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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Défonce et Révolte : Où est le danger ?
{Marge}, n°10, Mai-Juin 1976, p. 4.
Article mis en ligne le 18 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Le mot drogue est compîètement galvaudé. Il serait grand temps de remettre en question ses mille et une acceptations. Il est, par exemple, inadmissible de parler de drogue, lorsqu’il s’agit des différentes sortes de cannabis, haschich, kif, marijuana. Sinon, il faudrait, sur le mode répressif, inscrire le tabac dans cette catégorie. Cela ferait sans doute plaisir aux censeurs de la nicotine. Mais il vaut mieux ne pas laisser entre les mains de ces dicta­teurs potentiels la gestion de nos plaisirs. Nous risquerions de nous retrouver tous en rangs, avec les cheveux en brosse et un bel uniforme sur le dos. Les moralistes sont les petits-fils de Torquemada. Ils sont prêts à re­créer l’Inquisition.
Chacun est libre de son corps et de sa santé. Nous n’avons pas à le juger. Qui plus est, nous ne pouvons, en aucun cas, décider à la place de l’autre. Si des gens veulent se défoncer, c’est leur problème. On prend son pied comme on peut. Il y a des risques, c’est vrai, avec l’alcool, la vitesse, les stupéfiants ou les médicaments. Mais nous sommes capa­bles de décider seuls et, si les choses vont trop loin, de mettre un frein ou d’arrêter. A la limite, nous pouvons appeler à l’aide, mais ce n’est qu’à partir de ce moment-là que les spécialistes (et, encore mieux, les non-spécialistes) entrent dans la danse. Ils n’ont pas à s’approprier notre liberté, même s’ils la croient aliénée.
Pour ce qui est des drogues dures, que l’on peut continuer à nommer drogues, il me sem­ble que le problème se pose autrement. Dans la mesure où, depuis l’anti-psychiatrie et (’al­ternative à la psychiatrie, on essaie de dimi­nuer au maximum les médicaments, pour arriver, en fin de compte, à les supprimer, l’em­ploi de toxiques se discute, quel qu’en soit l’usage. S’il s’agit de donner des drogues aux personnes malades, pour les soigner, c’est évidemment un peu facile et, pour le moins, regrettable. Pour certains cas, nous savons bien, dans l’état actuel de nos connaissances, qu’il n’existe pas d’autre moyen d’éviter l’angoisse, le flip, le désespoir ou le délire. Mais il est souhaitable de ne pas recourir à tous ces poisons et, dans la mesure du possible, de parvenir à les arrêter. L’accoutumance est un piège redoutable, qui entraîne la dépendance au médicament et donc au médecin.
Par contre, si des hommes ou des femmes veulent employer ces produits pour planer, je ne vois pas au nom de quoi nous nous permet­trions de les empêcher. Cela ne nous regarde pas. Nous n’avons pas à intervenir, sauf s’ils nous le demandent. Le problème se pose seu­lement s’ils vont très mal ou s’ils sont prêts à claquer. Mais c’est une autre question.
Il est clair, en effet, que ce n’est pas la drogue qui est dangereuse, mais ceux qui l’utilisent. Nous sommes des millions à pra­tiquer la fumette et à ne pas nous en porter plus mal. Ceux qui veulent tenter l’escalade, tenter le trip à l’acide et, qui plus est, à l’héroïne ou à la morphine, s’aventurent dans un domaine plus difficile à maîtriser.
A condition de ne pas s’éterniser, le voyage au L.S.D. ne crée pas l’accoutumance et peut se contrôler. Le danger réside dans la pour­suite de la défonce, au cours de trop nombreux mois ou de trop longues années, car les destructions nerveuses sont irréversibles.
Il est, également, parfaitement possible de se shooter au cheval ou à la morph et de ne pas recommencer aussitôt. Le pli est vite pris. Si tu viens à de pareils trips alors que tu as été intensément frustré toute ta vie, il te sera difficile de résister à la découverte de ces paradis vertigineux. Ceux qui s’écrou­lent, qui finissent par être accrochés et ne plus pouvoir s’en sortir sont ceux qui étaient déjà fragiles ou même démolis avant de se défoncer.
La drogue est un révélateur. Elle fait péter les défenses. Cela déclenche des prises de conscience extraordinaires, comme en psycha­nalyse. Mais, si les défenses de l’individu manquent de solidité, cela peut provoquer la chute, le délire, la schizo ou la parano. Les froussards et les flics se servent des fous et des cadavres pour terroriser l’homme de la rue. Mais c’est un abus et une manipula­tion. Ne marchons pas plus à l’esbrouffe qu’à l’intimidation.
Celui qui va mal et espère s’en sortir avec les produits de synthèse court le risque de se casser la figure. Mais, autrement, n’im­porte qui peut être "stone" de temps en temps et s’en porter très bien. Le danger n’est donc pas la drogue, mais le drogué. Plus encore, faut-il le rappeler, le danger, c’est le flic.
Et, au somment de la hiérarchie, le chef, le mec plus ultra, le comble, c’est celui qui fait fortune sur le dos des "junkies". Plus que la drogue, qui n’est rien d’autre qu’un des plaisirs que nous offre la terre, ceux que nous devons dénoncer, ce sont les agents de la répression, les inconscients qui leur ser­vent de prétexte et de caution, et les trafi­quants qui prolifèrent grassement sur un sol engraissé par la chair éclatée de leurs victi­mes.

Jacque Lesage de La Haye.




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