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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La nuit des ouvriers
{Marge}, n°6, Avril-Mai 1975, p. 7.
Article mis en ligne le 8 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Le monde est-il une grande nuit ? Eh oui, sans doute. C’est dans la nuit que nous naissons et à elle que nous retournons. Les étoiles ne me con­soleront pas.
L’incroyable jour de ma naissance, le jour horri­ble. Dans le déchirement et la douleur, mauves comme l’aurore difficile des printemps, la saison qui importe. Langes et limbes, le terrible couteau qui trancha le cordon ombilical, qui me soumit au regard étonné du monde. Terrible, le couteau ! La guillotine est une agréable douceur qui caresse le cou.
La lumière n’est pas chose naturelle. Elle est sortie de moi, à mon tour de mon ventre, de ma bouche avec mes premiers bâillements. Depuis, à chaque matinée, elle siège, la souveraine, sur la ligne de l’Est, tranquille, provocante. Mais nous nous aimons bien, et mon regard la flatte. C’est elle ma maîtresse.
Pourtant. Et la nuit de la mer... et la nuit sur nos têtes, et la nuit de l’avant, et la nuit de l’après ? Comme vous me plaisez, poisson des profondeurs ! Vos yeux énormes en ont-ils vu, de cette nuit du monde ! C’est pour cela, aussi, que vous êtes si gros, et tellement installés dans l’assurance de l’Injustice et de la cruauté, et si forts de respirer chaque jour la pression du liqui­de sur nous ! La vie et la mort des abysses, où la vie ne sert qu’à faire valoir la mort.
Non, nous ne sommes pas au monde. Comment y serions-nous ? Seuls, les défunts y sont, dans leur tombeau immuable, résignés à ne plus s’inventer la lumière vitale. L’électricité est une gran­de invention, qui nous donne de l’importance, à nous autres humains. Combien la petitesse même des cités ramassées, dans la frayeur grégaire, et qui brillent si peu, si loin de faire pâlir les étoiles, me conforte le cœur !
C’est nous, répétons-le, qui avons inventé le soleil, et la chaleur et la lumière, et c’est de nous qu’elles sortent, et de notre jeunesse. De la poitrine découverte de ce jeune homme, du diamant éblouissant des cuisses de la femme. Des poils de la poitrine de ce jeune homme, des gouttes de transpiration qui descendent de ses aisselles, quand II lève les bras pour mouvoir le ciel.
La fécondité est une surprise, qui passera com­me le café, et qui aura son temps, et qui a eu son temps. Ne soyons pas sérieux. Sous les ce­rises, la jeunesse qui connaît le don a repris à elle le soleil. Solides comme le pôle Sud, voici la race divine, qui dit l’existence du jour - et à la pointe de mon sexe, qui va planter encore son poignard dans la nuit mille fois millénaire. Rouge comme le sang, comme le sang menstruel, comme la honte, comme les palpitations ultimes de l’ago­nie.
Ne soyons pas sérieux. La technique ne l’est pas. Et nous sommes mortels, dans cette froide nuit qui nous a accueillis, et que je veux oublier, pour connaître le don. II est vrai d’avoir tort. Et nul regard sur moi ne me jugera plus.
Ne soyons pas sérieux. La fécondité est une plaisanterie, dans cette éternité. Je veux être fé­cond. D’autres le sont déjà - Humains. Les seuls, à dire vrai, pour mériter ce nom. Rares. Qu’importe le total ? Voici qu‘ils se mettent à croître, juste comme les microbes, aux derniers moments de l’infection et juste avant la fin. J’ai la sévérité aux paumes de la main.




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