Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Défonce, prison, hôpital !!
{Marge}, n°9, Décembre 1975-Janvier 1976, p. 8.
Article mis en ligne le 17 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Peshawar, onze mille kilomètres de Paris, un jour du printemps soixante et onze ; il fait horri­blement chaud et Je suis seul, parmi d’autres junkies aussi seuls que moi. Je me réveille d’un loudr sommeil je prends ma petite bouteille, j’en sors plusieurs pilules, J’allume ma bougie, mon réchaud d’occasion, je prends ma cuillère remplie d’eau, y mets mes pilules, fais chauffer le tout jusqu’à dissolution complète. Je filtre avec un coton - il faut se méfier des poussières qui don­nent mal à la tête -, je me pique et trouve tout de suite ma veine. J’injecte et je n’attends guère longtemps cet irrésistible flash de la morphine, ça me chauffe et me pique dans tout le corps ; c’en est tellement bon que Je suis accroché. Ce jour de printemps les oiseaux sont gais et chan­tent, tes gens pourtant dans la misère crient et s’agitent, et moi je suis seul, dans mon néant astral, allongé un grabas aussi sale que moi.
Oui, cette année-là ce voyage au bout du mon­de, je l’ai fait. J’en avais trop marre de la France, où je venais de purger un an de prison, et trois mois de service militaire. Puis j’étais fasciné par l’Orient. Tant de gens m’en avait dit : "Tu verras là-bas, tu planeras super, plus d’angoisse à te faire côté flics, et tu trouveras ce que tu veux, pour pratiquement rien." Cette phrase magique m’avait envoûté, et malgré mon interdiction de sortir de France sans autorisation (mise à l’épreu­ve de trois ans), je suis parti sur le chemin d’Istambul, Téhéran, Kaboul et Karachi. Là, j’ai vu et rencontré toujours la même chose ; ces gars et ces filles venus chercher leur dose de pa­radis. J’ai aussi croisé la mort, la folie et la dé­chéance physique, mais rien ne m’a arrêté : peut-être qu’inconsciemment voulais-je la mort ?
Au moment où la police de Ponia réprime de plus en plus ia jeunesse en général, des types crèvent emmenant avec eux la nostalgie, leurs espoirs et leurs désirs. Si une certaine minorité de gens se défoncent ce n’est pas le fait d’un hasard. De tout temps, des gens ont pris de la mescaline, ou fumé de l’opium ; mais à l’heure actuelle, de plus en plus de gars et de filles sont attirés par la fumette ou l’acide, que d’émissions de télé mettent à l’ordre du jour. Drogue : pro­blème que le pouvoir ne résoud qu’en réprimant, en mettant "le fauve en cage" à Fresnes ou en isolement forcé à l’hôpital psychiatrique. Le pou­voir ne trouve aucune solution, sinon l’annulation temporaire de la personne, pour ensuite la sur­veiller lors de sa sortie, afin de mieux pouvoir la remettre dans le circuit, et la faire devenir pro­ductive.
Un jour, ras-le-bol de tout ça, j’ai pris la route. Je m’étais assez fait exploité derrière une ma­chine douze heures par jour, à me faire engueu­ler parce que je n’allais pas assez vite ; soixante-dix heures de travail par semaine, pour trois cents francs. Mon père était un homme courageux, il se tuait au travail. Peut-être voulait-il un fils à son image ?
Mais je ne l’ai pas été, sûrement comme quel­ques-uns, et j’ai jeté le défi de me soustraire de cette morne vie qu’est le travail en usine, pour m’enivrer d’une vie un peu moins triste et plus excitante. Ce n’est certainement pas un hasard, si je me retrouvais quelques mois pîus tard dans le quartier des mineurs à Fresnes. Un centre d’observation surveillé, mais qui pour moi repré­sentait quatre étages de cellules, où toute liberté était enlevée. Plus de papiers, plus d’argent, plus d’objets personnels. Plus rien, sinon les tours de clefs dans les portes, le passage devant un psy­chologue et un psychiatre, l’école, le travail obli­gatoire aux ateliers. Aucun espoir de sortir d’ici avant mon jugement. Je suis enfermé entre les murs de cette prison, à attendre la liberté en pensant à ce que je ferais une fois sorti. J’atten­dais mon heure. Je n’avais pas envie de changer le cours de ma vie, de toute façon. La prison était pour moi une maison, où l’on ne fait que passer. Comment ne pas sortir de là, sans en vouloir à ce système qui a absorbé tes rêves et ton espoir, en t’annulant du monde des vivants. Qu’a fait la prison, sinon Inconsciemment me révolter, et ne pas me plier aux exigeances de notre société ? Dans cette cellule aux murs gris, j’ai pensé que la vie pouvait être vécue autrement, mais que si on essayait de s’éclater pleinement, le système de son doigt tranchant "t’empêche de nuire".
Lorsque j’ai dit tout à l’heure "me soustraire de cette société", je n’ai pas eu de mal en fait, vu le côté "illicite" de ma vie. Pour me shooter, il me fallait toujours m’enfermer dans les chiottes d’un café, et bien souvent, il m’a fallu prendre de l’eau par la chasse. Mais personne ne doit me voir, autrement "la prévention flic" me tombe dessus. Pensez donc ces braves gens, ils préfèrent se saouler la gueule à ce qui est licite, et pour eux présentant apparemment moins de danger que le haschlch.
