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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Démocrates marxistes et nomades
{Marge}, n°7, Août-Septembre 1975, p. 4-6
Article mis en ligne le 15 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

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L’un des nôtres écrivait au siècle dernier :
"Le parlementarisme, c’est-à-dire la permission publique de choisir entre cinq opinions politiques fondamentales flatte le grand nombre de ceux qui aimeraient paraître indépendants et indivi­duels et combattre pour leurs opinions. Mais à la fin, il est indifférent qu’une seule opinion soit imposée au troupeau ou que cinq opinions lui soient permises. Quiconque s’écarte des cinq opinions fondamentales aura toujours contre lui le troupeau tout entier."
Ce qu’il y a de profondément subversif dans ce texte, c’est qu’il suggère une continuité au sein du champ politique entre démocratie (cinq opinions permises) et fascisme (une opinion im­posée). Ce qui est aussi subversif, c’est l’équi­valence (l’indifférence) établie entre "ce qui est permis" et "ce qui est imposé". Nous ne con­fondons pas fascisme et démocratie, nous savons que de la démocratie au fascisme, ce qui saute, ce sont des libertés, mais plus profond que ces dernières, et reposant sur lui, fascisme et démo­cratie ont un socle commun : la représentation. Paradoxalement nous pouvons dire que dans le fascisme réside la vérité et l’aboutissement de la démocratie. En effet, peu nous importe ce qu’au­rait pu ou aurait dû être la démocratie, mais ce qui est certain c’est que les termes de démocra­tie et de parlementarisme sont strictement équi­valents. Partout la démocratie est représentative et nous ajoutons : la démocratie ne peut être que représentative. Evolution continue des régi­mes démocratiques en direction du fascisme, oui et on peut le formuler ainsi : 5, 4, 3, 2, 1, 0 ! Si au XIXe siècle l’éventail des opinions était relativement ouvert, il s’est depuis replié puis­que dans la plupart de nos démocraties ne "s’af­frontent" plus maintenant qu’un parti (ou une coalition) au "pouvoir" et un parti (ou une coa­lition) dans l’opposition. D’ores et déjà une ges­tion totalitaire bureaucratique de la société s’avère possible par "un compromis historique" entre ces deux forces prétendument adverses, compromis qui pourrait ouvrir sur un fascisme doux dans l’euphorie de la réconciliation géné­rale et de l’unité retrouvée. Il faut d’ailleurs re­marquer que plus ce processus est avancé, aux l’Etat devient méchant envers ceux qui refusent Etats-Unis, en Allemagne, c’est-à-dire plus les différences entre les partis s’estompent, plus de jouer le jeu démocratique. Aux assassinats des leaders du Black Panthers Parti et du mou­vement étudiant aux Etats-Unis, correspond la lente mise à mort de la Bande à Baader en RFA, Car la démocratie c’est d’abord cela, une marche forcée vers l’unité pour des raisons d’efficacité tant dans l’opposition que dans l’exercice du pou­voir, marche forcée qui écrase, réduit et aplanit les différences. La démocratie est le régime du 51 %, le fascisme régime du 99 % est bien l’abou­tissement de ce processus. D’ailleurs il ne faut pas oublier que tes fascismes italien et allemand sont arrivés démocratiquement au pouvoir, qu’ils n’ont pas mis fin à la représentation (les fascis­mes ne sont pas avares de plébiscites), mais qu’ils ont seulement exacerbé la farce électorale en lui donnant des allures de fête populaire pour qu’au culte de la représentation (la démocratie) succède le culte du représentant, Führer ou Duce. Pire encore, alors que les régimes démocrati­ques se targuent de tout mettre en œuvre pour que le pouvoir soit strictement réservé à des corps constitués (police, justice, etc.), les fascis­mes en règle générale démocratisent le pouvoir. Un quelconque membre du parti nazi (et ils étaient plus de 10 millions), avait le droit de voler, de faire déporter, de tuer tous ceux que lui-même désignait comme juifs, communistes... Folie dé­mocratique du fascisme.
