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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Précisions sur la nature et la fonction actuelles du Parti
{Le Mouvement Communiste}, n°3, Juillet 1972, p. 2-12.
Article mis en ligne le 26 mai 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies

Après les diverses réactions aux deux premiers numéros de ce bulletin, et les deux réunions organisées à Paris autour de ces mêmes numéros, il est utile de préciser quelques points sur le travail entrepris. Tout cela pourra être - et sera - repris ultérieurement, mais il est bon de répondre dès maintenant à quelques questions.

I

Un bulletin comme celui-ci n’aurait pas pu exister il y a dix ou même vingt ans. Si, maintenant, un certain nombre de personnes éprouvent le besoin de le faire et peuvent s’en donner les moyens, c’est parce que la situation a changé. Jusqu’à ces dernières années, la contre-révolution triomphait. Après la Première Guerre mondiale, le mouvement communiste fut battu, en particulier dans son point fort : l’Allemagne. Malgré des efforts et des sursauts bien réels dans divers pays, cette défaite s’approfondit et fut accentuée avec le nazisme, le stalinisme, les fronts populaires, la Seconde Guerre mondiale, le renouvellement entre 1939 et 1945 de l’Union sacrée de 1914 par les blocs nationaux, la Résistance, et la période de reconstruction qui suivit. Seuls subsistaient quelques groupes très faibles, aux vues d’ailleurs partielles, qui, surtout, publiaient des textes. Il s’agissait alors, avant tout, d’affirmer des positions radicales, et de maintenir entre les membres du parti, alors incapable de passer à l’attaque, la clarté et la cohérence théorique nécessaires à l’interprétation des événements, sinon à leur transformation. Par exemple en France après 1945 L’internationaliste, Internationalisme, L’étincelle, et par la suite Socialisme ou barbarie, Programme communiste, etc.

II

Face aux mouvements sociaux où le prolétariat tentait d’apparaître, de ne pas être simplement du capital variable, mais la subversion de la société, ces groupes se trouvaient seulement dans la possibilité de montrer ce qui se passait. Il pouvait y avoir des liens organiques entre une grève et un groupe révolutionnaire : mais, sauf en de très rares occasions, il n’y avait pas possibilité de participer au mouvement, non pour le diriger, mais pour se faire son organe, ou l’un de ses organes, pour dire ce qui se passait. Parfois, c’était possible (grève Renault en 1947, voir le numéro d’Internationalisme du 15 mai 1947 sur cette grève), mais éphémère. Le mouvement communiste restait à l’écart de la lutte, et ne pouvait que l’analyser et diffuser son analyse - mais presque jamais dans le milieu social où se passait cette lutte. Le décalage était très grand. Dans ces conditions, la forme dominante de l’activité communiste était la publication d’une presse mal diffusée. Et la forme dominante de cette presse était la revue de groupe, contenant quelques articles et des notes. L’important est que cette revue servait d’abord (et presque exclusivement) de moyen de liaison théorique. L’organisation est le lien que l’on se donne pour faire quelque chose. Dans un tel cas ce "quelque chose" était d’abord au plan des idées : comprendre et faire comprendre. Bien entendu, ce mouvement ne vivait pas dans le monde des idées, ni de lui : car d’abord il n’aurait pas pu exister sans l’activité pratique - même épisodique - du prolétariat ; et en outre il ne servait qu’à préparer l’avenir, et une situation où d’autres tâches seraient possibles. Il n’empêche que, dans l’immédiat, de tels organes établissaient avant tout un rapport au plan des idées.

III

La contre-révolution s’était établie à la fois en développant le capital (prospérité, réformisme ouvrier), et par des destructions et des gaspillages de forces productives devenues trop fortes pour le cadre marchand capitaliste (guerre, économie d’armement). Ce faisant elle a re-posé dans les faits l’écart entre la croissance des richesses et les rapports sociaux, tant sur le plan "économique" (surproduction) que sur le plan "social" (décalage entre les besoins et le mécanisme de production et de vie). La contre-révolution finit par contraindre le prolétariat à se re-former.

