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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Une junkie : Sylvana
{Marge}, n°10, Mai-Juin 1976, p. 6.
Article mis en ligne le 21 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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J’ai rencontré Syivana la première fois à l’hôpi­tal Fernand Widal ; tout comme moi elle attendait une entrevue avec un psychologue de l’équipe à Pivat. Nous étions tous les deux accrochés au Brown-Sugar, cette héroïne en cristaux marrons particulièrement forte. Assis sur des fauteuils autour d’une table ronde pleine de revues, la fine fleur des junkies de Paris discutait du seul et unique sujet « vraiment intéressant » : la Dé­fonce. Nos regards se sont croisés, puis nos sourires ; un regard qui en disait long sur notre passé, un sourire qui effaçait tout l’espace d’un instant.,.
Deux ans après, je l’ai rencontrée par hasard dans une boîte africaine de Paris. Je lui ai de­mandé qu’elle me parle d’elle, de sa vie quoti­dienne, de sa conception de l’existence en géné­ral. Les yeux cernés, étourdis par la musique bruyante, stimulés par un joint d’herbe perdus au fin fond de la nuit, une communication intense s’établit. Elle s’est livrée sincèrement : son vécu est surprenant, mais n’est malheureusement pas unique, loin de là. Des milliers de junkles ont connu, à quelques différences près, le même sort. Pour ne pas altérer l’authenticité du récit, je n’ai ni corrigé les fautes de français, ni coupé ou supprimé de phrases.
- "Ça fait longtemps que tu te shootes [1] ?
- Oui, ça va bientôt faire sept ans. Sept années que je décroche et que je raccroche, j’ai l’impression que ça n’en finira jamais. Pourtant j’ai essayé plusieurs méthodes de désintox, mais rien à faire. L’envie de recommencer était toujours plus forte que moi et à chaque fois je repars en galère...
- Comment as-tu commencé ?
- J’ai rencontré un type quand je vendais des bijoux dans ie métro. Lui, il était présentateur et animateur dans un cabaret, un type très chouette. On s’est tout de suite aimé très fort. Puis on est parti faire un voyage en Californie. C’est à San Francisco qu’on a rencontré une bande de junkies [2]. Des gens sympas, tout le temps défon­cés. C’est là qu’on a commencé ; c’était super. On touchait la blanche au prix de gros parce qu’un copain de la bande était dealer [3]. Au début, avec un shoot par jour, tu es stone [4] toute la journée, puis tu passes à deux, puis à trois. Tu augmentes parce qu’un seul te suffit plus, mais tu n’est pas plus défoncé avec trois. Quand ça fait un mois que tu te shootes tous les jours, c’est déjà difficile d’arrêter net ; c’est dur, mais possible. Là-bas, nous n’avions pas de problème de fric car Mike travaillait dans une boîte toutes les nuits, on avait largement de quel vivre. Ça a duré six mois. Nous n’avons pas pu nous faire renouveler nos visas comme la première fois ; il a fallu reprendre l’avion pour Paris. On a acheté de la poudre pour le voyage et pour nous laisser le temps d’en trouver à Paris. A cette époque, on carburait tous les deux à trois shoots par jour. Quand on avait beaucoup de poudre, on s’en faisait cinq. Trois bons, c’était te minimum pour ne pas être malade. Le stock de poudre fut vite épuisé et c’est là qu’une course folle a commencé. On découvrait le revers de la médaille. D’abord Mike n’avait plus de boulot car Paris n’est pas aussi délirant que Frisco. C’est dur de trouver du tra­vail dans le Music-Hall. A Parts, la combine de bijoux était trop connue et ça ne payait plus. Et puis ici, le Cheval [5] est rare, donc cher et de mauvaise qualité. Nous étions pris à la gorge. Mike s’est mis à fréquenter les junkies de Mont­parnasse. C’était des types louches, pas clairs... Je veux dire que ce n’était pas simplement des junkies, leurs attitudes, leurs manières pleines de frime me gênaient. Ce n’est que plus tard que Mike m’a tout raconté, le jour où j’ai trouvé un flingue dans la poche de son blouson. C’étaient tous des braqueurs et Mike faisait partie de la bande. I ! se faisait appeler "Fender". Presque tout le fric qu’il ramenait partait aussitôt dans la poudre. Au bout de quelques mois, Mike est tombé pour un braquage de poste ; il a pris sept ans. Je me suis retrouvée seule, déboussolée, perdue dans la grande ville. Je me suis mise à michetonner, c’était la seule solution ; il fallait que j’assure à moi toute seule 250 F de poudre par jour, un demi-gramme quoi. Puis j’ai rencontré des junkies de toutes sortes, des bons, des mau­vais, et on se retrouve là.
