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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Déformation
{Marge}, n°8, Octobre-Novembre 1975, p. 8.
Article mis en ligne le 16 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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"Mort fils sera obligé de régner avec la liberté de la presse. C’est une nécessité aujourd’hui."
Napoléon Bonaparte.

Dans un espace et un temps qui ne sont plus les siens, l’individu industriel est sollicité, pris, en permanence par un tissu de messages visuels et auditifs : des enseignes lumineuses aux jour­naux en passant par la publicité, "on" lui donne à voir, à entendre, à consommer le monde et ce qui s’y passe dans des formes qu’il n’a pas choisies. On a coutume d’opposer des messages qui seraient commerciaux, donc abêtissants et mensongers, à des messages, ceux diffusés par les médias, qui tendraient à être éducatifs, voir culturels. C’est dans cette mare de la tranquillité que nous avons quelques pavés à jeter.
L’information est la médiation indispensable à tous les pouvoirs, et pouvoir elle-même. Rien sans elle n’arrive à prendre corps, ni à se propager. Planétaire, mondialisant n’importe quel événe­ment, quasi instantanée, permanente, aux moyens multiples, elle a tous les caractères du pouvoir parfait - comme on parle de crime parfait - c’est-à-dire qui ne laisse pas de traces.
Les médias sont de terribles véhiculeurs de normes ; et là où ça sent la norme, ça sent l’état. L’information c’est ce qui met des formes là où il en manquait, qui tisse des liens, qui éclaire la diversité pour mieux la réduire, qui uniformise. L’image matérielle de ce cancer normatif : la ra­mification des fils, des antennes au bout des­quels fleurissent et pourrissent des téléphones, des radios, des télévisions pour des yeux, des oreilles et des pensées préfabriqués. Ramifica­tions comme le système nerveux d’un même corps qui bave quand ça siffle.
N’oublions pas qu’au simple niveau quantita­tif (personnel, machines, capitaux), le traitement de l’Information est une colossale entreprise où régnent de grands monopoles privés ou étatiques. Le sympathique foutoire économique que nous connaissons aggrave cette situation et lui donne une fragilité qui nous intéresse. Non pas que nous confondions le pouvoir des médias avec celui de leurs propriétaires ; il échappe à tous, à la fois bigrement précis et diffus. C’est un peu le pou­voir du verbe moderne (on a le logos qu’on mé­rite).
L’actualité est aussi une marchandise ; c’est une banalité facilement oubliée. Toute marchandise a son support idéologique et phantasmatique ; on peut dire que dans l’information c’est en grande partie ce support qui se vend ; mais pas que cela ; l’information joue aussi, réduit au minimum, un rôle de recherches et de questionnement : c’est même de la confusion de ces deux aspects qu’elle tire son ambiguïté et sa puissance.
Pour répondre aux impératifs du vendre les médias sont amenées à trouver une clientèle, c’est-à-dire à déterminer un marché. Elles em­ploient pour ce faire, comme tous les marchands du monde, des enquêtes et des sondages dont on sait combien Ils peuvent travestir la diversité, figer le mouvement. L’information a en commun avec la publicité ses modes d’investigation et ses véhicules (journaux, radios, télévisions). Leur col­lusion est exemplaire. A tel point que l’on peut se demander laquelle sert de support à l’autre. L’information, en outre, doit contenir en elle-mê­me sa propre publicité, le raccolage par le sen­sationnel. Une nouvelle n’est pas définie en fonc­tion de sa prétendue valeur objective, ni de la subjectivité de celui qui la rapporte, mais en fonction de la mentalité supposée de ceux aux­quels elle est destinée. Connaître sa clientèle, prévoir ses réactions, se mettre à sa portée, tel est le ba-ba du journaliste modèle, flic ou psy­chologue.
Ainsi, une première sélection s’opère au ni­veau de ce qui mérite ou non de faire événement. Le spectaculaire est requis. On se méfie de ce qui n’est pas à la mode, de ce qui se répète, se prolonge trop. Les guerres ne valent que par leurs atrocités. Le quotidien silencieux est l’oublié. L’actualité est aussi amnésique que l’histoire. La violence paraît à ce jour comme le meilleur moyen d’y faire effraction.
Lorsque le spectaculaire ne suffit pas, on tra­vaille dans la "psychologie de masse", on fait du sensationnel. On fait recette sur le refoule­ment : incitation à la vengeance, au nationalisme, à tous les racismes.
On se fait fort de flatter les goûts du public. Le grand argument est lâché, celui du reflet : les journalistes seraient des porte-parole. C’est vrai, si on oublie que les médias font et défont les courants d’opinion, influent sur l’événement en cours, voir le provoquent. La recherche du plus grand marché fonde le rôle bêtifiant et uniformi­sant des grands moyens d’information.