IV

Il y a reprise révolutionnaire, non pas parce que dès maintenant la révolution se manifesterait, mais parce que la contre-révolution commence à saper elle-même ses propres bases. La période actuelle peut se comparer, de ce point de vue, à celles qui précédèrent les mouvements sociaux de 1847-1850, 1871, et 1917-1921. Entre le moment présent et la rupture révolutionnaire, il ne peut simplement y avoir une montée de la révolution, une progression géométrique où l’accumulation des mouvements sociaux finirait par faire tout sauter. La rupture supposera nécessairement une crise économique et sociale, qui ne paralysera pas obligatoirement la production comme en 1929, mais qui secouera l’inertie de la société moderne. Il est impossible d’en prévoir les délais. Jusqu’à ce moment là, le communisme se développera, bien sûr, pratiquement et théoriquement, mais il ne constituera pas une grande organisation, ni même plusieurs (voir le n° 1 du bulletin).

V

La reprise révolutionnaire suppose que la phase de développement du capital qui succéda à la guerre (à partir de 1950 environ) connaisse des difficultés de valorisation, donc de surproduction, dont l’une des manifestations est le problème monétaire. L’une des tâches théoriques essentielles est d’analyser ce processus, en montrant ce que sont aujourd’hui les cycles du capital : comment la contradiction forces productives/rapports de production se manifeste aujourd’hui, comment le capital la résout sans la résoudre. Ce point est seulement affirmé ici ; il sera exposé dans un travail ultérieur.

VI

La reprise révolutionnaire se manifeste par des signes, dont certains - mais il en existe d’autres - ont été étudiés dans le n° 1. Il n’est pas possible de déduire de ces signes la certitude d’un triomphe du communisme dans l’affrontement futur, ni d’en prévoir les détails ; mais seulement de montrer l’inévitabilité d’une secousse sociale, disons, dans la prochaine décennie. Cela ne sera même pas nécessairement la révolution communiste, mais en tout cas un mouvement où le communisme interviendra. Par contre, on peut envisager la manière dont le communisme se battra, et dont le capital réagira, au moins pour l’essentiel.

VII

On ne peut donner une date à la reprise : elle a commencé à travers une période de plusieurs années, à des moments variant selon les pays. 1968 en France n’en a été qu’un épisode, de même que les luttes des Noirs aux États-Unis et les événements de Pologne en 1970.

VIII

Souvent, on n’a vu que l’effet, l’un des effets, du mouvement : l’apparition d’une minorité ouvrière révolutionnaire dans un grand nombre de pays avancés. Contrairement à la situation antérieure, une partie numériquement faible, mais non négligeable, et qualitativement importante, de la classe ouvrière s’affirme révolutionnaire - de diverses façons. En France, le phénomène de cette évolution est la constitution de groupes informels et parfois formels de prolétaires à côté du PC et des syndicats, contre eux. De là, la réaction du milieu politique dit révolutionnaire, qui voit tout en terme d’organisation et ignore les mécanismes sociaux, à commencer par le mouvement communiste. Selon lui, cette minorité doit s’organiser elle-même, ou être organisée dans des groupes, un parti. Il n’aperçoit qu’un rassemblement d’individus révolutionnaires, là où il y a simplement une forme d’organisation du mouvement communiste. Ces regroupements ne sont que l’effet d’une cause plus profonde qu’eux mêmes. L’absence d’organisations durables est même un signe de la maturité du prolétariat, qui ne veut s’organiser que pour ce dont il a besoin : la révolution communiste (voir le n°1). L’important est le contenu de ce besoin. La tâche de la théorie est de montrer ce contenu et comment l’impossibilité de le réaliser actuellement entraîne des actes et des formes d’organisation déterminés. Tout ce qui se passe en ce moment, tout ce que font le prolétariat et le capital, est déterminé par le communisme, par sa nécessité. Les événements présents s’expliquent à la fois : 1) par son existence, en tant que tentative pour se réaliser ; et 2) par l’impossibilité de le réaliser dès maintenant. En un mot, toutes les actions, toutes les formes d’organisation, sont strictement déterminées par le contenu communiste. Ce n’était pas le cas autrefois, dans la contre-révolution. Lorsque l’ouvrier réduit au rang de capital variable faisait grève pour vendre plus cher sa marchandise, la force de travail, il restait dans le cadre capitaliste. Aujourd’hui, de nombreuses grèves traduisent un refus de la société actuelle, un effort provisoirement vain pour la changer.

