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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Vers le présent
{Marge}, n°8, Octobre-Novembre 1975, p. 3.
Article mis en ligne le 16 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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"Pour atteindre ce but, il faudrait un autre genre d’esprits que celui que l’on rencontre à notre époque : des esprits fortifiés par la guerre et la victoire, pour qui la conquête, l’aventure, le danger, la douleur même sont devenus des nécessités."
NIETZSCHE.

La volonté de ce présent de "Marge" n’est pas de faire un bilan d’un passé abstrait de notre activité. Nous n’avons pas l’obsession des bilans politiques de rien. Cet avantage établi, il peut paraître paradoxal à certains que les gens de "Marge" n’éprouvent pas la nécessité de savoir où ils en sont pour demander où ils vont, il est exact que nous n’en somme pas à un paradoxe près et qu’à la vérité nous aimons bien cela. L’essentiel n’est-il pas que, et c’est ta tendance générale, nous ne soyons pas du tout pris au sérieux, il est même fréquent que l’on nous reproche notre confusionnisme et notre irresponsabilité. Il arrive parfois aussi que nous soyons présentés comme des fous dangereux. Le crétinisme est de ce monde et nous le savons, là n’est pas notre problème, le nôtre étant d’assumer l’ivresse et son vide étrange.

Militantisme et idiosyncrasie

Nous les connaissons tous très bien, ces fatigués de tout et par rien, il y a ceux qui passent leur temps à bêler leur ennui et à nous rabattre les oreilles de très beaux discours révolutionnaires et qui ne font jamais rien d’autre que ça. Il y a tous les "anciens", ceux des barricades, qui ont été déçus, et qui ont peur de se faire "avoir" de nouveau et de connaître une deuxième fois la déception. Il y a les "débordés" par de multiples activités et qui n’ont le temps de rien faire, il y a les "persécutés" qui craignent de perdre leur identité dans l’action collective, il y a les "récupérés" qui pensent que le capital est toujours là à les guetter, il y a ceux qui voulaient faire la révolution et qui ne le veulent plus, il y a les lâches qui ne veulent pas se mouiller et qui préfèrent que d’autres le fassent pour eux, il y a ceux qui attendent que le mouvement s’affirme et se développe pour le rejoindre, il y a les indécis qui ne savent jamais si c’est cela qu’il faut faire ou pas, il y a les" obsédés "qui voient partout des agents du K.G.B., de la C.I.A., de Hitler et de Mao quand ce n’est pas de Fidel, il y a les "méticuleux" qui posent sans cesse des conditions pour participer, il y a ceux qui disent d’accord mais ne comptez pas trop sur moi..., il y a ceux qui disent noir et qui font blanc, il y a ceux qui se complaisent dans leur pouvoir qu’il n’est pas question d’abandonner mais qui vous parle révolution. Il y a les "conseilleurs", ceux qui parlent ou écrivent sur la révolution et qui oublient de la faire, il y a ceux qu’on vous présente et qui vous confient qu’eux aussi sont révolutionnaires parce que vous leur avez dit que vous l’étiez, il y a ceux qui remettent tout en question sauf eux-mêmes, il y a ceux pour qui les ventes du journal, la distribution de tracts et le collage d’affiches sont des actes éminemment révolutionnaires, il y a les "professionnels" du discours radical qui passent leur temps à vous dire ce qu’il faut faire, qui vous invitent à aller plus loin dans l’action, toujours plus loin, qu’il est nécessaire de s’engager davantage et de se remettre en question et qui gardent soigneusement leurs distances, il y a les "spécialistes", les durs, ceux qui vous critiquent dans tout ce que vous faites, quoi que vous fassiez et avant même que vous l’ayez fait, grands praticiens de la surenchère permanente, ces archiprêtres de la révolution ne dépassent jamais le stade du simulacre de l’action, il y a aussi et encore tous ceux qui... Mais il y a surtout tous ceux qui parce qu’ils ne sont puissants en rien sont impuissants en tout.
Ce parcours fait, il nous faut bien constater qu’après la critique nécessaire du militantisme, il paraît aujourd’hui tout aussi nécessaire de développer la critique de l’idio- syncrasie car jamais la critique de l’idéal ascetique n’aura été aussi mal interprété. La faute en revient sans nul doute à ceux qui l’ont développé. Et pour nous, gens de Marge, s’il a toujours été bien clair qu’il s’agissait enfin et une fois pour toutes de remplacer la logique de la contrainte et la raison du devoir par le désir et le plaisir d’affirmer ce que nous sommes, osons être et voulons être, de parler en notre nom et non en celui des autres, ce à quoi nous assistons est, nous le disons, bien différent.
De plus en plus nombreux sont en effet ceux pour qui la critique de l’idéal ascétique conduit à ne plus rien faire et là, nous ne sommes plus du tout, mais plus du tout d’accord avec cette analyse. Nous pensons a contrario qu’une telle démarche autorise toutes les confusions. Ce qui s’opère devant nous n’est rien d’autre, finalement, que le déplacement de la figure despotique au nom même d’une pseudo-critique sur cette figure. Il y a là et maintenant des masques et des faux- semblants qui tombent.
Ce qui fait donc problème, c’est la question du choix, de l’engagement personnel, de l’investissement que cela représente pour chacun. C’est ici que la critique de l’idéal ascétique prend toute son importance car bien entendu il n’est pas question de retomber dans la contrainte et sa dialectique. Voilà pourquoi, à Marge, la problématique militante est celle du don, don de soi, don de temps, don d’argent, don d’amour, etc. Le lieu d’où nous parlons s’appelle EXIGENCE et son discours est celui de notre jouissance. C’est sans doute pour cela aussi que nous sommes des gens d’ambiance, de climat et de séduction, que nos rapports sont au centre de nos activités politiques et que nous n’avons pas d’autre projet politique. Est-ce à dire qu’il n’existe pas de problèmes ? Certes pas, et le nier serait stupide mais il est parfaitement indiscutable que ceux qui vivent Marge dans son intensité et son indécence ont très bien su prioriser leur choix politique au reste.
La vie des groupes Marge sont ces gens qui apprennent à vivre ensemble des événements et des situations nouvelles à partir d’une analyse et d’une pratique politique partagées. Ceux qui n’y sont pas sont ailleurs. Il en est qui ne pensaient pas faire ce choix et qui l’ont fait. Ceux qui ne comprendraient pas ce langage n’auraient rien à faire avec les gens de Marge, au point qu’il serait permis de se demander ce qu’ils viendraient y faire et pourquoi. Il n’existe pas deux façons d’être à Marge, la seule, l’unique c’est d’être en plein dedans, toutes les autres ne restent que dans les limites de la sympathie, cela est déjà très bien, et puis il est aussi permis d’être touriste.

