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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pour une nouvelle cohérence
{Marge}, n°10, Mai-Juin 1976, p. 3.
Article mis en ligne le 18 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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"Je ne pense pas qu’il y ait grave incon­vénient à enregistrer la perte de tel ou tel individualité même brillante, et notamment au cas où celle-ci qui, par là même, n’est plus entière, indique par tout son comportement qu’elle désire rentrer dans la norme."
André Breton.

Le temps d’un silence, c’est ce que nous avons pris depuis cette "Campagne de Rus­sie", depuis ce jour où nous avions décidé d’occuper une dépendance de l’ambassade d’URSS pour dénoncer l’immense goulag socialiste (...) pas possible de s’en sortir comme les autres fois. Des conséquences il y en aurait et elles iraient dans plusieurs sens. Certaines sont connues nous n’y reviendrons donc pas, d’autres moins. Elles sont imaginables, mais nous allons en parler.
Les événements que nous avions vécu, la situation que nous avions peu à peu créée a donc servi d’analyseur à ce que nous étions, elle nous a permis cette clarification nécessaire et que nous n’avions jamais réussi à faire vraiment. Des questions fondamentales avaient toujours été occultées, dissimulées. Elles n’étaient restées que posées, mais n’avaient pas reçu de réponse.
Tout au long de notre histoire des discus­sions, des désaccords, des tensions entre les uns et les autres étaient nés. Mais le pro­blème de savoir comment nous avions pu en arriver à cette situation de conflits n’avait toujours pas été réglé. De quiproquos en malentendus, de réactions d’humeurs en gé­néralisations confuses, la dérive de notre groupe se poursuivait. Il fallait une décision, elle fut prise.

- Réfléchir à ce que nous étions ?

Des erreurs commises il y en eut et pas seulement de la part de quelques-uns, ce serait trop simple, personne d’ailleurs ne pourrait le croire. Entre nous beaucoup de choses ne sont dites. Un peu n’importe quoi, des vérités et des mensonges. Le refoulé re­montait, il s’exprimait, il était aussi parlé. Des cristalrsation s’opéraient.
Peu à peu il apparaissait que ce qui nous divisait et nous opposait les uns et les autres était le problème de l’orientation politique.
Certains disaient que ce n’était que le fonc­tionnement du groupe qu’il fallait remettre en question. Les autres pensaient a contra­rio que la question du fonctionnement n’était jamais que le résultat et l’effet d’une orien­tation toujours restée imprécise, floue, que tout le problème du fonctionnement du mou­vement était politique et qu’il était étroite­ment lié à notre orientation.
Notre histoire en était le reflet immédiat. Toute notre démarche pouvait se définir comme un refus de l’orientation par peur du dogmatisme de la ligne politique. Cette situa­tion ne pouvait à terme qu’engendrer des problèmes de fonctionnement. C’est ainsi par exemple que jamais nous n’avons réussi réel­lement à constituer ces fameux groupes Marge, dont beaucoup de monde parlait et que nous avons fonctionné comme une asso­ciation d’individualités avec des idées très différentes des uns des autres. Deux attitudes politiques s’opposaient, l’une était qu’au nom de la perte dans la teneur de notre discours il ne fallait pas essayer de s’élargir, l’autre défendait une problématique de tentation et d’ouverture, voir d’un rassemblement possi­ble avec d’autres groupes.
Dans le refus du projet politique, il ne nous était plus possible de répondre ni à la criti­que, ni à ceux qui venaient nous voir. Quant aux autres, ceux qui restaient et essayaient de commencer un travail politique ils s’aper­cevaient très vite qu’ils n’étaient pas du tout d’accord avec certains qui se trouvaient aussi là.
Inévitable également fut que des "vécus" soient privilégiés au détriment bien sûr des autres "vécus" (il est d’ailleurs permis de se demander qu’est-ce qui n’est pas un vécu, sa répétition mise à part). C’est ainsi que le discours de la délinquance et de la folie a été largement priorisé. Au point qu’ils nous étaient devenus difficile de comprendre ceux qui venaient nous parler de musique, des ter­rains vagues ou de la défonce en nous disant que ça aussi c’était bien intéressant.

- Les corps, la communauté.

