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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Nous n’avons bâti notre cause sur rien d’autre que nous-mêmes
{Marge}, n°6, Avril-Mai 1975, p. 5.
Article mis en ligne le 8 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Nous pensons qu’il n’y a plus aujourd’hui de classe révolutionnaire (s’il y en a jamais eu)... A dire vrai, nous ne savons plus très bien ce qu’est une classe. Son rôle dans la production ? Il est sans cesse à redé­finir et détermine à coup sûr plus de deux classes an­tagonistes - et ici les analyses se compliquent et la dialectique s’épuise. Les partisans de la dictature du prolétariat voient leur prolétariat se réduire comme une peau de chagrin ; la manière réelle de l’étendre n’est certainement pas de le redéfinir ; il serait dom­mage que les adeptes de l’Histoire se retrouvent à contre-courant. .
Les conceptions habituelles du/sur le prolétariat confinent à la métaphysique - investi d’un rôle histo­rique qu’il n’assume jamais, il devient l’idée qu’on se fait de ce rôle historique - triste fin pour une pensée matérialiste. On s’en tire en parlant de conscience, mais curieusement à ce prolétariat qui est tout, cette conscience on lui apporte de l’extérieur. On s’en tire en parlant d’erreurs et de trahisons - comme si ce prolétariat qui doti un jour effectuer, consciemment, le plus profond bouleversement de l’histoire pouvait être abusé, avec son appui, par les syndicats et les partis qui le représentent depuis des décennies - comme si les revendications bureaucratiques n’étaient pas aussi, à un moment donné, les revendications essentielles des prolétaires.
La classe ouvrière est le champ où se réfugie la vieille philosophie, où se construisent de brillants et médiocres discours à prétention scientifique à l’élabo­ration desquels, de toutes manières, elle est la seule à ne pas participer. Du prolétaire on a fait un être abstrait, porteur de tout le futur et innocent de tout passé se perdant corps et biens dans sa classe, lui, ses désirs, et sa vie. Cette conception de la classe ouvrière enchaînée à la Vérité et à l’Histoire est le dernier avatar du sacré.
La lutte de classe existe - nous préférerions dire des luttes de classes - mais ses formes tradition­nelles bien loin de tendre à la suppression des contra­dictions ne tendent qu’à en changer les termes. Nous pensons, et nous n’avons pas peur d’être les seuls à le dire, que l’action organisée et hiérarchisée du pro­létariat, réformiste ou ressentimentale, a été la force qui a permis à la société industrielle de sans cesse se réadapter. Immense est le potentiel de bouleversement de la classe ouvrière ; il suffirait pour qu’il s’accom­plisse qu’elle considère ce qu’elle produit comme lui appartenant et qu’elle en jouisse. Bien loin de le faire, elle respecte non seulement la marchandise mais re­produit les valeurs qui la sous-tendent, à savoir le respect du travail et de l’Etat. Le changement dont est porteur le strict rapport de forces inscrit dans la lutte de classe vise à changer le sens du travail, de la mar­chandise et de l’Etat, non à les détruire.
Quant aux grandes révoltes de l’hlstolre, en faire sujet la classe ouvrière relève d’une Interprétation idéo­logique. Le sujet n’était pas une classe mais des opprimés et plus précisément encore les plus oppri­més ; et à ce titre y participait une majorité d’ouvriers, mais aussi des artisans, des paysans, mais aussi des "Intellectuels", mais aussi tout ce prolétariat en haillons, ce sous-prolétarlat tant décrié, nous serions tentés de dire tous ces marginaux, c’est-à-dire juste­ment tous ces déclassés. Et toute cette canaille déjà ne se battait pas pour un quelconque devenir scientifique du prolétariat mais bien pour elle-même. Personne n’est porteur de la vérité historique. Le prolétariat n’est que ce qu’il fait et pense, et non pas ce qu’on pense qu’il fait ou ce qu’on fait pour qu’il pense. L’histoire n‘a de sens que celui que nous voudrons bien lui donner en la transformant.
Il n’est pas question pour les gens de "Marge" de rejoindre qui que ce soit, de se rallier à quelque lutte que ce soit, pas même à celle de la classe ouvrière. Il n’est pas question de nous battre pour une cause qui ne soit pas totalement la nôtre. Voici déjà une position qui nous place "en marge", car les Idéolo­gies ne reconnaissent que des causes "désintéres­sées". c’est-à-dire des causes où l’individu se perd.