IX

Il n’y a pas du jour au lendemain passage de la contre-révolution à la révolution. De même la classe ouvrière ne devient pas le prolétariat en un instant  [1]. Les nouvelles formes de luttes se mêlent aux anciennes (en fait elles retournent pour une bonne part aux expériences révolutionnaires passées, et ne sont donc nouvelles qu’en apparence). Les ouvriers continuent à se battre pour des augmentations de salaires. Les mouvements de type nouveau restent même minoritaires. Mais l’important est la tendance générale de l’évolution. De toute façon, on ne peut donner en théorie aucune "preuve" décisive d’un changement qualitatif ni d’une reprise. On ne peut les trouver que si on les cherche réellement, si l’on sait ce qu’est le mouvement communiste.

X

Capital et prolétariat sont entre la contre-révolution et la révolution. Le capital modèle les besoins selon sa logique mais, parallèlement, il ne peut les satisfaire correctement, même sous la forme où il les a modifiés. Il tend effectivement à créer un monde à sa mesure, celle de la valeur et de la valorisation ; cependant il s’attaque en même temps à la satisfaction des besoins et rend sa domination insupportable. La révolution est le produit de cette contradiction : le mouvement révolutionnaire, qu’il se manifeste sans succès comme en ce moment ou par la révolution, essaye de transformer les conditions réelles d’existence. Or, si la révolution est bouleversement de la situation insupportable, la contre-révolution, de son côté, n’est jamais seulement militaire, elle s’efforce toujours elle aussi d’avoir son programme social, modifiant, au moins dans une certaine mesure, les conditions existantes. La contre-révolution reprend en partie le programme de la révolution, même sous forme mystifiée. Ce n’est pas là le résultat d’une habileté machiavélique, mais un processus normal : la secousse révolutionnaire aide à liquider certains problèmes, et à adapter le cadre social et économique. À la longue, les problèmes se reposent sous une autre forme. Mais, provisoirement, la situation intolérable a été, sinon supprimée, du moins modifiée partiellement, et en tout cas suffisamment pour entretenir l’illusion qu’il y a eu un réel changement. Une révolution ne crée pas le problème qu’elle résout : elle résout le problème qui la crée. La contre-révolution ne peut que reprendre ce problème, se servir de ce que la révolution a déjà accompli en en conservant ce qui n’est pas subversif. La violence, puis l’idéologie, font le reste ; mais elles ne sont possibles qu’à partir de là.

XI

Le mouvement révolutionnaire des années 1916-1921 était une réaction contre une situation misérable insupportable (guerre, famine, chômage). Ensuite le capital sut faire la paix et donner du travail, jusqu’en 1929. De nos jours, il y a révolte contre le travail des O.S. et le capital annonce, et prépare dans une certaine mesure, la fin du taylorisme. C’est en partie une mystification. Il y avait des chômeurs aux Etats-Unis sous le New Deal, et il y aura encore longtemps une grande proportion d’O.S. Mais le fait qu’une idée - en grande partie fausse - puisse déjà s’imposer est un signe. Cela est vrai de tous les domaines où s’exercent actuellement les effets de la "crise de civilisation" : le système économique, le travail, la consommation, les rapports humains (par exemple la situation des femmes), l’enseignement, l’environnement. Aucune révolution n’est mise en mouvement ni accomplie pour faire "la révolution", mais pour transformer des conditions de vie données. Tout mouvement révolutionnaire a une base réelle faite de tout un ensemble de besoins dont la satisfaction exige une autre société, et dont - dans un contexte de rupture révolutionnaire - la mise en œuvre de leur satisfaction crée cette autre société. Mais, en revanche, toute contre-révolution s’appuie sur ces mêmes besoins pour les opprimer davantage tout en se fondant sur eux, en les utilisant. De même que la révolution n’est pas une crise sociale qui se déclencherait un jour J, mais trouve ses racines dans la situation qui existe dès maintenant sans être encore mûre : de même la contre-révolution est d’ores et déjà à l’œuvre, préparant son intervention au moment décisif. Si le mouvement communiste la combat actuellement, ce n’est pas pour faire preuve d’un pessimisme extravagant. Par là même, en réalité, il ne remplit pas la tâche d’après demain, mais l’une des tâches d’aujourd’hui. Il ne peut pas ne pas affronter maintenant cet adversaire déjà bien réel, et assez efficace.