Après ce premier choix sur le fond vient le traitement de la matière ainsi sélectionnée. Il est toujours à la fois spectaculaire et neutre. C’est la mise en forme proprement dite. Ces formes ne découlent pas de l’événement mais lui préexis­tent. L’information c’est très exactement cela, faire entrer la multiplicité de l’événement dans la fixité des formes. Une vaste opération d’appro­priation uniforme et simplificatrice. Ce qui n’en­tre pas dans ces formes est refoulé ou réduit. Ainsi, quel que soit Is degré de subversion d’un événement, cette mise en forme le neutralise en partie.
Cette codification de l’actuaiité trouve son com­plément dans un cloisonnement en rubriques et la séparation des tâches, et son achèvement, avec l’utilisation des ordinateurs. De fait, le langage des médias, de par le caractère échangeable des contenus de forme identiques, est le type même d’un langage pré-cybernétique.
C’est le règne de la généralité, à la fois sécu­risante, excitante et médiocre. C’est la réduction au plus petit dénominateur commun. Les médias sont ce qui entretient et développe l’opinion et les réflexes de masse, au sens où la masse est l’absorption unitaire des individus. (Si on donne des représentants à cette masse c’est, au passa­ge, une assez bonne définition de la démocratie.) C’est par les médias que survit le mythe d’une "opinion publique" unitaire, royaume du "on". Se reconnaître dans ce "on", c’est reconnaître en soi l’indifférencié. L’Etat c’est "on".
Forts de cette universalité, les médias pénè­trent les masses dans leur étendue et dans la profondeur de leur intimité. Elles donnent à cha­cun une pseudo-existence et perdent chacun dans la quantité. La télévision notamment réalise ce tour de force d’unifier les familles autour de ses représentations (le feu enfin est remplacé...) et en même temps de les faire se reconnaître dans "l’extérieur" et s’ouvrir sur lui dans ce qu’il a d’impersonnel. La grande misère de la communi­cation c’est de propager la solitude de masse. Elles donnent à voir au lieu de provoquer à vi­vre ; ce qui est le mouvement inverse de la cul­ture, au sens où la culture serait "un moyen raffiné de comprendre et d’EXERCER la vie". Elles accomplissent la communion moderne : on rit, on pleure, on rêve (et quels rêves ?) devant les mê­mes émissions, au même instant.
Les médias plus l’Etat parachèvent la société libérale normative en lui fabriquant, par-dessus le marché, une conscience critique qui n’est som­me toute le plus souvent qu’une bonne conscien­ce, Autant qu’urbaines, post-industrielles, etc,, nous pouvons dire de nos sociétés qu’elles sont informatives.
Or, il se trouve que devant la rumeur oppres­sive des médias, la critique fait silence. Nous attribuons ce silence à l’Idéologie qui domine la critique et accorde à l’économique le primat absolu. Inverser la priorité des termes serait im­bécile. Nous savons assez combien l’économique et l’idéologique se fondent l’un l’autre et sont débordés par ce qu’ils n’épuisent pas pour ces­ser d’en faire des catégories séparées.
Il nous paraît urgent d’investir le champ de la communication, d’autant plus que, le voulant ou non, nos actes et nos projets seront médiatisés par les moyens existants avec tout ce que ça implique de filtrage et de banalisation.
Que nous méprisions les actuels modes d’in­formation n’exclue pas que nous puissions nous en servir. Nous pouvons jouer notamment sur le fait que les discours des médias peuvent être en avance sur le discours du pouvoir politique (sans être pour autant un contre-pouvoir !) et admettre par là un certain degré de curiosité et d’expériences. Cette utilisation devant plus res­sembler a du sabotage qu’à de l’entrisme, bien sûr. Il s’agit à la fois de s’en servir et de les détruire. Nous avons l’intention pour cela de chercher comment ça fonctionne au niveau du son, de l’image, de l’écriture.
Parallèlement, nous entendons développer nos propres modes de communication, d’une manière ici encore expérimentale. Cette expérimentation se confondra avec la recherche générale de pra­tiques nouvelles. Nous pouvons le formuler ain­si : provoquer des événements et leur CONTA­GION. Nous pouvons déjà esquisser les carac­tères de cette communication, outre que l’explo­ration d’aucun moyen technique ne devra être écartée. Tout d’abord suppression des intermé­diaires ; ceux qui agissent parlent. Nous serons témoins de quelque chose dans la mesure où nous y serons Impliqués, où quelques-uns de nos désirs s’y joueront. Ce refus des intermédiaires a son corollaire dans la non-reconnaissance des spécialisations, et des cloisonnements (faits qui seraient divers, ou politique, ou de droit com­mun, etc,). Ce journal est déjà une réponse mais nous ne nous en contenterons pas.
Provoquer des courts-circuits dans le bel agen­cement de l’information nous amuserait assez. Il ne s’agirait pas d’enseigner ni de propagander, mais de PROPAGER des intentions, des attitu­des, des sentiments, des forces. Pas d’une in­formation mais d’une dé-formation. Pas d’une ac­tion éducative mais d’une guérilla. Nous rêvons de propager l’insécurité, de provoquer l’INQUIE­TUDE - comme ce qui s’oppose à la satisfaction immobile -, de répercuter des expériences, de réveiller ce qui dort.

Jean-Pierre RODIER.




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