Certains se demandent si l’évolution présiden­tialiste de la Ve République, c’est-à-dire la concen­tration d’un maximum de "pouvoir" entre les mains du seul président, est bien conforme à la démocratie. Nous disons que c’est dans la logi­que même du système que s’opère discrètement le passage à la personnalisation et à l’iconification du pouvoir. Nous disions que le maître- mot de la démocratie était représentation ; et en effet pour pouvoir s’exprimer dans cette société, pour être reconnu, une condition est nécessaire : être représentatif. De quoi ? Cela n’a aucune im­portance le contenu est indifférent. A ce titre on pourra parler au nom de tous ies muets, de tous les résignés, les impuissants qui, en votant courageusement tous les quatre ans, ont expri­mé leur opinion selon laquelle d’autres sauraient mieux qu’eux-mêmes en disposer.
Mais surtout derrière la représentation, bien plus important qu’elle, continuant silencieusement son œuvre parce que jamais remis en question par elle, le pouvoir demeure. La représentation, le jeu démocratique, la mise en scène électorale n’apparaissent plus alors que comme le tapis où le pou­voir amuse les peuples dans la plus stricte indiffé­rence à l’égard du vainqueur. Car il est faux de croire qu’à nos élus, à nos représentants revien­drait le pouvoir, eux qui n’en sont que ses bouf­fons. Le système démocratique n’est qu’une sim­ple excroissance, un appendice ridicule d’un pou­voir politique et d’un système économique qui, au travers des élections, régularisent, normali­sent et impuissantent les oppositions. Votez, et l’Etat sera rassuré quel que soit celui pour lequel vous aurez voté.
Si pour nous l’expression de démocratie repré­sentative est un pléonasme, l’expression de dé­mocratie directe est une contradiction dans les termes. Nous tenons pour impossible de recueil­lir sous le même mot de démocratie deux attitu­des aux antipodes l’une de l’autre. Etre un démo­crate cela consiste à abdiquer son droit à la pa­role et son droit de regard sur la société pour laisser des spécialistes s’en emparer et les gérer, cela consiste encore à poser une division du travail entre représentants et représentés, à entretenir cette division, à la cultiver, voire à la chérir. Notre anti-démocratisme, conséquence de notre antifascisme, c’est d’abord un refus violent de la représentation, de la hiérarchie, du pouvoir, de la délégation, et c’est tout en même temps l’affirmation violente d’un cas singulier qui agit comme facteur de dissension dans tous les do­maines de la vie quotidienne et notamment ceux qui sont les plus communément admis et res­pectés. Nous ne serons pas des démocrates, nous avons compiètement oublié la signification des mots voter et représenter et nous méprisons dé­finitivement tous ceux qui font du suffrage uni­versel la règle ultime de leur politique. Nous sommes enfin animés d’un esprit anti-unitaire et anti-égalitaire. Nous n’avons aucune envie de ré­duire nos différences, de former un nouveau trou­peau, une nouvelle totalité ; plutôt une horde monstrueuse de voyous drogués, intellectuels en rupture, pédés, fous, etc., et nous sommes tous cela à un instant ou à un autre et bien d’autres choses encore.

LE MARXISME

Le même auteur déjà cité au début et s’adres­sant cette fois aux ouvriers, écrivait : "Par con­tre, vos oreilles entendent-elles résonner en per­manence le pipeau des attrapeurs de rats socia­listes qui veulent vous enflammer de folles espé­rances ? Oui vous ordonnent d’être prêts et rien de plus, prêts du jour au lendemain, si bien que vous attendez que quelque chose vienne du de­hors, que vous attendez sans relâche et vivez pour le reste comme vous avez toujours vécu - jusqu’à ce que cette attente devienne une faim et une soif, une fièvre et une folie et que se lève enfin dans toute sa gloire le jour de la Bestia triumphans."