XII

Le capitalisme n’est pas décadent au sens où il descendrait de plus en plus catastrophiquement une pente sans être capable de réagir. C’est le contraire qui est vrai, et le capital le sait aujourd’hui, en la personne de certains de ses représentants. La contre-révolution, qu’il tentera d’organiser, ne sera pas la seule violence militaire (qui reste essentielle bien sûr), mais un retour en arrière, un essai de diminution de la croissance des forces productives, une désaccumulation en quelque sorte, accompagnée de diverses formes de cogestion démocratiques. D’un côté, le capital développe les forces productives au point où elles entrent en conflit avec leur base sociale ; mais, de l’autre, il réagit en s’évertuant à les réduire (guerres, dépenses improductives, sous-emploi des capacités productives, etc.). Or, dans le cas présent, il reprendra toute la lutte anti-pollution, toutes les critiques adressées à juste titre à l’industrialisation à outrance. Il transformera le travail par l’automation fortement étendue, et pourra accorder aux travailleurs une certaine marge d’initiative dans l’organisation de leur travail, généralisant la démocratie à de nombreux niveaux de la société (c’est-à-dire le totalitarisme, puisque les gens seront amenés à prendre eux-mêmes les décisions inscrites en fait dans la logique du système). Il poursuivra la destruction de la famille, déjà colonisée par la marchandise. Il abolira dans une large mesure la coupure enseignement/vie active. Il transformera dans quelques cas le rapport industrie/agriculture où actuellement la seconde est sacrifiée à la première. À la fois il fera et ne fera pas tout cela. Bien entendu le capital ne peut se défendre sans l’armée et le mouvement ouvrier traditionnel, qui restent les principales forces réactionnaires, et que la révolution devra détruire. De plus, l’effort pour résoudre de tels problèmes sera pour une bonne part mystification pure et simple : au fond le capital ne peut pas apporter de solution car il ne peut changer de nature. Mais même des réformes partielles ne seront pas négligeables car elles serviront de voie de garage, le temps d’isoler et de massacrer les plus radicaux pendant que les autres feront de la gestion. En combinant le réformisme et la violence, en aggravant les problèmes ici pour les résoudre là, en transformant certains pays tout en en détruisant d’autres, il intégrera toutes ces luttes, toutes ces critiques, les retournera contre leur sens profond (communiste), contre la révolution. Les problèmes ne seront jamais réglés, seulement reportés à un autre niveau, pour éclater avec plus de force encore. Mais, en attendant, le capital aura triomphé et sera armé pour affronter les problèmes ultérieurs, tandis que le prolétariat sera battu physiquement et idéologiquement, à la fois écrasé et étouffé (comme ce fut le cas en 1929). On a vu apparaître depuis quelques temps une série de mouvements positifs, et mille fois plus importants que l’existence de groupes politiques, parce qu’ils s’attaquent à des problèmes réels et n’ont pas pour point de départ l’idéologie, mais des conditions d’existence : environnement, école, condition de la femme, etc. Mais, comme tout mouvement social, ces contestations peuvent être réintégrées par le capital qui les a engendrées. Il n’existe aucune garantie, ni dans ces mouvements eux-mêmes, ni dans une intervention quelconque de l’"avant-garde", permettant qu’ils ne soient réabsorbés par le capital. Ils sont pris dans une dynamique, qui peut être bloquée. Le communisme n’est capable d’intervenir que pour "accélérer" le mouvement.

XIII

De tels mouvements se structurent nécessairement. Il ne deviennent réellement subversifs que s’ils en viennent à chercher la solution de leur problème dans un cadre plus général. Le plus souvent les formes d’organisation que ces contestations se donnent deviennent des entraves, qu’elles doivent détruire pour progresser. Dans l’Allemagne de 1917-1921, la lutte d’une grande partie des éléments révolutionnaires contre le parti socialiste (S.P.D.) se traduisit par l’adhésion au parti socialiste indépendant (U.S.P.D.), ou, après la scission de la gauche du P.C., au P.C. lui-même : bientôt la majorité de l’U.S.P.D. vint au P.C. Ces deux organisations, comme tout ce que les communistes attaquaient sous le terme de "centrisme", avaient pour fonction de bloquer une évolution vers des positions radicales. Elles étaient, comme le S.P.D. mais plus subtilement, les instruments du capital dans la classe ouvrière, aidant aux mystifications démocratiques, nationalistes, etc. De nos jours, le gauchisme joue un rôle identique : il essaie d’organiser la contestation, en la figeant sur les aspects particuliers dont elle est issue pour l’empêcher d’accéder à la généralité des problèmes. Par exemple, face à la révolte spontanée des ouvriers contre le despotisme du capital, il aide à faire croire à une solution partielle (contrôle ouvrier, démocratie, gestion ouvrière). Bien sûr, le gauchisme ne réussit que par la faiblesse du mouvement révolutionnaire. Il serait absurde d’en faire l’ennemi principal. Mais son rôle est efficace, et il sera une des armes de la panoplie de la contre-révolution. Mieux, il en fait déjà partie. Schématiquement, on peut penser qu’il servira à renouveler l’idéologie bourgeoise et à faire accepter de nouvelles formes de collaboration de classes.

