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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lutte contre le travail
Les ouvriers contre l’état, p. 105-107.
Article mis en ligne le 13 juin 2013
dernière modification le 12 juin 2013

par ArchivesAutonomies
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Si l’Etat capitaliste est la machine qui a la fonction d’organiser le travail dans la société, l’organi­sation ouvrière ne peut être que la machine qui a la fonction de détruire l’organisation capitaliste du travail dans la société entière.
Dans "le refus du travail", le caractère type des comportements de la classe ouvrière et le pro­jet de la lutte révolutionnaire trouvent d’emblée leur unification. Parce que le refus du travail signifie surtout la découverte du caractère intolérable de toute structure capitaliste, du rythme même du déve­loppement capitaliste. Et que font donc les ouvriers quand ils luttent contre leur patron, sinon lutter d’abord contre le travail ? Ne disent-ils pas avant tout "non" à la transformation en travail de la force de travail ? Ne refusent-ils pas de recevoir du travail du capitaliste ? En effet, la cessation du travail, ce n’est pas le refus de donner au capital l’utilisation de la force de travail, car cela lui a déjà été don­né par le contrat légal d’achat-vente de cette marchandise particulière. Elle n’est pas non plus le refus de donner au capital le produit du travail, car c’est déjà, légalement, sa propriété, et d’ailleurs l’ouvrier n’a que faire de cette propriété. La cessation du travail - la grève en tant que forme classique de la lutte ouvrière - c’est le refus du commandement du capital organisateur de la production, c’est le blo­cage temporaire du processus de travail, c’est une menace soudaine et fréquente qui enlève au pro­cessus de mise en valeur, son contenu.
Tout le monde sait bien que les ouvriers sont toujours exploités, mais il ne faut pas oublier qu’ils ne sont jamais soumis, jamais subordonnés.
La non-collaboration au travail n’exprime pas seulement l’aliénation due à la nausée, à la mono­tonie, au caractère répétitif, à l’"absence de contenu" du rôle du travail individuel et collectif ; au­jourd’hui, la non-collaboration, la passivité et le ralentissement des rythmes sont collectifs, ou bien ils ne le sont pas, de même que le gaspillage et le sabotage. Mais puisqu’ils existent, c’est donc qu’ils sont collectivement organisés !
Et, puisque dans le processus de travail, les pratiques modernes d’interruption des temps, de cu­mul des tâches, d’absorption du travail vivant par le travail mort, sont des méthodes interdépendantes qui se répètent continuellement et sont en même temps causes et effets de bouleversements du proces­sus de travail - et ce, même dans les bureaux et les ateliers de recherche - cela signifie bel et bien qu’il s’agit d’une réorganisation collective, toujours plus large, contre l’organisation du travail, contre le tra­vail tout court.
Les sociologues modernes du capital, ne comprennent pas celà, alors que c’est pourtant l’a-b-c de la lutte ouvrière : dans le rapport de production actuel, post-tayloriste, la lutte souterraine ne peut être que collective, et elle ne peut se réaliser si elle n’est pas organisée collectivement.
Sabotages, ralentissements collectifs et non-collaboration au travail (formes de lutte souterraine), absentéisme et mobilité ouvrière (formes de fuite vis-à-vis du travail) montrent peut-être mieux que les luttes ouvrières de masse dont on parlait plus haut le caractère totalement étranger de l’ouvrier vis-à-vis de son travail. On sait que chez Renault, le renouvellement sur ces chaînes est de 50% en une seule année, et que l’absentéisme chez Ford ou General Motors aux Etats-Unis a doublé pendant les dernières années, que chez Chrysler il atteint 18,6%, tandis que chez Fiat où il se situe d’ordinaire aux environs de 15%, il a même dépassé 20% pendant les grèves sur les réformes. Ce ne sont que des exemples parmi d’autres.
Le capital essaie de combattre ces formes de lutte contre le travail par une recomposition technolo­gique et organisative de son domaine. C’est la qualité trop abstraite du travail et le pouvoir ouvrier qui peut s’exprimer à travers cette abstraction que le capital veut aujourd’hui éliminer. Ainsi les projets "d’enrichissement des tâches" ou d’élargissement des tâches jusqu’à l’utopie tardo-capitaliste de démantellement de la chaîne de montage tendent en fait, à éloigner l’ouvrier de la chaîne.