Ce qui ne manquera pas d’étonner certains, c’est qu’il s’agit ici d’une analyse précise et ri­goureuse du dispositif marxiste et de son écono­mie libidinale. Le marxisme, c’est d’abord un appel à la révolte, au nom d’un futur dont on espère que la douceur et la beauté trancheraient sur la dure réalité d’aujourd’hui. Sur ce point, le socialisme fonctionne pour tes marxistes com­me le Paradis pour les chrétiens. Il ne faut donc pas s’étonner de voir chrétiens et marxistes mar­cher main dans la main, tenir des colloques en commun ou se décerner des éloges réciproques : le marxisme est fondamentalement un avatar du christianisme. L’agitateur au sein des masses (tel un poisson dans l’eau) explique aux masses pour­quoi elles doivent se révolter et entretient sinon suscite leur mécontentement. Le marxisme c’est alors la voix du dehors, la voix qui appelle à la révolte en lui donnant un contenu pavé de bon­nes intentions. Mais tout de suite le marxisme s’empresse d’ajouter ; il faut attendre que la ré­volte soit productive, qu’elle ne se consomme en pure perte, il faut attendre, toujours attendre que les conditions objectives et puis subjectives do la révolution soient réunies, il faut attendre le signal du Parti ou alors plus modestement, il faut attendre les élections, et alors... D’ores et déjà, il faut s’interroger sur ce souci de rentabiliser la révolte, et sur cette révolte même très particu­lière qui supporte de se laisser différer, qui se met en réserve. Car d’être mise au frigidaire, la révolte n’en sort pas intacte, ce processus de refroidissement est lui-même énergie qui travaille souterrainement les intensités, les négativise, les métamorphose en calculs politiciens. On s’en re­met aux gens du parti pour décider du "jour où" et donc déjà division du travail entre ceux qui pensent et ceux qui se constituent comme leur masse de manœuvre. Mais ce jour s’éloigne de plus en plus (seuls les petits-enfants de nos pe­tits enfants verront, etc.) l’échéance se fait plus lointaine et ce lointain grandit proportionnelle­ment à la patience du parti (mais les gens qui érigent leur patience en vertu ne sont que des impuissants) et à son mépris pour les massefj (les masses sont trop obscurantistes, elles ne veulent même pas de nos libérateurs, cf. Portu­gal). Ce qu’il faut d’emblée remarquer, c’est que cette politique ne change strictement rien à la vie quotidienne, n’essaie pas de l’améliorer, puis- qu’au contraire il faut accroître le mécontente­ment. Combien de fois n’avons-nous pas entendu des marxistes prononcer des phrases de ce gen­re : "Plus il y aura de pauvres, mieux le marxisme se portera." Nous ajoutons : "Plus il y au­ra de pauvres d’esprit, mieux le marxisme se portera." Cette politique rend même la vie quotidienne plus acceptable par l’espérance qu’elle suscite : "Plus vous souffrez, mieux vous vous vengerez." Or les sentiments d’espérance et de vengeance apocalptique, sont des soporifiques puissants qui font du marxisme le véritable opium du peuple, une drogue qui fait rêver sans plus, mais aussi un frein et une barrière à toute libé­ration. Un frein ? Prenons Lip, par exemple. Com­bien d’initiatives révolutionnaires se sont trou­vées bloquées par tel énoncé pourri sorti des poubelles du savoir marxiste : "On ne peut pas créer un îlot de socialisme dans une société ca­pitaliste." Or, nous sommes persuadés du con­traire, nous savons qu’il est possible ici et main­tenant d’expérimenter de nouvelles formes de vie et de production. Mais les conséquences les plus dangereuses (et les plus intéressantes) d’une telle politique sont à rechercher au niveau affectuel. La mise en réserve des énergies, leur accu­mulation en prévision d’un redevenir explosif, pu­rement phantasmatique, cette énergie qu’on ne dépense pas dans la révolte, que devient-elle ? Elle se transforme en haine et en ressentiment, on accuse et on suspecte tous ceux qui ne vous ressemblent pas, on cherche à raisonner, c’est-à-dire à justifier et à légitimer sa révolte : on com­mence à lire