Les points névralgiques

Nous n’aurons pas la suffisance de dire que depuis que Marge existe, la révolution s’est réveillée. Nous espérons toutefois que personne n’osera nier non plus qu’un point de vue authentiquement révolutionnaire est apparu sur plusieurs fronts de lutte. L’une de nos directions cette année sera de nous battre résolument contre la dispersion du mouvement révolutionnaire pour permettre la naissance d’un nouveau rapport de force. Cette réunion nécessaire et vitale des différentes forces et composantes du mouvement passe aujourd’hui par la critique de son atomisation.
L’un de nos combats sera donc de lutter contre cette dispersion qui lamine la révolution et son projet politique. Dans ce cadre, la parcellarisation des luttes, nous paraît comme une des orientations des plus dangereuses et des plus erronées pour le mouvement révolutionnaire tout entier. C’est pourquoi nous proposons à tous dans la perspective d’une réunion des rencontres et des discussions afin de dégager des pratiques communes sur des objectifs ponctuels. La rencontre, comme objectif à atteindre et moment de convergence, nous paraît être l’un de ces points névralgiques. Cela ne sera pas facile, la suspicion est grande mais ces rencontres sont nécessaires car toute l’existence d’un lieu de rassemblement non fermé en dépend. C’est tout le problème de la création du rapport de force qui se trouve posé.
Dans le choix actuel des directions de luttes, des groupes se forment sur d’autres points névralgiques (presse, culture, art, religion, immobilier, finance, lycée, travail, etc,). Notre possible est là dans ces groupes d’affinités et d’intérêts partagés. Là aussi sont nos initiatives et nos propositions d’actions, c’est une adresse à tous ceux qui voudraient s’y joindre.
Voilà ce qu’il m’est possible de dire du présent de Marge, il est dans l’intense, le diffus et le dilué. D’aucun diront que c’est un projet ambitieux. Certes et cela n’est pas pour nous déplaire mais à la différence de beaucoup d’autres, que nous connaissons trop bien, il n’aura pas l’inanité d’être prétentieux.
Le discours de Marge est passé, Il s’agit aujourd’hui de le réaliser. Des bruits nous disent que dans les avenues et les rues du monde on en parle de plus en plus. Nous ne le savions que trop que Marge existait et qu’en dehors de Marge il n’y avait rien ou presque. L’agacement des autres est là, il n’y sont pas ou plus. Grand bien nous fasse ! Et puis il y a ceux qui n’y comprennent rien et n’y comprendront jamais rien. A tous nous dirons notre intention de continuer, qu’ils écoutent bien et ils entendront.

Gérald DITTMAR.




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