Ces choses ont été pensées (en Italie par Fiat et Olivetti, en Hollande par Philips) et réalisées (aux Etats-Unis), mais seulement là où il existe une unité de production petite ou moyenne, parce que, dans la grande usine, éliminer la qualité abstraite du travail signifierait éliminer d’un seul coup le niveau or­ganique actuel du capital social. Mais l’idée-force qui ressort de ces projets capitalistes, c’est la démo­cratisation de l’usine. Et dans ce sens, le capital (américain, italien etc.) vise aussi loin que la gauche syndicaliste européenne [1].
Dans ces années 70, se dessine donc la dernière idéologie du capital, la plus "positive" et la plus "socialiste" à la fois : l’autogestion de l’usine par les ouvriers, c’est-à-dire l’exploitation sous le con­trôle des exploités, sous la forme du contrôle ouvrier sur la production. Et ceci apparaît là où la haine des ouvriers pour leur travail prend des formes collectives et politiques très fortes, devant lesquelles le capital ne peut rien faire d’autre que d’intervenir tout de suite, là où il est nécessaire et urgent de faire accepter aux ouvriers le fait de rester ouvriers.
On l’a souvent répété, mais il est important de le préciser encore une fois : à l’heure actuelle, ce ne sont pas les formes de gestion que les ouvriers peuvent assumer dans l’usine ou dans la société (de l’autogestion démocratique au contrôle sur le travail, jusqu’à la société sans patrons) qui peuvent se poser en antagonistes mortelles à la survie du capital.
Voilà pourquoi on a dit, quand on expliquait ce qu’est selon nous, la classe ouvrière, que le pro­blème de "son" organisation est à mesurer, au fond, à partir de la signification et du contenu que l’on donne au "socialisme". Disons-le clairement : puisque le socialisme apparaît toujours, soit comme so­cialisme du travail, rigide et discipliné, soit comme socialisme de l’autogestion (même directement ou­vrière) - ou celui de l’homme, "homo faber antibureaucraticus" - il cache actuellement une seule chose, ouvertement anti-ouvrière : le sauvetage du commandement capitaliste sur la société salariée, sur la base de la coopération sociale du travail. Voilà : une société sans patrons, avec le capitalisme dans le mode de production et le socialisme dans celui de la distribution et de l’échange.
Peut-être avons-nous oublié, et pas seulement aujourd’hui, que le plus grand et le premier enne­mi de l’ouvrier, c’est le travail ? Que le capital se déshabille et se dépouille aujourd’hui pour la pre­mière fois, pour ne plus être qu’une force au-dessus des choses et qui les contrôle, c’est-à-dire unique­ment commandement sur le commandement d’autrui. Demandons-nous pourquoi c’est l’ouvrier jeune qui est le plus combatif, celui qui n’a jamais connu la vie de parti, qui n’a jamais eu la carte syndicale, qui refuse même ces deux choses et auquel il serait impossible d’arracher seulement cinq minutes de grève au nom du socialisme, pourquoi les immigrés nous semblent-ils à l’avant-garde de la lutte, pour­quoi tant de force et de spontanéité chez eux dans la lutte directe contre le travail, pourquoi laissent- ils au syndicat - et quelque fois aux vieux ouvriers indigènes - bagarres et querelles idéologiques con­tre le patron ?
C’est alors qu’on nous objectera : pourquoi nous parlez-vous maintenant de lutte contre le travail, alors qu’auparavant vous-même aviez exalté l’objectif salarial ? Quel est le passage logique entre ces deux moments de lutte ? Ou bien s’agit-il encore de la vieille séparation que vous aussi traînez depuis l’époque de Lénine, celle qui est entre lutte économique et lutte politique ?