XIV

Le capital a la capacité d’intégrer les contestations et les remises en cause, mais seulement dans la mesure où la situation sociale générale le permet. Le rôle de regroupement comme celui représenté par ce bulletin est d’insister sur les mouvements qui entrent en conflit avec le capital et, dans la mesure des possibilités, d’y participer. Est subversif ce qui s’oppose à la logique de la société actuelle, et non ce qui tente de l’organiser autrement : la différence entre l’occupation d’un immeuble et la création d’une simple entreprise communautaire d’élevage à la campagne n’est pas difficile à comprendre.

XV

Le mouvement communiste n’a pas un centre. Il est absurde de vouloir créer, préalablement à l’affrontement révolutionnaire, une direction du mouvement futur, une organisation qui viendrait l’encadrer. S’il commençait à se réaliser, ce centre ne pourrait jouer qu’un rôle de frein. Cependant le communisme a une stratégie : il y a, à chaque moment, dans chaque situation donnée, une meilleure chose à faire. Au moment décisif, les questions de priorité d’une tâche sur les autres prennent une importance pratique, deviennent tout simplement vitales pour le mouvement. Si, actuellement, la centralisation et la discipline ne se posent pas, elles ne peuvent que s’imposer dans un délai imprévisible mais peut-être bref. Tout travail sérieux ne peut donc que les avoir comme perspective. D’où l’établissement de liens pratiques et non plus d’abord théoriques, comme lors du règne de la contre-révolution. Il ne s’agit plus de faire circuler des idées, par des textes, des réunions, etc. Aujourd’hui, la mise en commun et la confrontation d’idées entre révolutionnaires sont en même temps prise de contact pour une collaboration, non pas permanente actuellement, mais chaque fois qu’on le peut. Inversement, tous ceux qui n’ont pas le besoin de cette coordination élémentaire ne peuvent que délirer en théorie.

XVI

Si autrefois le rapport avec les luttes ouvrières était, avant tout, d’analyse, d’explication, il est maintenant d’ores et déjà possible d’y participer dans de nombreux cas, en organisant du mieux possible cette participation. Le problème d’être "extérieur" aux luttes ne se pose qu’à ceux qui le sont. C’est dans cette perspective que ce bulletin a été créé. Dans la mesure où un certain nombre de personnes, constituées en groupes formels ou informels, éprouvent un besoin réel de changer le monde, leur action n’est pas intervention de l’extérieur, mais confrontation et liaison entre des conditions et des activités sociales différentes, mais convergentes.

XVII

La révolution communiste n’est au fond que l’accomplissement de deux mouvements essentiels, l’un dépendant de l’autre : la constitution d’une communauté humaine, et la violence contre le vieux monde (voir le n° 2). Ce sont aussi, en théorie, les deux seules questions qui finalement comptent. Ou, plutôt, toutes les autres en découlent. Ce bulletin est né comme un instrument de travail, un moyen de liaison pratique. Il n’est qu’un lieu de regroupement pour effectuer des tâches déterminées. Il est une partie du mécanisme de la révolution. Il existe pour contribuer à la transformation du monde, et, dans la mesure où il est théorique, à l’analyse du fonctionnement de cette transformation. Il ne peut donc servir qu’à ceux dont le besoin effectif consiste à la faire - en pratique comme en théorie. Pour la même raison, il n’a pas à craindre de se faire si nécessaire l’organe de discussions confuses ou seulement justes en partie, si elles vont dans le sens du communisme.

