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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Espagne... 36...
{Marge}, n°8, Octobre-Novembre 1975, p. 2.
Article mis en ligne le 16 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Tout a été dit presque sur la guerre civile espagnole et sur la révolution sociale qui s’y ébaucha. Nous n’avons pas l’intention de raconter une fois de plus l’histoire de cet échec, si nos lecteurs s’y intéressent, ils pourront toujours lire avec profit le livre d’Abel Paz sur Durruti, celui de Vernon Richards intitulé "Enseignement de la Révolution espagnole", et les brochures de la Collection "Spartacus" n° 39 : "Le Guépéou en Espagne" et n° 40 "Le Stalinisme, bourreau de la Révolution espagnole". Ils apprendront sans détours comment les communistes espagnols, épaulés par la Troisième Internationale, introduisirent dans la péninsule ibérique tous les acquis de la Révolution d’Octobre : calomnies, mensonges, noyautage de partis politiques (exemple : le parti socialiste unifié catalan), noyautage de l’appareil ré* pressif d’Etat et de différents ministères (Intérieur, Justice, Armée), prisons cîandestines, procès bidon, aveux obtenus sous la torture, indicateurs placés à l’intérieur des organisations concurrentes, espions du Guépéou et assassinats politiques (trotskystes et anarchistes). Ils pourront constater crûment combien toute politique de Front Popualire et toute stratégie d’unité antifasciste sont profondément réactionnaires et nor- malisatrices. Ce dont il sera ici question sera !e mouvement anarchiste espagnol, c’est-à-dire la C.N.T.-F.A.I.
Renier ses principes de fonctionnement au nom de la tactique de l’unité ou d’une situation particulière, c’est déjà mourir, c’est au moins accélérer sa décadence.
Dans l’Espagne de juillet 1936, on vit fleurir une espèce jusque-là inconnue dans la caste politique, celle des ministres anarchistes. Cette "fleur" était bien sûr maladive et vénéneuse, mais la situation l’exigeait paraît-il pour mieux défendre les conquêtes révolutionnaires des travailleurs. Fédérica Montseny, futur ministre, consulta son père sur le point de la participation gouvernementale. Celui-ci lui déclara : "Tu sais ce que cela signifie. En fait, c’est la liquidation de l’anar- chisme et de la C.N.T. Une fois installés au gouvernement, vous ne vous libérerez plus du pouvoir." Les anarchistes donc, tout en sachant pertinemment qu’ils signaient l’arrêt de mort de leur organisation, de la différence anarchiste et à pius long terme leur propre arrêt de mort, devinrent les otages particulièrement satisfaits d’un gouvernement qui allait efficacement détruire les conquêtes révolutionnaires des travailleurs et prioriser l’assise de son autorité par rapport à la lutte anti-franquiste. Le reniement des principes anarchistes au sein de la C.N.T.-F.A.I, (nous nous interrogerons tout à l’heures sur le pourquoi de ce reniement) s’accéléra tout au long de la guerre civile : concentration de pouvoir aux mains des dirigeants, militarisation des bataillons anarchistes, discipline de fer et hiérarchie militaire au front (Garcia Oliver, dirigeant de la C.N.T., déclara à des élèves-officiers : "Officiers de l’Armée populaire, vous devez observer une discipline de fer et l’imposer à vos hommes qui, étant entrés dans les rangs doivent cesser d’être vos camarades pour devenir des rouages de la machine militaire de notre armée"), évacuation du droit de critique, dénonciation des paresseux, normalisation de la presse anarchiste. Bien peu de voix s’élevèrent et peu vigoureusement encore au sein du mouvement anarchiste pour protester.
Le complot anarchiste : il arrive à une organisation de désirer sa propre mort.