Ça encore c’était des problèmes entre ceux qui voulaient qu’on vive ensemble et ceux qui hésitaient, entre ceux qui voulaient se faire aimer par ceux qui ne voulaient pas ou n’en avaient pas le temps. Les flux passaient mal comme on dit, et puis il était dit que les femmes n’avaient pas le droit à la parole, qu’elles ne parlaient pas et bien d’autres choses encore.
Tout ceci était certainement vrai, c’était comme ailleurs, mais alors bien sûr quel intérêt "d’exister" si nous reproduisions ce qui existait dans "l’ailleurs" tout en criti­quant le vieux monde.
En vérité on s’aperçoit très vite que dans une pratique de groupe tout n’est pas si simple, les susceptibilités et les territoires se reforment vite, mais nous invitons ceux que cela intéresse à essayer, histoire de voir.

- Du pouvoir ou "tu as le pouvoir donc je suis bon".

Question délicate, qui a le pouvoir ? Le chef bien sûr. Mais qui est le chef ? Ou plutôt non, comment le devient-il ? Comment le de­vient-on ? Par quels mécanismes ? Il doit bien exister des consentements pour accepter que l’un ou l’autre devienne le chef. Mais alors si tous connaissent l’existence des consente­ments, qu’es-ce que cela veut dire que de parler de pouvoir quand on a participé à sa création ? Existe-t-il un point de saturation, un stade pour le chef qu’il ne s’agirait pas de dépasser ? De franchir ? Sans quoi ce pou­voir que les autres lui ont conféré lui serait à jamais retiré.
Mais encore comment le don de pouvoir se fait-il ? Comment peut-il se faire ? Comment est-il réparti, distribué ? Pourquoi à l’un ou l’une et pas à l’autre ? Et à qui ? A celui ou celle qui parle, écrit, agit ou se tait, à celui ou celte qui suscite le mieux l’amour et qui te fait mieux que les autres au point de pou­voir asservir des hommes et des femmes ?
Tout simplement ne serait-il pas temps enfin que l’on ne dise plus jamais que le pouvoir a été pris, mais qu’il a été donné. Il serait plus juste alors que ceux qui l’ont donné, demain ne le donne plus à personne. Car si même la parole n’est pas à prendre, puisqu’elle crée bien souvent le pouvoir, elle n’est certainement pas non plus à donner.

- Dispersion.

Après avoir dénoncé avec trop de hauteur, chez les autres l’esprit de division, nous n’avons pas su ni pu à notre tour éviter cet écueil. Après d’autres nous avons re-produit et re-conduit les mécanismes de l’impuis­sance qui caractérise l’ultra-gauche en géné­ral. Nous pouvons affirmer que nous avons sans doute été le lieu où les courants les plus divers de l’ultra-gauche se sont croi­sés, rencontrés. Et si tous ceux qui sont passés étaient restés pour résoudre ces pro­blèmes au lieu de les fuir nous serions d’une autre efficacité.
C’est donc dans un climat d’antipathies vives et de relations affectives très fortes entre certains, dans le flou et l’indéfini, per­dus aux confins de l’irréel, des phantasmes, de l’irrationnel et d’une certaine folie que nous avons voyagé et vécu ce moment de l’histoire de Marge.
Ce voyage continue pour beaucoup, pas pour d’autres. Les directions changent.
Les conséquences de ces divisions ont entraîné le départ de ceux qui ne voulaient pas ou ne pouvaient plus rester et la réflexion pour ceux qui avaient le désir de poursuivre et de savoir comment, mais aussi s’il fallait continuer un combat qui dans la période pré­sente se trouve difficile.
La réponse est dans l’existence de ce nu­méro 10 de notre journal puisque la détermination l’a finalement emporté.
Bien entendu une certaine époque de Marge est bien finie et une autre commen­ce, celle de l’ouverture. Est-ce à dire cette fois que les erreurs du passé seront évitées, on peut l’espérer et le croire. Pour notre part, nous voulons y croire ; c’est pourquoi nous osons espérer.
Le défi est un pari et inversement. D’où ce silence teinté d’amertume et de tristesse et ce temps pendant lequel nous avons réflé­chi à ce qui s’était passé. Aujourd’hui, nous revenons, nous réapparaissons et nous avons beaucoup à dire et encore plus à faire.

Françoise et Jacques Lesage de La Haye,
Gérald Dittmar,
Walter Jones,
Christiane Willaredt,
Pierre Hahn,
Pierre Nominé,
Yves Guisse,
Patrice Centonze.
Georges Dubuis.




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