XVIII

Dans la période précédente, des individus révolutionnaires, le plus souvent incapables d’agir par eux-mêmes dans des luttes sociales, se rassemblaient autour d’un organe théorique. Cette formule est aujourd’hui dépassée, et ceux qui veulent se limiter à elle, faire surtout ou presque uniquement de la théorie, sont en retard sur le mouvement social réel, et le seront de plus en plus. Actuellement, dans la mesure où le communisme est avant tout un mouvement social, l’action dans son milieu, ou en tout cas dans un milieu social, voire même dans plusieurs, non seulement est possible, mais devient même un besoin immédiatement ressenti par chaque élément radical. Des organes comme celui-ci ne sont donc plus d’abord un foyer de concentration d’énergies théoriques, mais d’abord un instrument utilisable - de façons très inégales bien sûr - par chacun de ceux qui y participent, dans les circonstances et les lieux les plus divers. L’organe révolutionnaire n’est plus, avant tout, le lieu vers lequel convergent les activités. Il est au contraire un relais repris et réemployé par des individus et des groupes dont souvent il ignore lui-même l’existence et l’action (au moins dans un premier temps : ensuite les liens se resserrent, le contact est établi, non pour former un groupe au sens formel mais pour agir ensemble lorsqu’il le faut). Il n’y a donc pas un petit noyau qui réfléchit et diffuse sa théorie. Il y a un ensemble de gens capables d’utiliser les textes, les analyses, etc., mais aussi d’exister par eux-mêmes, d’être autonomes et d’intervenir çà et là selon les occasions et leurs besoins et motivations propres. À la limite, dans un tel contexte, l’individu qui se trouve soudain isolé et écrasé pour une raison quelconque (prison, éloignement dans un cadre hostile...) ne cesse à aucun moment de se considérer, à lui tout seul, comme un représentant du parti communiste, de prendre les initiatives nécessaires, aussi faibles soient elles.

XIX

Dans la période contre-révolutionnaire le lien était d’abord théorique. Il existe maintenant, en France et à l’étranger, un courant réel très diversifié (en raison des expériences réelles des uns et des autres), lié à des luttes pratiques, et dont les composants sont au fond d’accord théoriquement. Leur réunion en une organisation constituée serait contradictoire avec la situation actuelle du mouvement communiste. Le prolétariat avait autrefois besoin d’une organisation séparée a) pour détruire l’État et constituer le sien, transformer l’économie en créant les conditions du communisme qui n’étaient pas encore suffisantes ; b) pour s’imposer aux autres classes non prolétarisées. De nos jours les conditions du communisme existent, et la condition prolétarienne a été généralisée (voir le n ° 2). La tâche est donc de communiser la société. Aucun moyen terme, aucun parti formel, n’est plus nécessaire comme instrument entre le prolétariat et la réalisation du communisme. L’organisation est toujours nécessaire, mais seulement celle des choses à accomplir (destruction du rapport marchand et violence révolutionnaire), et non un regroupement séparé existant par lui-même en plus de ce que fait réellement la révolution. Toute organisation formelle est une entrave. S’il parvenait à se constituer, un tel rassemblement alourdirait le travail de tâches organisationnelles. Mieux vaut organiser le travail qu’organiser l’organisation. De toute façon, ces regroupements témoignent par leur activité d’un réel changement qualitatif. Ils ne sont séparés que par les façons différentes dont ils éprouvent pratiquement le besoin du communisme. La prétention de certains groupes à former le (futur) noyau révolutionnaire devient une absurdité avec l’ampleur et la diversité du mouvement social communiste. Aucun regroupement, aucune expression théorique n’est le centre d’un mouvement qui n’existe que par la naissance d’actions communistes de toutes natures. Personne ne peut en exprimer théoriquement la totalité, encore moins l’organiser. C’est pour cette raison que la révolution future ne verra vraisemblablement, certainement même, se dresser aucun chef prestigieux, surgir aucun groupe qui en exprimeraient sa signification globale : "La révolution sera terrible mais anonyme" (A. Bordiga, 1953, cité dans Invariance, n° 5, p. 59). Aucun regroupement, aucun texte ne peut devenir le centre d’un monde qui n’est unifié que par les rapports sociaux et leur subversion. Ce n’est pas la théorie, mais le mouvement social, produit de besoins réels qui organise les gens (par là les discussions tournant autour du “ parti ” et du “ léninisme ” sont, non seulement, bien secondaires mais dépassées pratiquement). L’action communiste à la fois autonome et unifiée est possible. Sa caractéristique essentielle n’est pas de faire circuler les idées, mais de tisser un réseau de liens qui sont utiles le moment venu : pas seulement dans "la" révolution mais dans des affrontements en réalité très fréquents où plus le communisme se manifestera avec force, plus il sera capable de préparer l’avenir. Un tel bulletin n’est qu’un morceau de ce mécanisme.