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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les fermes à détruire
{Marge}, n°7, Août-Septembre 1975, p. 2.
Article mis en ligne le 15 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Mes parents, pour une raison pas encore éclair­cie, n’ont pas pu m’élever. Je ne les juge pas. et les jugerais encore moins aujourd’hui ayant 19 ans et reniant la société qui m’a fait tant de mal et à bien d’autres gens que moi qui sont marqués pour la vie. Ils deviennent malades, ils se droguent et beaucoup meurent très jeunes car il n’y a que là qu’ils trouvent la paix, ou encore ils se retrouvent en prison. Et moi, j’ai failli mou­rir parce que je le voulais, j’avais 18 ans. Je veux dénoncer tout cela, on ne le fera jamais assez pour être compris au point de faire disparaître toutes ces mauvaises choses. En tout cas, moi, je ferai tout ce qui me sera possible de faire pour que tout cela disparaisse, c’est-à-dire : se faire exploiter, rendre les gens fous et les envoyer en hôpital psychiatrique, forcer les gens à voler et les foutre en prison car si la société était bien faite, on n’aurait pas besoin de voler, on ne deviendrait pas fou comme ils disent.
A l’âge de 3 ans, j’étais dans une ferme, comme je vous l’ai dit, je n’ai pas de parents, donc j’étais à l’assistance publique on m’avait placé dans une ferme chez des gens très mauvais, même sadiques. A partir du moment où j’ai pu travailler un peu, on m’a fait travailler comme un esclave. Tous les matins je me levais à 5 heures du matin pour traire ies vaches, retirer la litière, et après les cochons, les chèvres, les poules, les lapins et le soir pareil et dans la journée j’allais à l’école. Bien entendu, c’est là que je me reposais et chahutais et j’avais toujours de très mauvaises notes, alors tous les soirs j’attra­pais une volée : par exempte on me mettait tout nu et on me piquait avec des orties ou encore avec des branches de noisetier. Ouand j’étais petit, je faisais pipi au lit, eh bien, quand la mauvaise femme était de mauvaise humeur, elle m’attachait à une échelle tout nu et m’aspergeait avec le jet d’eau et me brossait avec une brosse en chiendent et des fois c’était l’hiver...
Pour mes Noëls j’avais 2 ou 3 gousses d’ail, il fallait que j’en mange et sous la force et j’avais une belle branche de noisetier...
Et toute ma petite jeunesse s’est passée com­me cela. Un jour j’ai mis le feu à la ferme, c’était mon premier signe de révolte et après avoir fait ça on m’a mis dans une maison de repos. Je devais avoir 14 ans. Après la maison de repos, y étant resté deux mois, j’ai été dans un centre d’observation et j’y suis resté un an, et toujours la même chose : si tu ne fais pas ça tu ramasses une volée ou alors t’es puni. Après ce centre d’observation, j’ai été dans un autre encore plus dingue, et puis etc. J’ai été encore dans bien d’autres centres.
Et le pire c’est quand on vous fait goûter de la bourgeoisie pendant les vacances. Vous allez un mois ou quinze jours faire du ski dans un beau châlet avec des gens de l’extérieur et, bien sûr, ce sont des bourgeois. En été, on vous fait faire du bateau à voile, etc.
Après, quand vous êtes lâchés par l’assistance publique, ce n’est pas en travaillant comme un fou que vous pourrez vous payer des choses com­me ça. Et là on est attiré par le vol et on peut faire n’importe quoi. Je veux dire du plus petit vol, au plus grand, et après si on rate on va en taule et quand on ressort on est encore plus motivé pour recommencer. Si vous n’avez jamais été en prison eh bien, je vous dis comment on paye un homme qui travaille comme dans la société actuelle : il touche au plus 250 F par mois. Moi, pour un malheureux sac à main, j’ai eu un an de prison ferme, six mois de sursis et trois ans de mise à l’épreuve et c’était ma pre­mière condamnation : voilà comment finissent les enfants de l’assistance publique.

Dominique BLANCHOT




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