Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
L’usine vide
{Marge}, n°7, Août-Septembre 1975, p. 2.
Article mis en ligne le 15 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Vide d’être humain, vide de sens, l’abrutisse­ment et l’ennui sont maîtres des lieux. Le bon sens de la société de consommation a porté la vieille expression "voir les choses en face" à son aboutissement logique : ne voir en face de soi que des choses (l’homme marchandise).
Que reste-t-il d’étincelle humaine, c’est-à-dire de créativité possible, chez un être tiré du som­meil à six heures chaque matin, pressé et cahoté dans les trains de banlieue, lessivé, vidé par les cadences, réprimé, humilié par la hiérarchie, les gestes privés de sens (la production n’ayant son sens que pour elle-même) et rejeté vers la fin du jours dans ies halls de gare, cathédrales de départ pour l’enfer des semaines et l’infime para­dis des week-ends, où la foule communie dans la fatigue et l’abrutissement.
Fatigue, apathie, résignation, ennui, tous les produits du travail forcé sont là. On passe le temps, vivement la fin de la journée, de la semai­ne, les vacances, et on recommence la ronde dans ce monde pénitencier et de pénitence (sa­crifice pour les parents, les chefs, l’Etat).
Depuis la plus tendre enfance on nous prépare à jouer ce rôle d’esclave, à commencer par la FAMILLE descendante d’esclave qui perpétue la tradition avec l’illusion promotionnelle pour le rejeton en prime.
L’ECOLE avec les parents martyrs sacrifiés sur l’autel des études. " - On veut en faire quel­qu’un." L’incompréhension de l’envie de vivre de la jeunesse face à ce monde adulte et mort qui les entoure : " - Je me suis sacrifié pour toi, je t’ai tout donné et tu n’es pas heureux, je ne comprends pas."
L’ARMEE, l’antichambre de l’usine, pour appren­dre la discipline, le sens du mot patrie (patron-État) le respect du pouvoir, de l’ABSURDE en un mot de ce qu’ils appellent la vie. - "L’armée ça vous fait des hommes" - et de ce que nous appelons la SURVIE, le monde des morts vivants, le monde du CAPITAL.
Le capital est de toute façon incapable de ré­soudre ne serait-ce que les problèmes de la SUR­VIE générale (le propre du capital est d’ailleurs de ne jamais satisfaire les besoins). Le tiers-monde qui représente en fait les deux tiers de la population mondiale crève.
Celui-ci est tailtable et corvéable à merci et c’est grâce à la richesse de leur sous-sol et d’une main-d’œuvre à bon marché que le système fonc­tionne (si les Américains interviennent au Chili c’est en premier lieu le cuivre qui les intéresse et ies très bas coûts de production).
Dans une société industrielle qui confond tra­vail et productivité, la nécessité de produire a toujours été antagoniste au désir de créer, donc au désir de vraie vie.
Le salariat qui est la base même du système a réduit les individus à un matricule (sécurité dite sociale, partis, syndicats, étudiant, retraite, militaire, etc.), à un indice de production et un taux d’achat à la consommation.
A-t-on pris fa peine d’étudier les modalités de travail des peuples primitifs, l’importance du jeu et de la créativité, l’incroyable rendement obtenu par des méthodes qu’un appoint des techniques modernes rendrait cent fois plus efficaces enco­re ? Il ne semble pas, tout appel à la productivité vient du haut. Or la créativité seule est spontanément riche. Ce n’est pas de la productivité qu’il faut attendre une vie riche, la réalisation de l’homme total qui est en fait le projet de Marx (transformé par les idéologies merdiques et pa­tentées de "gauche", socïal-démocrates et marxistes-léninistes), ce n’est pas de la productivité qu’il faut espérer une réponse collective et en­thousiaste à la demande économique.
Mais que dire de plus quand on sait de quel culte le travail est honoré à Cuba, en U.R.S.S., en Chine, dans les pays dits socialistes et avec quelle aisance les pages vertueuses d’un Guizot (massacreur de la Commune) passeraient désor­mais dans un discours du 1er mai ?
A mesure que l’automation et la cybernétique laissent prévoir le remplacement massif des tra­vailleurs par des esclaves mécaniques, le travail forcé révèle sa pure appartenance aux procédés barbares du maintien de l’ordre. Le pouvoir fabri­que ainsi la dose de fatigue nécessaire à l’assî milation passive de ses diktats télévisés. Pour quel appât travailler désormais ?
La duperie est épuisée : il n’y a plus rien à perdre, pas même une illusion. L’organisation du travail et l’organisation des loisirs referment les ciseaux castrateurs chargés d’améliorer la race des chiens soumis. Verra-t-on quelque jour les grévistes, revendiquant l’automation et la semaine de dix heures, choisir pour débrayer de faire l’amour dans les usines, les bureaux et les mai­sons de la culture ? Il n’y aurait que les program­mateurs, les managers, les dirigeants syndicaux et politiques, les sociologues, enfin tous les flics spécialisés pour s’en étonner et s’en inquiéter. Avec raison peut-être, après tout, il y va de leur peau.

Georges DUBUIS.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53