Voici quelques intéressantes déclarations de ministres anarchistes : Santillan déclara : « Comme gouvernants, nous ne sommes pas meilleurs que les autres, et nous avons déjà prouvé que notre intervention dans les gouvernements ne servent qu’à renforcer le gouvernementalisme et en aucune façon à renforcer les droits des travailleurs contre leurs ennemis parasitaires et politiques." Et encore ceci : "Plus nous avons cédé à l’intérêt commun, plus nous nous étions trouvés devant les obstacles de la contre-révolution personnifiée par le pouvoir central." Pour sa part, Juan Lopez déclara : "Notre position à l’égard du P.C. : nous avons des raisons suffisantes pour nous lancer contre eux et les éliminer, mais il est non moins certain que nous avons autant de raisons de le faire avec les socialistes et les républicains. La politique de Front Populaire est responsable de tous nos désastres et de la situation actuelle même d’un point de vue international."
Hé oui, ces anarchistes avaient tout compris. Mais ce qu’il faut relever, c’est que les anarchistes ont fait des choses qu’ils savaient néfastes pour leur mouvement. Devant cette attitude, on peut parler d’un véritable complot de l’organisation C.N.T.-F.A.I, qui se dépensa sans compter pour comploter sa propre perte et faciliter la tâche des massacreurs fascistes et staliniens. Ce grand désir suicidaire, ce désir de finir en beauté, avec panache, est à notre avis, une composante fondamentale du mouvement anarchiste, désir fascinant peut-être, mais qui traduit aussi une impuissance réelle à transformer la société : à toutes les époques et à tous les endroits, ie mouvement anarchiste a toujours joué perdant ; il s’est suicidé en Espagne 36 - 37 - 38 il était déjà mort avant de se faire massacrer. C’est pour cela qu’aujourd’hui le mouvement anarchiste est composé de débris de résidus, de fossiles, qui se complaisent dans l’évocation nostalgique d’un passé qui s’est suicidé et n’en finit pas de continuer à désirer sa mort. Nous énonçons ceci parce que nous ne croyons pas valides les explications de ceux qui parlent sans cesse de traîtres, de dirigeants pourris, et de bureaucrates, parce que les masses anarchistes ont écouté et suivi leurs dirigeants. Nous croyons plutôt qu’il y a eu complicité entre dirigeants et dirigés et que tout l’inconscient collectif de la C.N.T.-F.A.I. était traversé par le désir de précipiter la disparition du mouvement. Ce qui vient d’être dit mérite néanmoins d’être nuancé : car il s’est est certain que les masses anarchistes ont suivi leurs leaders, il est vrai aussi qu’elles s’en foutaient éperdument. Cependant, il serait erronné de parler de tendances organisées contradictoires, mais il s’agissait plutôt de deux sensibilités qui traversaient chaque individu touché par l’anarchisme. On le vit bien le 19 juillet 1936. Les masses anarchistes peu armées descendent de leur propre chef dans la rue pour s’opposer aux militaires fascistes, les mettent en déroute, mais le 20 juillet, ces mêmes individus arrêtent tout alors que commencent les négociations ministérielles avec Companys. Dans ce qui fut le chant du cygne du mouvement anarchiste coexistaient et le plus sain et le plus morbide : on descend dans la rue et on s’arrête, on part au front complètement écœuré par les magouilles ministérielles (désir suicidaire à la clé), et on ne fait rien pour les dénoncer, paysans et ouvriers prennent des initiatives fabuleuses, contrôle ouvrier, collectivisation des terres, et ne remettent pas en cause la participation ministérielle. Ce qu’il faut souligner c’est ce "et" qui paraît incongru parce que normalement on attendrait un "mais".
La C.N.T.-F.A.I, s’est niée mais ne s’est pas dépassée, un Hégelien y perdrait sa raison. Pour nous, la mort de la C.N.T.-F.A.I., son échec même nous parient beaucoup plus que l’électrification des campagnes ou que la révolution culturelle. Ce que nous ressentons encore, c’est qu’une grande partie du mouvement révolutionnaire et pas seulement anarchiste, est traversé par ce désir de mort : combien d’individus en sont encore à jouir par avance ou par procuration de la balle de flic qu’ils cueilleront au coin d’une rue, à la suite d’une action d’éclat. Dans les démocraties occidentales, le terrorisme et tout ce qui lui est lié, n’est qu’une manière élégante de se suicider. Alors peut-être faut-il essayer autre chose : vivre pleinement ici et maintenant.

Patrick SANTINI.




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