Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De la psychiatrie en Chine
{Marge}, n°6, Avril-Mai 1975, p. 4.
Article mis en ligne le 8 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Dans le domaine psychiatrique, la révolution culturelle a déflntivement consacré la victoire de la ligne révolutionnaire sur ta ligne Liouchaochiste. Celle-ci consistait à traiter les "malades mentaux" par la méthode dite des "trois re­mèdes magiques", c’est-à-dire électro-chocs, in­jection d’insuline et prescription de calmants. Au contraire, avec la victoire de la ligne maoïs­te, "la politique fut mise au commandement", ce qui signifie que les "malades mentaux" sont maintenant rééduqués par une lecture intensive des pensées de Mao Tsé Tung, assaisonnée ici et là, de quelques très vagues principes tels que, "il ne faut pas se couper de la pratique", "que l’ancien serve le nouveau", "que l’étran­ger serve le national".
On aurait tort de croire que la psychiatrie maoiste est plus douce ou moins répressive que la précédente. Soit un exemple tiré des prisons : un Chinois, condamné pour viol, fut envoyé dans un camp où il fut soumis à une rééducation idéologique doublée d’une réducation par le travail. Il finit par devenir un bon maoiste et traduisit sa transformation idéologique en se castrant. On ne sait pas s’il fut félicité, mais son acte nous fait considérer, avec suspicion, la pensée Mao Tsé Tung, dont le seul résultat sur ses adeptes est de les conduire à l’auto-castratlon. Maoistes de tous les pays, nous savons maintenant qui vous êtes...
Revenons à l’asile. Précisons immédiatement que jamais en Chine la notion même de matadie mentale ou l’existence de l’asile ne furent con­testées. La "maladie mentale" renvoie toujours à un "désordre du cerveau" qu’il convient de "guérir". On y remédie par une médicamentation "douce" et par l’acupuncture. Sur les causes de la maladie mentale, le discours psy­chiatrique chinois renvoie invariablement à la conception du monde comme cause interne, celle-ci devant ensuite se "dialectiser" avec la cause externe, c’est-à-dire la situation dans le monde du "malade". D’ores et déjà, nous pouvons formuler l’axiome de base de la psychiatrie maoiste : "Si tu ne vas pas bien, si tu es dé­primé, ou si tu délires, c’est que quelque chose cloche dans ta conception du monde, c’est que ton cerveau ne fonctionne pas dans le bon sens". On y remédie alors par une lecture incessante des œuvres de Mao.
Pour comprendre qui peut être un malade men­tal en Chine, il faut partir de l’axiomatique de l’état : "Ou tu es bourgeois, ou tu es prolétaire, ou tu as une conception du monde bourgeoise, ou tu as une conconception du monde prolétarienne, et alors quatre combinaisons seulement apparaissent : Prolétaire + prolétarienne (1), Pro­létaire + conception bourgeoise (2), Bourgeois + conception prolétarienne (3), Bourgeois + concep­tion bourgeoise (4).
La combinaison (1) définit la normalité : est normal en Chine l’individu qui se dévoue tota­lement au peuple, au parti, à l’Etat (ces trois mots étant interchangeables) et qui convainc les autres de suivre son exemple, sinon de le dé­passer.
La combinaison (4), extrêmement rare, carac­térise le fou, le déviant, le criminel, l’ennemi du peuple, la vipère lubrique, l’individu Irrécupé­rable. Pour lui, ce sera le camp, parfois l’asile.
Ce sont alors les cambinaisons (2) et (3) qui constituent par excellence la clientèle de l’asile (en fait, c’est surtout la combinaison (2), car des "bourgeois" il en subsiste très peu en Chine. Toutefois, Il faut bien qu’il en reste, car "la lutte de classes continue sous la dictature du prolétariat", point "décisif" qui constitue jus­tement l’apport original de Mao au "marxisme léninisme"). La grande tentation de la psychia­trie chinoise, c’est d’expliquer le "désordre de l’esprit" par l’antagonisme existant entre une origine de classe et une conception du monde opposées. Prenons trois cas différents correspondants aux combinaisons (4) et (2) : Une ma­lade mentale internée dans un asile avait pris la détestable habitude de lacérer toutes les cou­vertures généreusement prodiguées par le peuple, mais aux dires des infirmiers, jamais elle n’abîmait ses vêtements. D’où pouvoit pro­venir un tel égoïsme ? (L’égoïsme en Chine maoïste est à la fois une maladie idéologique, une pratique bourgeoise et le critère de dis­tinction du bien et du mal). L’enquête effectuée sur son origine sociale aboutit : elle était d’ori­gine bourgeoise. Cela expliquait très bien pour­quoi à l’intérieur de l’asile elle continuait ses pratiques d’ennemie du peuple (lacération des couvertures) qui faisait d’elle un cas irrécupé­rable (4).