Marx et ainsi naît "la culture mar­xiste". Et sur ce point, très grande affinité du marxisme et du fascisme. André Glucksmann, pen­seur maoïste de l’ex-"Cause du Peuple", écri­vait : "La mobilisation idéologique fasciste s’effectue à la faveur de la non-intervention du pro­létariat dans ces révoltes plébéennes. Les chefs nazis se sont appuyés sur les idées justes de révolte. A partir de là, ils ont pu consolider poli­tiquement les idées fausses qui existent aussi dans le peuple (préjugés, idées réactionnaires). Par exemple, les nazis partent de l’idée juste ’c’est la faute aux financiers’ et du préjugé ’la banque est toujours juive’, pour lancer le mot dordre : ’C’est la faute aux financiers juifs.’ Avant d’en arriver aux slogans nazis : ’C’est la faute aux juifs’. qui escamotent le financier et rejettent définitivement l’idée juste." A dire vrai, il y a tout autant de bêtise et de démagogie dans l’idée juste (c’est la faute aux financiers) que dans l’idée fausse (c’est la faute aux juifs). Ce qui est important, ce n’est pas que les têtes visées changent, mais bien que le dispositif d’accusation soit strictement le même. Toujours cette maladie propre au fascisme comme au mar­xisme de trouver des responsables et de désigner des coupables : c’est la faute aux juifs, mais non c’est la faute aux financiers, mais non c’est la faute aux communistes, mais non c’est la faute des trotskystes, c’est la faute, c’est la faute. L’autocritique, grande pratique marxiste, n’est que l’aboutissement du processus sous la forme du : c’est ma faute, avec en prime une certaine odeur de confessionnal. On ne réfléchira jamais assez sur l’étonnante rapidité avec laquelle un marxiste se transforme en procureur ; et il ne faut pas s’étonner si les seuls domaines où le marxisme a été créateur, là où il a surpassé et battu tous les autres systèmes politiques, sont justement les domaines policier, judiciaire et carcéral. Là le marxisme était dans son élément, étant au pou­voir. il avait tout loisir pour enfermer tous ceux dont "c’était la faute". Et ce que nous savons aussi, c’est que si des marxistes, quelle qu’en soit la variété, arrivait au pouvoir, on assisterait à une multiplication des prisons et des camps de concentration. Le marxisme ne peut produire que cela et rien d’autre. Pour être tout à fait exact, la construction par les marxistes de camps de concentration est la résultante certes du res­sentiment et de l’esprit de vengeance, mais aussi de la ligne politique qui avec le marxisme est devenue scientifique. Et il faut bien le dire, la scientificité est un coup de génie. Dès le début, elle a fonctionné comme prison, c’est-à-dire com­me critère privilégié d’exclusion et d’expulsion. Un exempte frappant : Fourier qualifié par Marx d’utopiste : et chose curieuse l’idéologie bourgeoi­se s’empresse, dans les livres d’histoire, de pré­senter Fourier comme tel et de l’opposer à Marx. Résultat : Fourier n’est pas lu, ce n’est qu’un utopiste, renforcement complice des deux cen­sures bourgeoise et marxiste. Et pourtant quelle charge subversive chez Fourier. Aussi affirmons-nous que quelque part existe une profonde affini­té entre le désir d’enfermement et le désir de scientificité.
Antifascistes parce qu’anti-démocrates, nous voici maintenant anti-marxistes. Notre cas s’aggra­ve singulièrement. Si nous résumons le dispo­sitif énergétique marxiste : appel à la révolte, création d’espérance par une voix du dehors, mise en réserve de l’énergie accumulée, expansion des affects négatifs, création de manque et de prisons, nous nous opposons point par point à un tel dispositif qui forme un tout indissociable. Nous n’appellerons personne à la révolte. Nous ne pro­mettrons pas le paradis ; cette révolte est la nô­tre, elle est inexplicable et injustifiable (nous serions tentés de dire, elle est injustice), elle est le produit d’un excédent de force et non pas du manque, et enfin, nous sommes bien décidés dès maintenant à aller jusqu’au bout de nos possibi­lités pour vivre autrement.