Plurieurs camarades semblent avoir oublié que la caractéristique du travail, précisément parce qu’il est travail salarié, est de pouvoir se présenter directement sous la forme de salaire. Ce sont ces-mêmes camarades qui parlent d’économisme quand on leur dit "nous voulons plus de fric", ou quand on con­sulte la feuille de paie ; ceux-là mêmes qui laissent au syndicat les revendications de salaire. Allons donc voir un peu ce que nous disent les patrons : est-ce un pur hasard si en France comme en Italie, en Allemagne, en Angleterre ou en Hollande, toute politique de plan se traduit en politique des reve­nus donc en blocage des salaires ? Est-ce toujours un hasard si le capital ne voit dans la classe ouvriè­re, politiquement, qu’une variable salariale ? Ou bien devons-nous rester esclaves de l’idéologie bour­geoise et de ses fausses oppositions entre qualité et quantité, entre politique et économie, entre tâche du parti et tâche du syndicat ?
A ce point, un gros problème se présente au mouvement révolutionnaire : la nécessité d’un saut qualitatif dans le débat théorique et dans l’organisation pratique de la lutte. Il faut que le premier soit même assez loin et la seconde assez solide pour que l’on puisse reconnaître et faire ressortir l’in­térêt collectif actuel du travail social dans toute sa plénitude, et non plus l’intérêt dépassé de l’ouvrier collectif traditionnel et défunt : il faut faire ressortir cet intérêt qui a sa racine profonde dans le désinté­ressement et le refus de tout type de travail.
Mais quel est le passage entre ces deux moments de l’organisation de la lutte ? Nous croyons pou­voir répondre que les années 60 ont été tellement limpides et révélatrices qu’aujourd’hui aucun mili­tant sérieux ne peut douter de l’existence effective et matérielle d’une réelle autonomie ouvrière. Mais bien souvent, quand on parle d’autonomie, on se livre à toutes sortes d’interprétations.
Qu’est-ce que l’on entend par autonomie ouvrière ? Entre autre ceci de très important : la con­science que l’histoire entière du capital, du développement capitaliste, c’est en réalité l’histoire ouvrière, que la seule histoire possible du capital c’est l’histoire ouvrière du capital.
La crise actuelle du capital nous apparaît donc comme le produit de l’autonomie ouvrière. En même temps, la crise sanctionne un fait : que le comportement-type de la classe ouvrière durant les années 60 est définitivement dépassé et ne se reproduira plus. Que la spirale "poussée salariale-crise et saut capi­taliste" a pris fin. Les années de purgatoire sont terminées pour la classe ouvrières ; les temps où les exigences de meilleures conditions de vie pour les travailleurs étaient inséparables d’un développement ultérieur du capital. Tout cela est terminé ; la classe ouvrière est en train de sortir définitivement du pur­gatoire, mais il ne faut pas que son organisation y reste !
Aujourd’hui, le refus du travail s’est précisé dans les luttes contre la durée et la valeur du tra­vail ; c’est là le sens nouveau de la phase de lutte actuelle : le refus de proposer des revendications que le développement capitaliste puisse rendre positives pour lui-même.
Nous sommes convaincus de la nécessité et de l’urgence d’ouvrir le débat au sein du mouvement sur le contenu de ce refus. Mais ce, sans oublier une chose : désormais le capital, déshabillé et mis à nu dans son essence, n’est vu par l’ouvrier et par tous les travailleurs salariés, que comme force de comman­dement sur le travail. Voilà le point crucial : aujourd’hui nous ne connaissons plus du capital que cet unique aspect ; purement négatif, qui consiste pour lui, au moyen de l’usage qu’il fait du sous-déve­loppement et du socialisme, à se découvrir entièrement comme une force ennemie de l’intérêt ouvrier.

Notes :

[1Pour ce qui est de la situation en France, il vaudrait la peine d’approfondir cette analyse. Dans le rapport de M. De- lamotte au Ministère du travail sur la condition des O.S. en Février 72 il est écrit que, bien que les expériences étrangères de déparcellarisation du travail soient positives, on estime impossible d’introduire en France de tels changements dans l’organisation du travail : "la monotonie et la répétitivité du travail sont plus tolérées qu’on pourrait le croire..." - là où le capital français est faible c’est la C.F.D.T. qui gère directement le projet. Le Monde 15-3-72.




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