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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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De la révolte à la révolution
{Marge}, n°9, Décembre 1975-Janvier 1976, p. 2.
Article mis en ligne le 17 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Il existe des gens, sans doute débiles, qui pen­sent que, pour "Marge", seuls les voyous sont révolutionnaires.
Or, rien n’est plus faux. Nous sommes convainvus, à "Marge", comme ailleurs, que la plupart des délinquants sont tout simplement réactionnai­res, pour ne pas dire fascistes. Ce n’est pas parce que l’on est issu de couches sociales défavorisées que l’on a fait ses prises de consciences politi­ques. Quoi de bien surprenant à tout cela ? En fait, la plupart des ressortissants de notre aimable société sont endoctrinés, enrégimentés, condition­nés et même lavés du cerveau.
Si ceux qui ont le pouvoir, qu’il soit économique en politique, entretiennent cet état de fait, c’est qu’ils ne souhaitent pas du tout assister à la re­distribution du capital. Ce serait la fin de l’âge d’or. Tous les moyens sont mis à leur disposition pour pérenniser l’aliénation des exploités : la té­lévision qui tue !a réflexion, la publicité, qui susci­te le désir de possession, engendre la compé­tition. la rivalité et la concurrence, les journaux qui déforment, au lieu d’informer, les radios dont la liberté s’est suicidée de n’être pas pirate.
Alors, bien sûr, ne nous étonnons pas que les bandits, les gangsters, les truands, les casseurs, les braqueurs et autres malfrats soient de petits bourgeois en puissance. Ils ne sont que le reflet d’un système qui passe les Individus au moule. Le standard c’est le profit. C’est vrai au niveau du grand capital comme à celui de l’individu. Le délinquant ne cherche rien d’autre que la récupé­ration à son profit personnel de biens de consom­mation qui ne lui sont, en principe, pas destinés.
Mais il y a des citoyens à qui ces biens sont destinés. De l’inégalité nait la révolte. Nous som­mes bien d’accord avec Michel Foucault, lorsqu’il affirme que le voleur n’est pas révolutionnaire. En volant, il fait le jeu du capitalisme, puisqu’il réin­troduit dans le circuit ce qu’il n’a récupéré que provisoirement. L’argemertt du "casse" ou du "braquage" sert à renflouer les caisses du pro­ducteur de chaînes Hi-Fi ou de voiture de sport.
Cela revient à dire que le révolté n’est pas révolutionnaire. Tout le monde le sait. Mais il importe de faire attention. Quelque chose se passe qui risque de retourner complètement la situation. Les opprimés prennent conscience de leur condition d’opprimés. Il y a eu le G.I.P., en 1971, puis le C.A.P., pour les taulards. Les femmes ont explosé avec le M.L.F., puis le M.L.A.C. Les psychiatrisés ont pris la parole avec le G.I.A. Les homosexuels, avec le F.H.A.R., puis Sex-Pol et le G.L.H., ont réussi à se faire entendre. Maintenant, ce sont les soldats, avec les C.A.M., les prosti­tuées... On me dira que ce ne sont là que margi­naux. Certainement. Seulement, une anayse politique simplement honnête doit nous faire remarquer que l’évolution ne vient pas que de la marge. Elle se manifeste aussi, voire surtout, dans les classes populaires. Et le meilleur témoignage est le glissement des 70-30 % aux fameux 51-49 %. Le mécontentement gronde rotativement selon les corps de métiers. En ce qui n’est qu’évolution pour­rait devenir révolution.
Chez les délinquants, nous passons de la révolte à la révolution. Le voyou reste révolté. Dans beau­coup de cas, sa révolte n’exclut pas des revendi­cations bourgeoises. Mais s’ajoutent à cela la découverte des différences sociales et le refus de l’injustice. Les délinquants sont de plus en plus politisés. La multiplication des Comités d’Ac­tion des Prisonniers dans les différentes villes et même leur coordination avec les organismes similaires des pays étrangers obligent les tau- lards et anciens taulards à un minimum d’infor­mation politique. Et, si le "coup de la veille" a toujours été décrié par les truands, il commence à être récusé par les jeunes délinquants actuels. Bien entendu, il y a toujours des inconscients, alignés sur le modèle S.S., pour s’en prendre à l’individu et, de préférence, à celui qui est faible et désarmé. Mais cela n’est pas le propre des délinquants. Le patron augmente le gueulard et pressure celui qui n’ose pas protester. L’Etat fait de l’immigré un esclave, en brandissant au- dessus de sa tête la menace de l’expulsion. Le commissaire dit "monsieur" au délinquant en col blanc, cependant que ses sbires passent à tabac le blouson noir qui ne veut pas se mettre à table.
Une ligne de force se dégage et c’est ce qu’il importe de souligner. De plus en plus nombreux sont les voyous qui s’opposent consciemment à l’ordre capitaliste (qu’il soit d’Etat ou privé). Peut- être sont-ils allés, selon le titre du livre de Serge Livrozet, "De la prison à la révolte". Mais encore ils effectuent une démarche de plus en plus poli­tique. Nous sommes en train d’aller de la révolte-potentiel révolutionnaire à la révolution tout court. Ce qui compte le plus, c’est l’ensemble d’actions menées par des groupes comme le C.A.P. et "Mar­ge". Si des loubards à la traîne cassent pour majorité. Ils ne constituent plus que le folklore à casser, ils ne sont plus représentatifs d’une la mode rétro du rock décadent.
Le mouvement s’amplifie, parallèlement au dé­veloppement des autres mobilisations. Pour l’ins­tant, ce ne sont que des parallèles. Diverses ten­tatives de rassemblement, comme la F.L.A.M. (Fé­dération de Lutte des Actions Marginales) ont jus­qu’à ce jour échoué. Mais cela ne signifie pas qu’il en sera toujours ainsi. Viendra le jour où, par delà les pauvres petits conflits des groupes d’intérêts, un vaste courant émergera issu de la convergence des intérêts des groupes. Il s’inscri­ra dans le sens d’un bouleversement complet de la société. Et, bien entendu, les voyous ne seront pas les seuls révolutionnaires. Mais ils compte­ront dans les rangs de la révolution.

Jacques LESAGE de la HAYE.




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