations, libre droit d’en­trée à tout le monde, surtout aux malades.
Sur le plan des échanges, au démarrage, nous avons eu des problèmes, notre seule relation étant de nous faire écraser quarante heures par semaine et même davantage. Nous avions du mal à nous libérer, surtout parce que nous ne disposions que de deux heures par semaine. Ce qui nous a gêné également, c’est ia confusion qui régnait au niveau théorique. Quaraf on en a eu marre de la théorie, on a décidé de passer à l’action. Mais qui dit action pense répression et on a eu peur de se faire casser la gueule, car cette répres­sion existait et existe encore sur le plan pavillonnaire. Par exemple, les convocations du GRIF arrivaient le lendemain ou on oubliait de les remettre à l’intéressé.
Il est à noter qu’au départ, nous étions plus nom­breux que maintenant, mais il semble, entre autres choses, que, lorsque les gens ont vu qu’ils risquaient de se remettre en question, ils se sont barrés, il est un autre point que nous avons à peine réalisé : la par­ticipation des malades à nos réunions. Il en est venu, mais finalement assez peu. Nous avons, en tout cas, été très marqués par le passage, chez nous, d’un infirmier et d’une psychologue, venus d’ailleurs, qui étaient tous les deux d’anciens malades et avaient connu la répression d’autres hôpitaux psychiatriques. Ils pouvaient en parler en connaissance de cause, surtout depuis qu’ils n’étaient plus malades, puisqu’ils étalent passés dans le camp des soignants. Ils avaient enfin droit à la parole.
Le GRIF constitue le pôle de regroupement des mecs et des nanas qui en ont ras-le-bol de la formation et de la répression au pavillon. Cette répression existe sous toutes les formes, mais une des plus dange­reuses est l’accusation, l’attaque contre l’individu, orchestrée à plusieurs, afin de trouver les points faibles, détruire ce que la personnalité a de meilleur, la liberté de pensée, de parole et d’action.
Plus d’un parmi nous a entendu :
"Discuter avec les malades, c’est pas du boulot."
Ou encore :
"Pourquoi tu discutes ? Pourquoi veux-tu qu’on te donne nos idées, qu’on les discute, qu’on critique les tiennes ? On a compris, t’es un masochiste et, en plus, t’es un pédé, parce que tu as les cheveux longs."
La répression a dû jouer contre ceux-là même qui l’exercent aujourd’hui. Ils nous l’expliquent parfois, quand ils sont en veine de confidence :
"Au début, on a tous eu des idées, mais après, on change."
Contre un tel système, notre forme d’action, c’est surtout notre état d’esprit, notre façon d’agir, qui ris­quent, dans le meilleur des cas, de poser l’éventualité d’une remise en question et, hélas seulement, de rendre l’emprisonnement des malades plus supporta­ble. Nous avons évidemment réussi quelques actions individuelles. L’une d’entrenous, dans l’effervescence de l’action, a réussi à faire ouvrir les portes de son pavillon, jusqu’à ce qu’il y ait un problème avec une malade et que les portes soient de nouveau fermées.
il y eut Clermont-de-l’Oise, en octobre 1973. C’était une journée qui rassemblait surtout des infirmiers et élèves-lnfirmiers psychiatriques, organisée par les CEMEA (Centres d’Entraïnement aux Méthodes d’Edu­cation Active]. Notre intervention était surtout un acte de présence, car nous n’avions rien préparé. Si nous avons manifesté bruyamment, c’est parce que nous étions scandalisés par l’auto-satisfaction de certains participants, qui disaient des choses comme : "Nous sommes, nous les Infirmiers, les techniciens de la re­lation."
Plus tard, l’un d’entre nous a rédigé un tract, avec l’accord du groupe. On l’a lu ensemble. Les réactions ont été :
- Oh ! là, là, c’est trop agressif. C’est dangereux. On va se faire casser la gueule.
Alors, on en a fait un deuxième, assez général, puis on a envisagé d’en préparer encore un, point par point, mais, au moment de la décision, tout le monde s’est dégonflé et on a rangé les tracts.
On a ensuite fait passer un film sur les prisons. Une centaine de personnes sont venues et le débat nous a permis de faire passer un certain nombre de nos idées. Nous avons aussi projeté un autre film, mais c’était un vrai navet et le débat n’a pas volé bien haut, malgré la participation de membres de Gardes-Fous qui, com­me nous, se heurtaient à l’inertie de l’hôpital.
La rencontre avec le GIA nous a pas mal apporté. Nous avons été invités aux Comités de Quartier issus de ce groupe. Plusieurs d’entre nous sont allés à des réunions du GIA (Groupe Information Asiles).
Ce qui est important, c’est que nous sommes à l’in­térieur de Ville-Evrard, avec toutes les possibilités et impossibilités que cela entraîne, sur le plan de l’action effective et, surtout, efficace. Nous ne pensons pas que, pour l’instant, cela puisse aller beaucoup plus loin. Nous nous bornons à des actions ponctuelles : un film, un débat, un meeting. Nous avons eu l’occasion de rencontrer beaucoup de personnes, qui s’ajoutent aux permanents du GRIF (une quinzaine environ). Le Groupe comprend, selon une liste "théorique", une quarantaine de participants.
Ce qui est à souligner, c’est comment le GRIF, au départ, organisme de formation, a évolué dans le sens d’un groupe de discussion effectuant une remise en question politique. Nous ne tenons plus du tout le même discours que lors de l’inauguration. Néanmoins, avec la formation continue, un nouveau départ serait possible. Nous l’accepterons dans la mesure où cette formation ne consistera pas en une entreprise de ré­cupération. mais en une occasion pour les soignants de prendre conscience du rôle qu’ils jouent dans l’hô­pital et dans la société.

Jean-Paul VILLENEUVE.
GROUPE DE RECHERCHE DES INFIRMIERS EN FORMATION.




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