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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Toute aspiration du peuple vers un mieux-être ne sert en réalité que la métaphysique capitaliste
{Marge}, n°8, Octobre-Novembre 1975, p. 6-7.
Article mis en ligne le 16 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Toute aspiration du peuple - appuyée par la gauche - vers un mieux-être ne sert en réalité que la métaphysique capitaliste. Une telle énor­mité doit être dite si l’on veut susciter une ré­flexion profitable chez ceux que très souvent la haine et l’empressement au combat aveuglent. Soutenir le peuple dans ses revendications c’est le pousser à atteindre un niveau de confort ma­tériel légitimé par l’idéal scientifique et les pro­messes contenues dans son discours avec tout ce que cela implique de soumission aux canons du rationnel, c’est-à-dire de mise dans une dimension réduite et fixée une fois pour toute de l’homme perçu lui-même comme objet dans un processus de perception-consommation où tout est réglé d’avance : langage, récit, comportement, désir, but. Ainsi, tout mouvement contre cette mise en règle des choses et de l’être est en même temps mouvement pour. Aucun parti, aucun groupe, si pur, si généreux soit-il, n’échappe à ce dilemme. Les uns en incitant les ouvriers à vendre plus cher l’organisme humain productif qu’ils re­présentent et à réclamer l’amélioration des con­ditions d’existence et la sécurité de l’emploi, les autres en revendiquant la liberté sexuelle et l’abo­lition de toute censure dans le domaine de l’ex­pression et de l’information : les autres en exi­geant des avantages pratiques étendus à l’ensem­ble de la population. Dans tous les cas, la reven­dication qui est soumise au système sert ce der­nier quand il la satisfait. S’il perd la face, il n’en perd pas, pour autant, l’esprit. Aussitôt une armée de gangsters, tout à sa dévotion, se chargera de récupérer l’acquis.
De quelque nature que soit le vent qui gon­flera la voile de ia liberté, le navire ira où le timonier le conduira. En vérité, même lorsqu’il émet des objections et fait grise mine, le système est content de ce qui lui arrive. Vouloir que les plus pauvres acquièrent certains avantages ré­servés aux plus riches c’est œuvrer dans le mê­me sens. Toute action subversive précipite en fait l’accession au rang auquel le progrès donne un droit implicite - elle donne le coup de pouce. Or, comme les riches veulent encore plus et les pauvres seulement encore, la voie où Ils se sont engagés risque de ne jamais prendre fin.
Pour ta plupart des gens le mot révolution évo­que une notion confuse qui ne désigne presque jamais ce qu’il contient réellement, couvert par quelques idées banales concernant un événement violent et le passage du gouvernement des choses en d’autres mains, et récupéré, par ailleurs, par certains hommes d’Etat sous les vocables sentimentalistes de fraternité et d’amour.
Vouloir libérer la masse de son aliénation phy­sique et idéologique ne porte pas nécessaire­ment en soi que cette masse veuille entrer dans une autre idée du monde plus adéquate à son être, car ce ne sont pas des "idées" qu’elle cher­che mais un "vivre mieux" dant un monde iden­tique. Identité, c’est-à-dire la même assignation des objets, des êtres et du langage. Assignant lui-même et se retournant contre lui, ie langage et l’homme étant en eux-mêmes objectivités et fixés définitivement en un lieu et orientés vers un but d’où plus rien ne peut leur être révélé. L’irrévélation soumet ainsi l’être à la domination de la technique.
Cependant si, comme nous l’avons dit, la vo­lonté révolutionnaire sert le système, d’un autre côté elle favorise la décadence jamais immédia­tement perceptible. Car c’est par le pourrissement et la vulgarisation des biens matériels et l’achè­vement de !a crapullsation de l’espèce, qui est l’essence même du monde capitaliste, que le peuple, délaissant ce mirage, se tournera vers une perception nouvelle de lui-même et des cho­ses.
L’artiste est déjà celui qui appelle les choses autrement et qui, d’une certaine manière, tout en ne sachant ni à quoi lui sert sa connaissance ni en quel lieu poser ses idées est étranger à la Terre. Néanmoins il n’est pas. pour autant, celui qui est ailleurs dans un rêve éternellement pour­suivi, mais seulement celui qui est à l’intérieur du ici. Les Etats-Unis qui ont atteint leur apogée technologique ont entamé ce renversement. C’est pour autant qu’un tel niveau est atteint que le peuple peut entrer dans l’art et le vivre. Les créa­teurs et les écrivains en particulier sont là avec leurs objets et leur langage pour l’accueillir, car ce qui, maintenant, donne asile à l’homme c’est le néant. Ainsi, c’est en se reconnaissant lui- même comme crapule, dans un environnement cra­puleux et en dépassant ce stade, que l’homme ouvre !a voie à son autre dimension.
Le créateur, dans la société, représente la ge­nèse même de la contradiction, à savoir ce que la première rejette tout en le retenant. Cette si­tuation instable fait qu’il n’est soutenu par rien, n’appartient à personne, n’obtient Jamais aucun secours de quiconque. Rejeté-retenu il est celui dont on ne se soucie pas plus que de savoir comment une montagne produit ses arbres et ses fleurs. Condamné à s’exprimer contre un flot con­traire qui menace à tout instant de la submerger, il émerge parfois quand le présent rejoint son avenir.
La société n’est pas en mesure de s’intéres­ser à son sort, car si elle le reconnaissait en lui accordant une aide, ou bien, ce faisant, elle fe­rait sien ce qu’il représente - avec les consé­quences que cela implique -, ou bien elle lui imposerait des limites, et cela équivaudrait à le neutraliser.
Ces constatations nous éclairent, par ailleurs, sur !a façon qu’ont les éditeurs - pour parler littérature - d’être constamment en déséquili­bre, basculant tantôt du côté de l’œuvre qui cor­respond au processus de production-consomma­tion, tantôt du côté de celle qui emprunte des chemins non-balisés. Il s’ensuit que la déhiscence entre le culturel et l’économique auxquels répond l’écrivain traditionnel - chantre par excellence des données qui les fondent - est des plus étroi­tes pour l’écrivain marginal qui est au milieu de ses semblables comme un frelon au milieu des abeilles.
La leçon à tirer de ces observations n’est pas aisée vue la multiplicité des facteurs à écarter et celle de ceux à réunir. Un aspect s’en dégage en tout cas pour l’instant : !a solidarité entre ceux qui ont "le même ennemi".

OON MONROE.




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