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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Lumpenprolétariat et Révolution
{Marge}, n°9, Décembre 1975-Janvier 1976, p. 4-5.
Article mis en ligne le 17 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

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DELINQUANCE ET SUBVERSION.

Devant le recul toujours plus grand d’une certaine problématique révolutionnaire le repérage des pôles subversifs devient l’enjeu d’analyses de plus en plus nombreuses, par­fois divergentes, parfois convergentes. Il n’est plus aujourd’hui nécessaire de démon­trer en quoi le discours sur/de la classe ouvrière, comme sujet historique révolution­naire, n’est plus crédible. C’est sans doute pour cela que le lumpen-prolétariat tant nié prend de nos jours sa véritable importance et son analyse comme ensemble subversif se fait au niveau de son infractionnalité.
Ces couches dangereuses de la société sont actuellement à partir d’un regard historique, l’objet de réflexions théoriques, d’études et de discours le plus souvent traversés de la plus grande nullité [1].
Dans ces ensembles dangereux, les délin­quants comme groupes "organisé" occu­pent là la première place. C’est ainsi qu’il est dit d’eux qu’ils sont utiles, contrôlés ou maîtrisés. La délinquance devient ainsi le lieu d’un discours d’amalgame où les nuances et différences disparaissent et où les confusions se créent. Il est cependant parfaitement vrai et évident de dire que dans un de ces stades de développement (celui de la sédentarisation) la délinquance devient une partie du système mais dans ce temps du discours, ce qui est absolument obscène, c’est l’occultation faite alors de cette délin­quance qui, elle, n’en fait pas partie et qui est l’endroit d’une charge subversive perma­nente et réelle. La démarche la plus courante est de conditionner l’opinion à travers des enquêtes où il est toujours mis en avant les relations étroites qu’entretiennent le pouvoir et le monde des affaires avec le milieu, mais où il est dissimulé que la montée d’une délinquance sauvage pose aujourd’hui autant de problèmes au pouvoir qu’au milieu tra­ditionnel. N’oublions pas trop vite qu’il y a quelques années l’un des exemples les plus frappants de cette collusion est apparu clai­rement aux Pays-Bas où police et milieu s’étaicnt alliés tacitement contre les révoltés d’Amsterdam.
Le danger réel de ces analyses est donc bien là dans cette amalgame discursif qui permet à certains d’affirmer que la délin­quance c’est encore le pouvoir. Cette généralisation interdit un repérage sérieux de ces pôles subversifs, car il n’est pas possible de soutenir que la délinquance ne crée pas de courts-circuits réels dans l’ordre du pouvoir.
C’est ce type même de sabotage de la ma­chine capitaliste qui est intolérable pour la bourgeoisie et qui explique vraiment les rai­sons pour lesquels elle dut au cours des dé­cennies mettre en place un système de con­trôle général. La nature même de ces détour­nement relevait de l’inadmissible. C’est ici que l’isolation de la délinquance comme illé­galité utile ou à contrôler dans son rapport à un illégalisme posé parfois abstraitement n’est pas vrai. Dans la pratique de l’illégalité il n’y a pas de séparation possible. L’illéga­lité comme pratique est un ensemble dans lequel on peut ici et là trouver des utilités et des maîtrises - les indicateurs - de sur­veillance et de contrôle mais en aucun cas général. L’illégalisme implique le jeu du ren­seignement, il le contient dans son tissu mê­me, seule brèche réelle par laquelle la bour­geoisie a toujours tenté de la pénétrer soit en saisissant les occasions, soit en les créant, mais jamais et encore plus aujourd’hui elle n’a réussi par ce moyen à contrôler le mon­de de la délinquance, car personne ne le contrôle et ne pourra jamais le maîtriser. II n’y a pas de mesure de l’irrationnel et du mystère.
Pour la loi bourgeoise il n’existe pas de compromis, il y a le code, le sien, que l’on doit accepter inconditionnellement et jamais outrepasser. Le viol de la loi dans son passa­ge à la pratique est pour la bourgeoisie d’une telle intensité que le court-circuit de la ma­chine qui s’opère à ce moment, entraîne un phénomène de paranoïa collective qui s’em­pare d’elle et ou il n’est plus alors question que de subversion (se référer aux récentes déclarations du sieur Poniatowski), Devant cette charge subversive, la bourgeoisie dans sa panique ne peut qu’appeler à un renfor­cement de sa police.
Ce n’est donc pas la délinquance en tant que telle qui justifie l’appareil policier mais bien le danger de la subversion de la machi­ne capitaliste par la délinquance dans sa ra- ricalisation et sa montée. Le risque de des­truction, le sabotage constant, le court-cir­cuitage permanent, le détournement général, le gaspillage de l’argent et des marchandises, la dérision de la valeur et de la machine économique, le mauvais exemple (imaginons un instant ce que pourrait être le phénomè­ne d’une pratique délin quanti elle générali­sée et de ses effets sur l’ordre économique et militaire du pouvoir) sont les éléments d’analyse les seuls sérieux pour démontrer une fois pour toutes qu’il n’y a pas de con­trôle absolu de la délinquance et qu’elle reste dans son investissement du champs social une pratique presque toujours subversive.
La susceptibilité, l’orgueil, la force de la bourgeoisie sont tels qu’ils ne lui permettent pas de passer des compromis d’ensemble avec ces forces qui la violent et veulent sa perte. C’est bien cette peur de la délinquan­ce qui la conduit à se renforcer pour mieux se protéger. On ne cherche pas à se défen­dre de ce qui n’est pas un danger profond pour son existence.

