Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
La vie de voyou
{Marge}, n°9, Décembre 1975-Janvier 1976, p. 6.
Article mis en ligne le 17 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Dans la vie de voyou, l’argent joue un rôle très important. Pourquoi ?

Avoir de l’argent c’est être fort, ne pas en avoir est un signe de faiblesse. L’argent c’est la preuve que tu es quelqu’un de valable. C’est donc une sécurité aussi. Il faut toujours montrer aux autres qu’on en a. C’est comme ça que tu es respecté et admiré. L’argent ça crée aussi chez les autres des jalousies, chez ceux pour qui ça ne marche pas bien. Et le jour où ça va pour eux et que toi à ce moment tu en as moins qu’eux, ils te friment c’est un moyen de se venger. L’argent c’est la reconnaissan­ce.

Justement que se passe-t-il quand tu n’en as plus ou moins ?

Le plus souvent tu disparais des en­droits où tu as l’habitude d’aller ou tu les fréquentes moins souvent. Tu évites de te montrer et de rencontrer les gens que tu connais. Le mieux c’est de partir pendant la mauvaise période après quand ça va de nouveau pour toi tu reviens. Dans notre monde à nous, le train de vie c’est un peu notre code. Toute notre frime, notre cinéma ne compte que pour nous et entre nous. On aime bien s’épater. Les autres, les ca­ves, on s’en fout. Il arrive souvent qu’ils soient impressionnés alors on est flatté, content de son effet, mais au fond ça ne compte pas. L’important c’est les amis, les copains, les rivaux. Entre nous il y a toujours une complicité amicale ou rivale mais tout est une question de puissance. On dit de quelqu’un par exemple "celui-là il pèse lourd" comme si c’était un gros sac d’or massif. Ça veut dire qu’il a l’argent et aussi des relations et s’il a pu se les faire c’est grâce à son fric.

Comment tu expliques ce désir d’ar­gent  ?

Dans mon cas, c’est assez simple, quand j’étais jeune chez moi, on parlait toujours argent. Il en manquait toujours. On se disputait à cause de ça. Beaucoup de mes copains sont comme moi. Alors comme dans la société dans laquelle on est il faut de l’argent, moi je veux en avoir aussi et sans trop me faire chier. Avec de l’argent je peux avoir tout ce que j’ai envie, c’est-à-dire un certain style de vie. Sortir en boîtes, les femmes, les copains, les beaux endroits comme les grands hôtels et restaurants, les bagnoles et les fringues. C’est un peu comme une revanche sur la vie si tu veux et la société aussi. Dans tout ça il y a le besoin de paraître d’exister de briller. Une volonté de vivre le mieux pos­sible quoi, et le plus vite.

Et les flics, la loi, la société, le bour­geois, qu’est-ce que tu en penses ?

C’est facile de te répondre. Les flics, je les hais, la loi, je m’en fous, la société, je m’y sens mal à l’aise et elle n’a pas été très bonne pour moi, les bourgeois, j’en suis pas, mais j’en connais. En général, je les aime pas beaucoup, ce sont souvent des caves. Ils doivent toujours tout à leur vieux. Ceux pour qui j’ai parfois de la sym­pathie, c’est les toubibs et les avocats, on les appelle les baveux, mais y en a qui sont chouettes. Ils collaborent bien avec nous, on les paye bien en retour, et puis, les médecins et les avocats, on en a be­soin. Quand tu risques de prendre une balle dans la peau t’es bien content qu’un mec qui est médecin te soigne. En général, je n’aime pas beaucoup les gens intégrés, en fait de tout ça je ne pense pas grand-chose et je ne sais pas trop quoi en penser. Tant que ça ne me dérange pas dans ma vie. Je suis opportuniste si tu veux. En dehors de ce que je dois penser, je pense pas au reste. Je crois tout de même qu’il y a des malins chez les bourgeois, des sor­tes de voyous aussi. Y en a qui m’épatent parce qu’eux aussi ils savent le prendre le fric. Regarde, les artistes, pour moi c’est tout de même et le plus souvent des sortes de bourgeois, ils en ramassent de l’argent en faisant des films et des chansons.

Et l’avenir, le tien, comment le vois- tu ?

J’y pense pas souvent. D’abord parce que je m’imagine pas bien en vieux. Et puis, je peux avoir un accident, la tôle pour long­temps ou une balle dans la tête. Sinon, je m’installerai peut-être, je prendrai une affai­re, je deviendrais un bourgeois, quoi !

On dit souvent que les voyous ont des principes, des règles, des idées bien précises à propos des femmes, des races, des homosexuels, des drogués, est-ce bien fondé, tout ça ?

Y’a des principes c’est vrai, mais ça serait un peu long. Et puis c’est pas si sim­ple. Ça varie selon les individus. Moi par exemple, je suis pas raciste mais j’ai des copains qui aiment pas les arabes ou les noirs ou les juifs, on l’est tous un petit peu, même si ça n’apparaît pas comme ça, au grand jour. Pour les homosexuels et les drogués on y fait pas beaucoup attention. On irait pas leur faire de mal. Mais pour nous ce sont des pauvres types. Ce sont pas des hommes comme on dit. Vis-à-vis de la femme, c’est autre chose. Les fem­mes que nous avons, moi par exemple, ma femme si tu veux elle aime les hommes, les vrais, les mâles quoi. Les femmes des voyous elles sont comme ça, elle atten­dent, demandent et réclament cette force de nous. Pas une force physique spéciale­ment, mais de caractère, de tempérament. Elles ont besoin de se sentir fières de leurs hommes et aussi de sentir une sécurité.

Comment ça a commencé pour toi ?

C’est toujours la même chose pour tout le monde. J’avais envie de plein de trucs et j’avais pas d’argent alors j’ai com­mencé à voler. Au début, c’était dur tout ça parce qu’il y a une période difficile à traverser où t’es tout seul. Très seul. C’est le moment où tu commences et où tu vas peu à peu tout quitter et le moment où ayant fait tes preuves tu vas devenir un voyou. Ce passage c’est celui où tu vas quitter tes vieux, tes copains, ton milieu habituel où tu entres en rupture avec tout un univers. Le moment où tu dévies, alors là, tu te trouves coupé de tout. Une disso­ciation avec le monde, comme tu dis. T’as plus vraiment de passé et pas non plus d’avenir. T’es pas méchant, pas très agres­sif encore et puis, peu à peu, tu vas com­mencer à fréquenter d’autres endroits, tu vas y rencontrer des gens, c’est là que les associations se créent, au travers des rencontres. Tu deviens un homme traqué, pourchassé, recherché, persécuté. Tu prends du fric, il te brûle les pattes, tu le dépenses vite et tu as besoin de te refaire sans cesse, c’est là où c’est dangereux, ce moment où tu fais ta place. C’est souvent là aussi que tu tombes parce que tu fais des erreurs, des fautes, tu manques encore d’expériences. C’est un peu un cycle infer­nal. Parfois t’es en manque de fric alors tu te précipites sur une affaire et tu te fais étendre. Et puis quand tu te débrouilles bien, tu te refais un monde à toi. Par tes réussites, tu deviens fier, lu deviens un au­tre homme qu’il est facile de comprendre mais pas d’aimer.

Entretien avec Daniel.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53