Pourquoi ne lancerons-nous pas d’appel solen­nel à la révolte ? Le livre de Pierre Clastres "La Société contre l’Etat", livre profondément anti­marxiste analysant les sociétés sauvages, répond aux problèmes organisationnels des sauvages d’aujourd’hui, sauvages que nous sommes. "Puis les chefs jouèrent au chef, c’est-à-dire qu’il y eut tendance au passage du pouvoir non coercitif de ces chefs à un pouvoir coercitif. Pour contre­carrer ce phénomène, de partout se levèrent des prophètes qui en appelèrent littéralement à la destruction de la société. D’immenses migrations religieuses suivirent ces appels qui brisèrent le pouvoir naissant des chefs mais ce faisant, les prophètes firent ce que jamais aucun chef n’au­rait espéré : ils unifièrent dans la révolte la diver­sité multiple des tribus. Des prophètes armés de leurs seuls logos, pouvaient réaliser cette chose impossible dans la société primitive : unifier dans la migration religieuse la diversité multiple des tribus. L’acte insurrectionnel des prophètes con­tre les chefs conférait aux premiers infiniment plus de pouvoir que n’en détenaient les seconds. Dans le discours des prophètes, git peut-être en germe le discours du pouvoir et sous les traits exaltés du meneur d’hommes qui dit le désir des hommes, se dissimule peut-être la figure si­lencieuse du despote. Parole prophétique : au­rions-nous là le lieu originel du pouvoir tout court, le commencement de l’état dans le ver­be ?" Ainsi, derrière l’appel à la révolte et à l’insurrection, se profilerait l’ombre du despote. Comme cela nous rappelle les anarchistes du XIXe siècle ou les Maos de l’ex-"Cause du Peu­ple" qui ont joué à ce petit jeu de la démagogie anti-chef et de l’appel à la grande révolte anti­autoritaire pour mieux devenir eux-mêmes, mais dans l’ombre, des petits chefs. Alors non, décidé­ment, nous n’avons aucune envie de convaincre qui que ce soit ni de faire du prosélytisme. Oue seuls ceux qui sont sur la même position libidi­nale viennent nous voir. Ce texte de Pierre Clas­tres ne peut que nous renforcer dans cette idée que tout appel à la révolte, parce qu’il entérine une division du travail entre ceux qui parlent et ceux qui suivent, porte en germe la réapparition d’un pouvoir d’Etat ; parenthèses : existe-t-il plu­sieurs formes de pouvoir, des pouvoirs coercitifs et d’autres qui ne le seraient pas, des pouvoirs doués du sens de l’humour ou du goût du jeu ? Peut-être l’antidote le plus efficace contre le pou­voir serait-il des parodies de pouvoir ou de hié­rarchie. Dans une autre optique, ce qui s’est passé à Lip est fort intéressant : une C.F.D.T. en tant qu’appareil de pouvoir, décide de créer un comité d’action fonctionnant comme son propre organe de contestation. Nous avons là une instance de décision qui, alors que les pouvoirs ont toujours tendance à réprimer ceux qui pensent différem­ment, suscite un anti-pouvoir. Il y a là de quoi réfléchir. D’autant plus que les groupes "Marge" apparaissent comme des cellules d’anti-pouvoir et cela dans trois directions : nous nous heurtons à tous les pouvoirs établis et nous n’envisageons rien moins que leur dissolution, mais nous n’avons pas l’intention de prendre le pouvoir et nous ne fonctionnons pas comme ces embryons d’appareil d’Etat (tous les groupes gauchistes) qui repro­duisent des structures de pouvoir et d’assujettis­sement. Nous savons dès maintenant qu’une de nos luttes principales doit être de tout mettre en œuvre pour empêcher la réapparition d’un quelconque pouvoir à l’intérieur des groupes. Là encore, c’est un problème de désir et les ruses de la libido sont autrement dangereuses que les ruses de la raison : tout pouvoir est désiré tant par celui qui l’exerce que par celui sur lequel il s’exerce. Le savoir est déjà important pour met­tre en échec le pouvoir.
Nous disons tout à l’heure n’avoir aucune envie de convaincre qui que ce soit : il faut immédiate­ment différencier deux types de révolte, le mar­xisme explique aux gens pourquoi il faut se ré­volter, mais ce type de révoltés est tout prêt à se soumettre, à devenir un esclave du parti de celui qui les aura mis en branle et c’est encore un aspect du marxisme cette création de révoltés esclaves du Parti qui bientôt se battront plus pour le Parti et les intérêts de sa bureaucratie que pour la révolution. Quant à nous, notre révolte est inexplicable, révolte folle contre aucun objet ou individu particulier mais qui se fonde sur un ne-pas-pouvoir-vivre dans cette société suivant ses règles, révolte qui s’accompagne d’un mépris inépuisable à l’égard de l’ensemble des valeurs produit par cette société. Tranquillement, nous avons le culot d’affirmer que ce type de révolte produit des individus libres. Parallèlement, nous n’affirmons n’avoir aucun espoir, mais nous ne sommes pas des désespérés pour autant (il faut se méfier des grandes oppositions suscitées par le langage, ce sont généralement autant de faux problèmes. De