LUMPEN-PROLETARIAT ET ROLE.

A propos du lumpen-prolctariat, Marx di­sait : "Des vagabonds, des soldats licenciés, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni [2], des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des soute­neurs, des tenanciers de maisons pu­bliques, des portefaix, des écrivassiers, des joueurs d’orgues, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des men­diants, toute cette masse confuse, décompo­sée, flottante" [3], il ajoutait : "Le lumpen- prolétariat, cette lie d’individus corrompus de toutes les classes, qui a son quartier gé­néral dans ces grandes villes, est de tous les alliés le pire. Cette espèce est absolument vénale et impudente" [4], et Engels : "Pépi­nières de voleurs, de criminels de toutes espèces vivant des déchets de la société, indi­vidus sans métier avoué, rôdeurs, gens sans lieu et sans feu" [5]. C’est assez Marx et En­gels dans leurs fausses prophéties s’étaient une fois de plus ridiculisés et trompés. Ces déclassés de la société, comme ils disaient, n’étaient pas réductibles à des ensembles sociaux définis par des rapports de production précis.
Ces irréductibles se déplaçant dans le jeu social ne pouvaient qu’être gênant dans une analyse de type économique, ils brouillaient tout, il fallait donc les exclure, les margina­liser puisque tel était déjà leur choix et leur désir. Ce qui fut fait dans les conditions que l’on sait. Parfaitement d’accord la bourgeoi­sie et son allié s’unirent dans un même souf­fle pour rejeter ces forces sociales parasitai­res et improductives aux confins du systè­me. Dans leur mouvement nomade, ces para- prolétaires devenaient parfois des "maî­tres" et le plus souvent rejoignaient le camps des "esclaves". De là un certain discours sur ces couches dangereuses de la société dans leur aptitude profonde à être "récupérées". Cette "récupération" se fai­sait d’ailleurs dans les deux camps (18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte et Com­mune de Paris).
Selon l’habitude consacrée on ne parlait jamais que d’un seul type de récupération, celui censé être nuisible au développement des forces révolutionnaires.
Dans la récupération par la bourgeoisie des éléments lumpen nous n’avons affaire le plus souvent qu’à des cas particuliers (Alain Delon) et à des ralliements non sin­cères quant à l’essentiel, je nomme le fond idéologique. Dans l’autre cas, ce sont des ralliements massifs et toujours authentiques. Mais les questions naissent. Qu’est-ce que la récupération ? Qui sont les esclaves ? Qui se soumet ? Qui se révolte ? Qui commande ? Qui collabore ? Dans ce jeu social ceux qui acceptent et collaborent sont les travailleurs et les patrons, ceux qui se cabrent et refu­sent sont les déserteurs. L’esclave dans sa soumission au maître entre dans un jeu du­quel il ne lui sera plus possible de sortir, il ne pourra que perdre. Ce n’est pas dans une lutte sur le terrain même du capital que le salariat en tant que tel pourra un jour être aboli mais dans la lutte hors-jeu là où le capital ne peut plus poursuivre son entre­prise de codage systématique et d’axiomatisation.
Ces déclassés sociaux que l’on retrouve maîtres ou esclaves ne seraient-ils pas au­tres ? Des individus qui se placeraient hors code, ceux du grand refus. Des irréductibles qui ne collaboraient pas et ne participeraient jamais et qui feraient toujours semblant de et comme si, des gens que rejetteraient tous les compromis, des insoumis viscéraux qui n’accepteraient pas les ententes que passent entre elles, dans le cadre d’une collabora­tion sociale dont le nom les fait frémir, les forces sociales productives, des marginaux sans nul doute, mais aussi des nomades, des voyageurs. L’affirmation du refus sédentaire est si forte, si puissante, si active dans sa volonté que la récupération de ces hommes, de ces femmes et de ces enfants est impos­sible, D’où le rejet bourgeois et marxiste de ces couches dangereuses incontrôlées parce qu’incontrôlables.
Il n’existe pas de rencontre possible entre ces deux conceptions de l’univers entre le désir de liberté et le désir de surveillance.
L’une procède de la pensée judéo-chrétien­ne et de sa négation, capitalisme et socia- paganisme et de son affirmation an-archiquelisme (monothéiste) maintient de la structu­re despotique et de son pouvoir, l’autre du (polythéiste) destruction de la figure du pou­voir. Dans un dépassement libre les irréduc­tibles ne sont ni maîtres, ni esclaves, ils sont BARBARES.
Le lumpen-prolétariat et les marginaux n’ont pas de rôle. En parler n’est pas en faire la théorie, il n’y a pas en effet de possibilités théoriques à leur encontre. L’erreur de beau­coup est de vouloir faire des marginaux les sujets historiques, les nouveaux prophètes ou messies de la révolution à faire et à ve­nir. Investir le lumpen-prolétariat en disant les marginaux d’aujourd’hui sont les prolé* taires d’hier, c’est s’enfermer de nouveau et encore dans une logique dialectique du res­sentiment et d’une conceptualisation du dé­sir de révolution [6].
Toutes tentatives de codage, d’axiomatisation ou de théorisation de la marginalité sont donc vouées par avance à lcchec car il n’y a pas de région révolutionnaire. La critique du discours théorique sur/de la classe ouvrière passe immanquablement et nécessairement par le rejet de toute forme de messianisme révolutionnaire et des con­cepts de sujet et de rôle historique privilé­giés. Cette même critique ne peut alors pas affirmer que les marginaux sont aujourd’hui devenus ces agents de l’histoire et de sa transformation. La marginalité n’est pas ré­cupérable parce qu’elle n’existe pas dans l’ordre du discours mais de la pratique.