C’est le bout de la déchéance, dit-on ? Pourtant, je pense aux autres victimes du capital, tous ces morts sur les chantiers, les routes, et par l’alcool ; je me demande si les morts par over­dose dépassent les morts sur les routes, par exemple. C’est habituel, voire presque normal que des gens meurent à cause de la guerre, ou parce qu’il faut construire de plus en plus vite les tours infernales du profit.
Lorsque je suis sorti de prison, je ne pensais pas aller aussi loin dans l’escalade de la défonce. Car il faut avant tout différencier le hasch du shoot d’héroïne, ou du L.S.D., la nouvelle drogue psychédélique. Mais je dois bien reconnaître qu’à Saint-Michel, ancien carrefour des défoncés en tout genre de mai 68, tout le monde se cotoyant, il était impensable que parti de ia fumette de hasch, je n’en arrive pas un jour à avoir envie d’un super shoot de cheval (héroïne). Pour moi c’était le mystère, l’inconnu. A voir la démarche, et les yeux des junkies errant éternellement dans le vide, je me demandais ce qu’ils pouvaient bien ressentir, lorsque se produisait "le flash". Tant de mecs m’avaient dit : "C’est bon, mais je suis accroché". Je connaissais ce risque, et pourtant j’ai essayé ; puis j’ai été tellement envoûté que je suis parti à la conquête d’un paradis plus cool et meilleur marché au Moyen-Orient.
Puis un jour j’en suis revenu, dans le même état que ces junkies connus à Paris : j’en était devenu un moi-même. Non pas pour faire comme eux, mais parce qu’inconsciemment je me suis com­plètement intoxiqué (c’est le même cas que pour l’alcool). Mais ironie du sort, les flics m’ont cho- pé, et ramené dans les griffes des délégués qui me recherchaient depuis plus de six mois (trois ans de mise à l’épreuve). Je n’avais que deux solutions : ou la prison, ou un internement en hô­pital psychiatrique, afin de me désintoxiquer. -" Dieu-vat ! vaux mieux l’hosto que la prison", ai- je pensé.
Oui, ce sont les flics et les psychiatres qui ont décidé de ma "guérison"... Aussitôt arrivé à l’hosto, on m’a mis au lit, piqûres, sérum et compagnie, la classique cure de sommeil. Pen­dant une semaine, j’ai été soustrait du monde des vivants, pour ensuite me réveiller, avec les hurlements sourd d’un malade du dortoir à côté. Là, j’ai commencé à me rendre compte que j’étais dans un autre monde ; celui des obsessionnels, des névrotiques, ou des panaroïaques. J’ai pu à nouveau remarcher, mais j’étais dans un monde clos de murs, d’infirmiers, de piqûres et "potions magiques". Les médicaments miracles de la psy­chiatrie t’assomment celui qui est trop excité, c’est bien plus efficace que la camisole de force ; celui qui est trop anxieux, on s’arrange pour qu’il ne pense plus ; quant à l’autre, celui pour lequel on ne peut plus rien, il mourra là parce qu’ii est "malade mental".
Mais à part ce traitement anti-naturel, fait-on réellement quelque chose au niveau social, afin que la psychiatrie ne connaisse pas seulement un malade en regardant son dossier ? S’il est débile profond, ne le laisse-t-on pas errer dans une ignorance total, ou un manque d’activités sai­nes, en le bouclant en asile psychiatrique ? Cer­tains sont dangereux, c’est vrai ; mais ne laisse- t-on pas d’autres tuer à froid, par un peloton d’exé­cution, pour des prétextes politiques ? Ceux-là vivent et jouissent d’une liberté totale... Que vou­lez-vous mon grave ? On ne peut pas laisser un "fou" dehors ; parce que les autres qui ne le sont pas, ne peuvent s’identifier dans ses actes, et sa manière "délibérée" de vivre. Peut-être 3ont-ils fous de vivre en fait ? Mais moi, j’étais fou d’un désir de liberté, lorsque j’étais enfermé dans une ambiance qui ne pouvait que me replier sur moi-même. Puis un jour, j’en suis sorti en laissant une femme de trente ans sucer son pouce tout en regardant sa poupée ; ou ce type qui, de­puis trente ans d’hôpitai, guettait sans cesse son oncle à la porte, en l’insultant pour qu’il vienne ie tuer. On m’a fait retrouver brusquement la vie normal du "métro, boulo, dodo".
Je ne trouve en ce monde qu’un néfaste plaisir matériel, fait de duperie, et d’escroquerie légale. Laissons les chefs qui nous gouvernent au porte­manteau ; construisons un monde plus réel, plus vivant, plus vrai ; et où la créativité, un peu oubliée en ce monde qui consomme, puisse s’épa­nouir totalement en nous, car à elle seule elle inspire et fait la via.
Droguons-nous d’une enivrante sagesse, ou d’un "nirvanah" lointain, mais combien proche si on le cherche vraiment. Ne laissons pas som­brer notre monde dans une gauche et une droite, qui n’ont qu’une chose commune entre elles, "l’Inutilité". En soixante et onze, j’errai dans le néant d’un morphinomane ; et maintenant si je fume toujours, c’est seulement parce que j’ai pu faire la différence entre utiliser la défonce avant tout comme moyen, et non plus commé une fin en sol.

Pierre NOMINE.




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