toute façon, nous ressentons le couple espoir-désespoir comme fondamentale­ment chrétien). Et pour être bien clairs sur ce sujet, nous ne nous battons pas pour une société d’où serait absente le mal, pour une société qui aurait résolu ses contradictions, diminué ses ten­sions et qui vivrait dans la torpeur de son ava­chissement (idéal chrétient et socialiste). Au con­traire, nous sommes peut-être les seuls à lutter non pas pour une société meilleure et plus juste, mais pour une société pire, c’est-à-dire plus libre et donc plus dangereuse, dont la seule loi serait l’imprévisible dans le chaos des hasards. (A ce sujet, rien n’est plus écœurant que d’entendre de prétentieuses nullités trotskystes ou situationnis- tes Se vanter d’avoir prévu mai 68. Si mal 68 fut un événement subversif, il le devait juste­ment à son caractère imprévisible et à sa mysté­rieuse contagion). Nous avons dit précédemment n’avoir aucune envie ni de convaincre, ni de nous faire comprendre. Et pourtant nous avons envie de nous renforcer. Comment faire ? Voici une esquisse de réponse qui n’est pas seulement iro­nique : chacun connaît l’existence de ces mou­ches appelés cantharîdes qui en volant de ci de là dégagent des effluves, des ondes aphrodisia­ques. Ces cantharides sont de véritables ma­chines volantes, machines désirantes, qui donnent envie de faire l’amour sans recourir aux discours. "Marge" se propose comme modèle tes cantha­rides. Au-delà du discours s’adressant à la conscience et à la réflexion, "Marge", par des tracts, des affiches, des films, des actions, doit provo­quer des affects révolutionnaires en se branchant directement sur l’appareil psychique inconscient. Là encore, il faudra faire preuve d’invention, mais un qualificatif et un seul pourra s’appliquer à ce que nous ferons : celui d’expérimental. Ceci pour bien marquer notre volonté de ne pas généra­liser, de ne pas unifier, de ne pas exemplariser.

LES NOMADES

Mais enfin, qui sommes-nous ? Nous répondons des nomades. Qu’est-ce que cela veut dire ? Nous pensons que toute société, toute institution, tout groupe, produit des anticorps inassimilables, ne jouant pas le jeu de ces sociétés, méprisant leurs règles, leurs codes, leurs valeurs, toujours prêts à tout faire péter. "Marge" se veut l’expression poiltique de ce surcroît, de ces nomades. Et il faut le dire immédiatement, cette théorie du surcroît n’a rien à voir et n’est pas articulable avec la lutte des classes, toujours porteuse de hiérar­chies. de savoirs, de sensibilités, qui ne sont que les pâles copies d’un modèle bourgeois. Nous ne pensons pas que la coupure révolutionnaire passe entre la bourgeoisie et le prolétariat, car ce qui les unit - identité de valeurs, de sentiments, res­pect du travail, et glorification du travailleur - est plus profond que ce qui les sépare - intérêts divergents. Nous affirmons en outre qu’aucune révolution ne sera possible sans une complète rupture avec le système de valeurs en cours. Si le prolétariat rêve de prendre le pouvoir, que ce soit directement ou par l’intermédiaire de ses représentants, nous disons que ce rêve participe du système de valeurs établies. Loin de corrom­pre, le pouvoir fait jouir et cette jouissance est à nos yeux méprisable.
"Marge" commence par le refus du travail salarié. Ce qui nous distingue également de tou­tes les autres organisations politiques, c’est que nous ne nous battons pas pour un nouvel ordre social [socialisme, communisme, anarchisme) mais bien pour le désordre permanent, l’errance, le chaos. Cet aspect a été théorisé avec une grande rigueur par un romancier américain de science fiction, Norman Spinrad. Ce qui frappe chez Spinrad, c’est une constante. Dans toute son œuvre, trois forces : le pouvoir, une opposition ordonnée et un élément aberrant, s’affrontent. Dans les "Pionniers du Chaos", il s’agit respec­tivement du Conseil Hégémonique, de la Ligue Démocratique et de la Confrérie des Assassins. Le Conseil Hégémonique dispose de tous les pou­voirs sur les citoyens appelés pupilles qu’une garde prétorienne "Les Gardes au pouvoir discré­tionnaire" - est chargée de surveiller ; et ce système marche bien. Ecoutons le Grand Para­noïaque : "Que reprochez-vous à l’hégémonie ? Voyez-vous encore de ces guerres qui ravagaient la terre à l’âge de la religion et des nations ? Non ! L’ordre instauré par l’Hégémonie a apporté la paix véritable pour la première fois dans l’histoire de l’humanité. Voyez-vous des gens qui meurent de faim ? Voyez-vous des fléaux s’abat­tre sur les pupilles ? Non ! La santé et la prospé­rité n’ont jamais été aussi universellement ré­pandues... Vous êtes mieux placé que quiconque pour savoir que les pupilles sont satisfaits de l’hégémonie. Pendant les dix ans qu’a vécu la Ligue combien d’adhérents avez-vous faits ? Qui avez-vous attiré ? Une poignée de névrosés et d’inconscients ! Bientôt la névrose et la folie n’existeront plus... L’ordre sera total".