NAISSANCE.

Dans notre décadence, nous assistons à la fin d’une pensée, celle de la mauvaise cons­cience, des révolutions classiques et religieu­ses. Dans leur souffle libérateur, la barbarie et le paganisme reviennent enfin compris. La critique des valeurs qui fondait la pensée religieuse est finie. Notre désir aujourd’hui est de dégager une pensée nouvelle et d’en forger ses valeurs. Dans le choix marginal, une nouvelle pratique sociale est née, celle du refus du code et de ses normes. Une re­distribution se fait, celle des rapports et des rencontres. Rapport à l’autre dans le désir de le sentir, rapport au travail dans le refus de s’y soumettre.
Ce temps arrivé sera celui de la désertion sociale générale. L’insoumission ici, maintenant et toujours sera ce règne tant attendu, celui des déserteurs sociaux.
Notre actualité n’est encore que virtuelle mais les signes annonciateurs de cette dé­sertion sont déjà dans ces révoltes de jeunes, de prostituées, de militaires, de prisonniers, d’immigrés, de chômeurs, de psychiatrisés, de délinquants, d’homosexuels, de lycéens, d’étudiants, etc. qui luttent pour que change la vie. Difficile à définir est la potentialité tactique et stratégique de ce mouvement face à la gigantesque machine répressive d’une part et à l’inertie générale de l’autre. Ce qu’il faut faire n’est pas simple à formuler et personne ne le sait, ce qu’il ne faut pas re faire est connu, il est donc possible de partir de ces prémices. C’est ainsi que cette volonté de lutter contre l’isolement qui se manifeste doit être aussi la voloné de lutter contre une dispersion qui ne peut que nous affaiblir. C’est dénoncer par exemple le mys­ticisme de l’îlot car ce n’est pas dans la création d’une société autre et qui se vou­drait parallèle que la réponse à nos ques­tions se trouve. La création artificielle de tels îlots conduit de nouveau et encore à l’isolement et à la séparation que nous su­bissons et connaissons déjà. Il y a dans cet­te proposition une nouvelle aberration qui est déjà le retour à la construction territo­riale avec sa configuration despotique. L’îlot ou société parallèle, outre le fait qu’ils ne peuvent fonctionner dans le cadre de ce système, ne sont les produits que des fantas­magories des petits-chefs toujours bien vi­vants et qui n’attendent que le moment de leur retour. L’îlot n’existe pas et ne peut exister car il n’y a pas d’extériorité ou d’in­tériorité du corps social, il est déjà une conception de l’Etat, le tout petit Etat. Notre lutte passe aujourd’hui dans la naissance d’un ensemble subversif non-formel ou Dis­positif composé d’une multitude de commu­nautés et de groupes coordonnés. Ce stade est celui de l’association et non plus de l’or­ganisation.

Gérald DITTMAR.

Notes :

[1Nous n’incluons pas dans ces pseudo-réflexions théoriques le livre de Michel Foucault "Surveiller et punir" avec lequel nous ne sommes cependant pas toujours d’accord et en particulier pour ce qui concer­ne le chapitre "iilégaiisme et délinquance".

[2Lazzaroni : déclassés, lumpen-prolétarlat italien.

[3Marx : le 18 Brumaire de Louis-Napoléon Bona­parte.

[4Marx : Les luttes de classe en France (1848-1850).

[5Engels : Préface à la guerre des paysans.

[6Baudrillard et ses disciples. Utopie n° 6.




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