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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le désir de repos
{Marge}, n°9, Décembre 1975-Janvier 1976, p. 7.
Article mis en ligne le 17 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Je crois nécessaire d’ajouter quelques pré­cisions et idées nouvelles au bout de toutes ces analyses politicardes, idéologiques et in­complètes débouchant sur l’éternel discours récupérateur : "Justice de classe." Bien sûr, cette "justice de classe" existe, bien sûr, un policier et un juge ne surveillent et ne regar­dent pas de la même façon un loubard et un bourgeois, bien sûr, les peines ne sont pas les mêmes pour un arabe et un français, bien sûr, le racisme anti-jeune chevelu existe, bien sûr, la clémence est plus grande pour le délin­quant en état d’ivresse que pour le - défon­cé » en état de "manque", bien sûr, la délin­quance touche surtout les couches sociales les plus défavorisées.
Mais il y a quelque chose de plus puissant qui n’est du ressort ni de la justice, ni de la répression pure, mais plutôt de la vie de tous les jours. Cette force informelle et inégale que j’appelerai désir de punition. Et ce désir vient de loin, de partout, de l’entourage quo­tidien, de toi et de moi.
Actuellement, une immense majorité de gens de "gôche" classent les délinquants en prison sous les étiquettes les plus diverses : victimes du système, malchan­ceux. suicidaires, irresponsables ou bien alors dans leur délire misérable de travail­leurs aigris : nous avons une police bien faite. Une chose est certaine pour tous : le crime ne paie pas. Je poserai la question : Pour­quoi ?
Par quel miracle cette police en grosses pompes, se déplaçant lourdement, peut-elle être aussi efficace face à une pègre silen­cieuse, impalpable, informelle, imprévisible et moléculaire ? Par quel miracle ces délinquants commettent-ils ces imprudences ? Par quel hassard se font-ils prendre ?
Un jeune type avant de choisir les che­mins de la délinquance passe par les mêmes chemins que le reste de la société. Il est tout d’abord écrasé dans le carcan familial répressif épris d’honnêteté (respect de la ri­chesse), d effort et quelque part culpabilisé de sa non-rentabilité et de la charge qu’il re­présente. Par la suite son corps et son esprit sont livrés inconditionnellement à la machine scolaire qui elle, se doit d’implanter un mini­mum de savoir soigneusement choisi et trié : conditionnement au non choix, apologie du devoir, de l’effort et du travail, mais aussi rencontre d’un monde où l’on encourage la dé­lation (punitions collectives). Parallèlement à ceci, l’enfant pour plus de sécurité est écrasé sous l’appareil religieux, c’est-à-dire la pensée judéo-chrétienne qui se doit de développer la pensée de mauvaise conscience et l’idée d’une possible purification (confession, péni­tence, charité). Tout cet édifice se doit d’être parachevé par un sacrifice librement consen­ti : l’armée qui elle sera le test final du con­ditionnement.
Donc, lorsque l’adolescent ou l’adulte choi­sit les chemins de la délinquance en con­naissance de cause, contre sa propre volonté morale contre sa notion du bien et du mal, et dans une méfiance instinctive de l’ami, du voisin, du concierge...
Son premier coup représente plus que la somme d’argent qu’il a dérobé, c’est pour lui une libération qui semble radicale face à vingt ans de conditionnement. Seulement cet argent ne représente rien des notions qu’il en avait (efforts, économies, etc.) et brûle les mains. Il le "flambe" et recommence. Le pro­cessus est alors enclenché sans possibilité de recul (milieu fascinant, griserie d’une vie différente, ivresse à disposer de son destin).
Mais rapidement les premières bavures se produisent, les amis de l’entourage "tombent", la crainte d’avoir laissé des indices naît, une sirène de police fait sursauter dans la rue et au bout l’angoisse. Face à cette an­goisse, et pour l’oublier, il faut vivre de plus en plus follement, intensément et dans ce milieu et cette société, cela est synonyme de fric.
Les coups sont donc de plus en plus nom­breux, les risques de plus en plus négligés, les bavures de plus en plus fréquentes. A ce moment, dans la tête du voyou, le désir de sécurité, de paix, de repos et de purifi­cation se dessine et se précise indéniable­ment. Le besoin se fait de plus en plus pres­sant. Inconsciemment la sécurité dont il en­tourait sa vie se relâche : désir de faire par­tager ses angoisses, désir de ne plus être seul, désir refoulé mais tenace d’être comme les autres. La chute et la prison ne sont plus alors très loin. Après quelques peines de prison dans la promiscuité, ce désir disparaî­tra et le voyou arrivera alors à contrôler ses désirs, à vivre séparément sont "moi" et sa vie et à être dans la ligne de son éducation : un bourgeois du "milieu" contrôlé par le système.

Walter JONES.




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