Contre l’hégémonie, se bat une armée clandes­tine, la Ligue Démocratique dont le but est de rétablir la démocratie et la liberté - un nouvel ordre social. Mais son leader, Boris Johnson cons­tate : "Peur, prospérité et talon de fer permet­taient à l’hégémonie de ravaler les pupilles au niveau d’un bétail convenablement nourri, conve­nablement hébergé et convenablement amusé. Il ne leur manquait plus que la liberté, mais le sens même de ce mot s’estompait à une allure accé­lérée". Mais pour les membres de ta Ligue, qu’en est-il de la démocratie ? "Voyons, dit Johnson, nous savons tous ce qu’est la démocratie. C’est... c’est pouvoir faire ce qu’on veut, comme on veut, quand on veut.
- Si chacun fait ce qu’il veut, objecta Gomez, que se passera-t-il en cas de conflit de désir ?
- Euh, la majorité décide évidemment, dit évasivement Johnson. La majorité se prononce pour le bien de tous.
- Je ne vois pas en quoi ça diffère de ce que fout l’hégémonie.
Johnson fronça les sourcils. Ce genre de dis­cussion ne menait à rien".
Ce genre de discussion est en tout cas fami­lier à tous les révolutionnaires. Une fois qu’on aura renversé le capitalisme, il sera temps de disserter sur la nature exacte du socialisme, n’est-ce pas. Le problème est que ce genre de discus­sion n’a jamais pu avoir lieu parce que les armes du Parti les ont toujours fait taire. En fait, Spinrad met ici le doigt sur quantité de problèmes capi­taux pour les révolutionnaires. Il est d’abord évi­dent - et le sociatisme comme le capitalisme y arriveront - qu’un régime qui saura assurer la nourriture, le logement, les loisirs et la SÉCU­RITÉ - quels que soient les moyens utilisés — rencontrera l’assentiment d’une majorité de la po­pulation. Et l’idéal démocratique, comme l’idéal socialiste, se rencontre encore une fois. Il n’est qu’à voir nos sociétés : tous les partis politiques, à droite comme à gauche et le P.C. te premier "s’inquiètent devant la montée de la criminalité et se préoccupent vivement de la sécurité des biens et des personnes". Et ce qu’il faut voir, c’est que la sécurité ne tombe pas du ciel, mais qu’elle a un envers hideux qui est la terreur poli­cière. Plus la sécurité est assurée, plus forte est l’emprise policière sur les sociétés. Il suffit de regarder les sociétés socialistes : pas de chôma­ge, médecine gratuite, paye intégrale en cas d’hospitalisation (c’est cela le socialisme, n’est-ce pas ?) peu de criminalité, mais police omnipré­sente. Et nous disons ceci : Démocratie et Socia­lisme ont le même idéal qui est de créer un bétail humain, bien nourri, bien logé, bien gras, bien sérialisé, bien con, n’ayant jamais droit au chapitre et ayant perdu tout sens de la liberté. Enfin, il serait bon que chaque révolutionnaire s’interroge non pas sur les buts de la révolution ni sur ses intentions, toujours très vagues et très phantasmatiques, mais sur tes motivations et les pulsions qui le poussent à être un révolutionnaire. Un peu moins d’analyse d’intentions et un peu plus d’anaiyse d’intensité ; c’est ceta qui est im­portant et non les pieuses déclarations sur la libération de l’humanité, l’avènement de la justice, etc. Car se donner bonne conscience, se décerner le beau rôle, c’est encore une maladie.