"Aliéné" veut bien dire "être autre". or nous ne voulons pas nous perdre dans une catégorie ou un concept qui nous dépasse, fut-ce celui d’Histoire. Nous voulons tout simplement (!) décider de nous-mêmes, de notre vie, de son cadre et de son emploi. Il ne s’agit pas là d’une conscience séparée, mais bien d’une révolte viscérale et de sa conscience. Vivre cette révolte, car telle est bien la question, c’est d’une certaine manière être marginal. Ce mot même de "marge", ce point de départ que nous avons situé dans la marginalité (cf. n° 1 et 2) ne vont pas sans faire problème. Nous y revenons. Non pas pour essayer d’établir une théorie de la marginalité, encore moins de parler en son nom, et de nous perdre ainsi à nou­veau dans une nouvelle totalisation, une nouvelle re­présentation, mais en essayant de répandre à la ques­tion "comment vit-on et peut-on vivre sa révolte ?". Ce qui noue amènera à une autre question : "Comment peut-on faire de cette révolte et de ce vécu un projet politique ?" La réponse à cette deuxième question est notre existence même et nous souhaitons qu’elle n’aie pas de fin.
Tout d’abord il est évident, mais peut-être vaut-il mieux le dire, qu’il ne s’est jamais agi pour nous de construire une contre-société ou société parallèle, car dans cette société, la seule, celle qui nous opprime, nous y sommes entièrement, à tout instant et ne pouvons d’aucune façon nous en abstraire. De même, être marginal ne veut pas dire être en dehors, comme s’i ! y avait un intérieur et un extérieur du corps social. Nous n’échappons pas à la marchandise et à ses ravages. SI nous pouvons dans certains cas-limites dé­serter la production - à condition de ne pas recréer de nouveaux cycles de production ou de commerce (artisanat, trafics), nous n’échappons pas au cycle de la consommation. Nous n’échappons pas à l’architec­ture du profit, aux campagne utilitaires ; nous n’échap­pons pas au discours et à sa reproduction. De plus, le système reste l’autour d’un éventuel Isolement et ce dont nous sommes Issus, imprégnés - et ça ne veut pas rien dire.
Il n’en reste pas moins que vivre sa révolte ou être marginal c’est effectuer des ruptures.
Nous partons d’un grand refus : celui d’être réduits, digérés par une machine économique et idéologique avec laquelle nous n’avons rien à voir. Nous refusons la dictature de l’Etat, d’une catégorie sociale, de la nation ; nous refusons la dictature de l’école, de l’ar­mée. de la famille, de l’idéologie. Nous refusons la dictature du prétendu intérêt général, nous refusons l’esclavage du travail. Nous sommes ceux qui ne nous confondrons jamais avec une fonction, un rôle social. Nous restons farouchement inutiles.
La tentative difficile, parfois misérable aussi, de vivre ce refus - d’une manière pratique - fait de nous des marginaux ; et marginaux nous le sommes doublement - de fait en désertant ou sabotant notre devoir social - et de droit, en étant exclus en tant parias, individus dangereux, irresponsables, par ceux qui continuent de l’accomplir. Cette vie, qui est d’abord une vie de réfractaire ne va pas sans un certain état de fureur. Cette marginalité n’est pas un lieu théorique, elle n’est pas non plus codiflable ; elle passe partout à travers le corps social. En outre, ce n’est pas d’une revendication qu’il s’agit, mais bien d’une marginalité de fait Ce que nous exigeons à travers elle n’est rien d’autre que le droit à la différence.
Le refus le plus évident, et aussll’un des plus diffi­ciles à tenir, est le refus du travail. En ce sens, la pratique délinquentielle est lourde d’insurrection. Mais le voyou n’est pas le seul à se heurter à l’interdit, interdit par la loi, ou interdit par tradition d’imbécilité. Tous ceux qui affirment leur droit à la différence se heurtent à l’interdit ; les femmes - nous parlons de celles qui ne revendiquent pas la mythique égalité [qui ne peut se traduire concrètement que par l’uni­formité, la loi du plus grand nombre et l’assimilation] mais de celles qui ne veulent plus dépendre des au­tres, en l’occurrence des hommes, mais d’elles-mêmes avec leurs particularités. Tous ceux et celles qui ne supportent pas de ne pas jouir de la libre disposition de leur corps, qu’ils soient homosexuels(les), travestis, ivrognes ou drogués.