Une autre malade, d’origine paysanne, déchi­rait aussi ses couvertures, mais elle en extrayait soigneusement les fils rouges pour en tisser un drapeau rouge. Elle n’avait manifestement pas perdu la raison. Elle délirait, certes, mais dans le bon sens. Sans doute, des bribes de concep­tions bourgeoises du monde l’avaient-elles con­taminée. Un peu de pensée de Mao et tout ren­trerait dans l’ordre (2),
Une autre malade, d’origine modeste, délirait parce que son fiancé s’était retrouvé cuisinier, c’est-à-dire qu’elle supportait très mal (sa fa­mille aussi) que son futur mari ait une condition sociale aussi basse. On est heureux de cons­tater qu’en Chine, comme ailleurs, le désir s’investit dans le social et que le délire naît de l’affrontement de deux désirs allant dans des directions opposées. Mais, pour un maoïste, il était évident que c’était son égoïsme, sa con­ception du monde bourgeoise qui était à l’origine de son délire. On lui répéta qu’il n’y avait au­cune honte "à servir le peuple" et qu’il n’y avait pas de sot métier, et elle cessa de dé­lirer...
Alors, à quoi ça sert l’asile en Chine ? On se­rait tenté de répondre à abrutir (lecture intensive de Mao), mais ce n’en est que l’aspect secondaire, l’aspect principal étant de réinsérer les gens le plus vite possible dans le circuit de la production. Et selon les statistiques, ça fonctionne bien le système chinois puisque 80% des "malades mentaux" repartent "guéris", de l’asile. Quant aux autres, l’Etat s’efforce "de se montrer amical envers eux".
On remarquera que de cet usage quasi impé­rial permanent et généralisé de la disjonction exclusive (ou tu es prolétaire ou tu es bour­geois, ou tu as une conception du monde pro­létarienne ou tu as une bourgeoise, ou tu es malade ou tu es sain) monte l’odeur immonde d’un pouvoir qui a su marquer la population en deux canaux, l’un immense, l’autre réduit, à par­tir de critères lénifiants trouvés dans les poubelles de la morale chrétienne bourgeoise : ou tu es égoïste et, alors attention, tu vas te faire rééduquer par les masses, par le peuple et tu devras faire ton auto-critique et si ça ne marche tu te retrouveras en taule ou à l’asile, ou alors tu donneras ta vie à l’Etat et tu seras cité en exemple.
II n’existe pas de discours spécifiquement psy­chiatrique en Chine. L’asile psychiatrique n’y a aucune spécifité et s’il est parfaitement intégré à la société, c’est que la société tout entière est devenue un vaste asile psychiatrique, une vaste entreprise de rééducation.
Le prétendu discours psychiatrique chinois fonctionne alors sur un second énoncé, jamais dit, et qui peut se formuler ainsi : une origine de classe prolétarienne prédispose à la santé mentate, comme une origine bourgeoise à la ma­ladie. Mais d’où ça vient cette idée selon la­quelle un prolétaire ne peut pas être vraiment un malade mental ? Il faut relire Lénine et par­ticulièrement son entretien avec Clara Zetkin concernant les femmes, la sexualité et la psy­chanalyse. Lénine disait à peu près que la psy­chanalyse, née sur le "terreau de la bourgeoisie" et rapportant tout au "sexuel", pos­sédait quelque chose de ce terrain décadent et immoral où elle avait surgi. Les "théoriciens chinois » ont repris le discours léniniste en le délayant : "La bourgeoisie contemporaine est extrêmement pauvre dans le domaine idéolo­gique. Sur le plan théorique, elle ne peut rien apporter de nouveau, elle a dégénéré jusqu’à la bête en présentant son mol ultra-égoïste comme une manifestation de l’Instinct animal qui existe en tout homme. Ce sont là les théories de Freud, théories parmi les plus basses et les plus réactionnaires".
L’importance de ce texte ne se situe pas au niveau de sa signification, à savoir que la psy­chanalyse serait une merde bourgeoise (à la limite, on serait d’accord), mais au niveau de son fonctionnement. La bourgeoisie est dégé­nérée, est-il dit, cela implique alors que nous, tes prolétaires, nous sommes sains, forts, que nous sommes les meilleurs, etc., etc. La bour­geoisie est dégénérée, donc nous sommes sains.
Petite paranoïa méprisable, à usage de "révo­lutionnaires" méprisables.
Il est dit aussi que la bourgeoisie a régressé jusqu’à la bête. Or, la bête en l’occurence, c’est la sexualité et ce qu’il faut entendre alors, c’est qu’il y a du fumier dans la sexualité. La sexua­lité, c’est la bête, c’est l’ennemie, elle est objet de honte et de dégoût et, d’ailleurs en Chine, la sexualité c’est ce dont on ne parle pas : à un psychiatre français qui demandait à des con­frères chinois si les maladies mentales ne pou­vaient pas parfois "relever d’anomalies sexuel­les", les psychiatres, gênés et soudain muets, refusèrent de répondre.
Enfin, les "théoriciens chinois" nient formel­lement l’existence de l’inconscient : "Tout vient à la conscience, disent-ils, et il n’existe aucune création subconsciente".
Dénégation absolue de l’inconscient, ignoran­ce désirée du désir.
La Chine apparaît alors comme une morne étendue, comme un grand Empire parcouru d’in­dividus asexués et puritains, hurlant partout la bonne nouvelle : Oui, oui, oui, nous sommes castrés, l’inconscient n’existe pas, c’est une in­vention des bourgeois.
Et dire qu’il y a en France des inconscients pour oser prêter à la Chine une exemplarité ré­volutionnaire.

Patrick SANTINI.




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