Reste la troisième force : la Confrérie des Assas­sins, théoriciens superbes de la fuite et du chaos :
"Faites appel à votre expérience, suggéra Ching. L’hégémonie est une structure non natu­relle hautement ordonnée, qui s’oppose à la nature fondamentalement chaotique de l’univers. La Ligue Démocratique a tenté de combattre cet ordre de manière ordonnée : tentative vouée à l’échec dans la mesure où, l’hégémonie était incomparablement plus ordonnée que la Ligue, il vous était mathématiquement impossible d’obte­nir assez d’énergie sociale pour substituer votre ordre au sien. En fait, par son action, la Ligue dé­tournait une grande partie de l’hostilité diffuse existant au sein de l’hégémonie, transformait les facteurs aléatoires en facteurs prévisibles et con­tribuait ainsi à renforcer l’ordre qu’elle voulait abattre. De notre côté par contre, en agissant de manière aléatoire, en introduisant d’intotérables facteurs aléatoires, nous ne pouvions qu’aboutir au succès final puisque nous luttions dans le sens du Chaos suivant ta pente naturelte de l’univers."
Nous disions que ce que peut produire de mieux une société, ce sont des individus révoltés contre cette société. Etre un révolté viscéral c’est bien, mais c’est insuffisant. Il faut encore avoir compris que ce qu’aucun ordre ja­mais ne supportera, c’est l’introduction de fac­teurs aléatoires et les processus de fuite. Est révolutionnaire à notre époque le non-programmé, le hors-code, l’imprévisible, tout ce qui provoque des fuites. Et de ce point de vue notre refus du marxisme est encore une fuite. Ah ! Nous aurions pu disposer de toute une grille de concepts per­mettant de tenir de brillants discours agrémentés d’un soupçon de défiance, mais pas trop, pour pouvoir toujours se maintenir sous l’autorité du Vieux. Notre fuite hors du marxisme nous condui­sait donc à errer et sans doute nous est-il arrivé de proférer beaucoup de bêtises, mais nous avons le sentiment que ces bêtises sont plus positives que n’importe quel discours sur la nécessité de la dictature du prolétariat. Les marxistes diront encore : fuir n’est pas courageux, ce que vous proposez est complètement délirant ; au contraire, il faut aller militer dans les usines, à l’armée, etc. Nous répondrons qu’aller à l’armée ou à l’usine, même pour faire de l’agitation, c’est en­core se sécuriser, c’est toujours se sacrifier et c’est enfin un moyen de se donner bonne cons­cience. Ce que nous savons au sein de notre fuite pour l’avoir vécue, c’est qu’en fait il faut infiniment plus de courage pour voler, pour faire la route, pour tout laisser tomber et aller vivre en communauté que pour travailler ; c’est qu’il faut infiniment plus de courage pour s’insoumettre que pour aller à l’armée. Il convient de renverser tes termes et de dire : accepter de travailler, quelle qu’en soit la raison, c’est en réalité une fuite, une peur devant la fuite.
Sur le refus du travail, nous avons beaucoup à dire, puisque beaucoup d’entre nous le vivent. Nous savons que le refus du travail est dange­reux et qu’il conduit facilement en prison. Mais ce refus du travail refait chemin chez des ouvriers en lutte. Extraits du dernier rapport de l’ex-"Cause du Peuple" sur Lip : "D’ailleurs, même à Lip, les jeunes, surtout les hommes n’ont plus au bout d’un moment pris une part active à la lutte car its trouvaient plutôt con de contester pour retourner travailler" - "Il y a deux caté­gories de jeunes, ceux qui circulent et ceux qui sont décidés à mener une lutte prolongée... Voici une attitude souvent constatée chez les jeunes scolarisés : dans un foyer de jeunes, ceux-ci pren­nent un certain pouvoir et ils foutent le camp" - "Cette troisième catégorie, cetle des jeunes qui circulent, qui travaillent en intérim, que le syndicalisme ne touche pas, cette fraction on l’a perçue dans les grandes luttes Joint Français-Thionville" - "Le changement de boulot n’est pas seulement une fuite, c’est aussi en quetque sorte pêter l’entreprise-capital" - "Il faut aussi inciter à fuire l’usine-bagne, à la boycotter".
Et sans doute "Marge" commence-t-il là où s’est éteinte La Cause du Peuple, avec ces jeunes couches ouvrières instables, changeant fréquem­ment de travail, aimant circuler, prenant le pou­voir ponctuellement et disparaissant.

Patrick SANTINI.




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