L’insoumission commence là où s’effrite le respect. Nous ne respectons pas grand-chose. Autrement dit, pour nous, rien n’est sacré ; nomades à la recherche d’un peu de profane, à la recherche d’une parcelle de libre créativité ; de créativité qui ne soit soumise à aucun Impératif sinon à celui de notre bon plaisir, de notre désir. Tout ceci n’est ni raisonnable, ni ration­nel, et nous sommes aussi en marge du rationnel exclusif. Nous nous situons à côté d’une culture for­melle et pourrissante. Nous nous sentons proches d’autres déracinés ou colonisés de l’intérieur et de l’extérieur, travailleurs ou voyous immigrés, déportés, ne se retrouvant plus dans aucun pays, dans aucune culture. Aux frontières d’une civilisation qui se dé­compose, nous sommes les seuls à ne pas nous situer dans un passé qui se contente de durer.
Les prémices de ce bouleversement que nous annon­çons. et que nous entendons dans une certaine me­sure provoquer, nous les voyons dans tous ces réfractaires. gens peu fiables et sans aucune garantie - leur vie ne repose sur aucune base sûre, ni matérielle ni morale - souvent sans domicile fixe et sans tra­vail, sans famille et sans religion. Ce qu’ils ont en commun nous semble être une forme de vagabondage - à travers l’espace, voyageurs ou gens instables, gens Inquiets et souvent maladroits à travers les campagnes et les villes qui les remplacent - vaga­bondage à travers les structures ; ne supportant pas longtemps la moindre forme d’enfermement, désertant le plus possible les lieux d’ennui - vagabondage intellectel à travers les situations, les idées, les images, utopistes ou rêveurs. La dérive dont quelques-uns parlent tant est-elle autre chose que le vagabondage du désir ?
Or les vagabonds ont toujours été considérés com­me des gens dangereux - dangereux pour les "éta­blis" et vivant dangereusement pour eux-mêmes, quant à leur santé physique pour beaucoup, quant à leur santé mentale, leur sécurité, pour tous, embarqués loin de ce cher point d’équilibre de la vie qu’est la vie passive.
Ce qui les caractérise (et nous caractérise) c’est l’absence de référence. Pas de références par rapport aux valeurs régnantes, aux théories, aux systèmes, pas de références par rapport à l’ordre établi, ou à sa critique établie. En ce sens la grande marginalité pourrait bien être la folie, ce lieu - ou ce non lieu - de l’absence de repère, où la critique et le contrôle social se brisent, là où justement tout essai de théorie "sur" n’est qu’une dégueulasse tentative policière.
Si nous ne supportons pas les limites et l’aliénation sociales, nous nous Insurgeons avec encore plus de vigueur contre la pratique qui consiste à enfermer encore plus précisément ceux qui se sont Insurgés d’une manière ou d’une autre contre la carcérallté de la vie quotidienne. La prison et l’asile sont ces derniè­res armes de la normalité, cette volonté de réduire coûte que coûte les réfractalres, de détruire les Indi­vidus différents.
Fondamentalement nous sommes des a-normaux. Nous ne reconnaissons aucune norme. Aussi, seralt-il illusoire de vouloir nous assigner une place sur l’échiquier politique qui va de l’extrême-droite à l’extrême-gauche, avec des mesures politiciennes. Ici encore, nous sommes fondamentalement différents.
Notre lutte consiste alors à favoriser, à accélérer voire à provoquer ces désertions, ces ruptures, ces insoumissions, cette décomposition. Pour qu’il n’y est pas de malentendus ; nous précisons que pour nous, la décomposition la plus urgente est celle de la mar­chandise et du pouvoir qui lui est lié.
Aussi les prémices de la révolution, ce sont aussi la montée des actions ouvrières directes telles que le sabotage et les grèves sauvages Inventives ; ce sont l’émergence politique de ces couches ouvrières dangereuses, instables aussi, qui remettent directement en question la marchandise et le travail, qui veulent vivre pleinement, ici et maintenant. Chaque fols que les ouvriers s’affirment en tant qu’individus et se battent pour décider de la production et de tous les aspects de leur vie. la convergence explosive de leur lutte et de la nôtre annonce la mort de l’Etat Industriel et de son ennui.

Jean-Pierre RODIER.




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