- Et maintenant, comment tu fais pour te payer ta poudre ?
- Ça fait un an que je vis avec un dealer, il a ses clients à lui, moi j’ai les miens. On arrive à s’en sortir comme ça. Mais c’est dangereux, très dangereux. Autour de moi les dealers tombent presque tous les jours. C’est vraiment pas cool, rien qu’au niveau des junkies. Il y a des clients qui souvent n’ont pas de sous et Ils viennent pleurer pour qu’on les tourne. Il y a les braqueurs qui sont prêts à t’égorger pour un sachet, la plupart d’anciens loulous qui se sont mis à la défonce. Il y en a d’autres encore qui sont soup­çonnés d’être des balances parce qu’un tel l’a soi-disant vu parler aux flics ; ça n’en finit plus, ce n’est que salades sur salades. Dans ce milieu, tu ne peux te fier à personne. Bien sûr, les pires ce sont les "Stups" [6]. Sûr qu’ils savent qu’on fait du buiziness de poudre et ils attendent qu’on fasse une erreur pour nous serrer. D’ailleurs, ils nous ont prévenu...
- Pourquoi, tu les connais ?
- Bien sûr ! Tu ne peux pas mettre les pieds à Montparnasse ou au Quartier sans qu’ils te tapent aux fafs et qu’ils te fouillent. A force de te faire alpaguer tu finis par tous les connaître. Et ils ont l’œil ces salauds-là. On dirait qu’ils savent si tu es chargé ou pas. Avec leur gueule de faux jetons et leur air de s’en foutre, ils n’attendent que l’occasion de te mettre au trou. Eux, ils ont te temps, Ils savent qu’un jour ou l’autre ils auront un renseignement qui leur permettra de te faire plonger...
- Un renseignement ?
- Ouais, un coup de balance quoi ! Tu sais, par exemple, ils font une rafle. Ils embarquent tous les défoncés du coin. Ils en choppent obliga­toirement quelques-uns qui sont chargés ! Pas beaucoup, un sacheton et une seringuette par exemple. Et le mec, après une nuit de dépôt, ii est en manque ; c’est alors un jeu d’enfant que de le faire parler... et s’il ne veut pas balancer, ils lui promettent de le faire plonger. S’il ne laisse pas impressionner, ils lui mettent sous le nez un shoot et une seringue : alors là, je connais très peu de types en manque qui peuvent résis­ter ; c’est con, mais c’est comme ça !
- Et pourquoi donc ?
- Parce que le manque c’est terrible. Tu as des douleurs partout, un peu comme des courba­tures à la puissance mille. Tu as des tremblements et tu claques des dents, et deux minutes après tu es en sueur et on dirait que tu étouffes. Et tu sais qu’il suffit d’un shoot pour arrêter tout ça ; juste un petit shoot... Quand tu es dehors, inutile de te dire que si tu n’as pas d’argent, tu braques un dealer ou un pharmacien. Mais quand tu es chez les flics et qu’on te mets sous le nez une seringue et un sachet de poudre, je maintiens qu’il y a très peu de mecs en manque qui peuvent résister, il y en a ; par exemple les Stups ont fait ça à mon mec, il s’appelle Eddie, et il n’a pas balancé. Il a une telle haine des flics que jamais il ne s’allongera ; mais il y a très peu de gens comme ça...
- J’ai été accroché longtemps, je sais que ta vie de junkies a des instants d’extases sublimes, mais aussi de terribles moments de déprime ; c’est ce qui m’a fait arrêter ! Et toi Sylvana, sept ans, c’est pas assez ?
- Tu sais, j’ai souvent essayé d’arrêter et à chaque fois Je replongeais. Maintenant, je me suis fait une raison. Je sais que j’ai atteint un point de non-retour. Il n’y a plus d’autres issues que celle de continuer. Je suis junkie jusque dans les tripes, j’ai ça dans la peau, je n’y peux rien. Les toubibs le savent bien, ils me donnent mes doses de méthadone [7] toutes les semaines. Eux aussi savent qu’il n’y a plus rien à faire. Je connais des junkies qui ont décroché définitivement. Et ce n’est pas le valium ou la métha qui les a sauvé. C’est simplement le désir profond d’arrêter. La cause qui les a amené à vouloir arrêter importe peu. Chacun a son trip... le tout, je le sais, c’est le désir d’arrêter : et ça je ne l’ai jamais eu vraiment. Quand j’ai fait les désintos, c’était pour souffler un peu. Mais jamais je n’aurais pu penser un seul instant que j’avais fait mon dernier shoot. Non pour moi. c’est fini. Je me shooterais tout le temps, d’autres en sont morts avant moi et ne serai pas ta dernière. On peut dire que je suis une victime de la société, un symbole vivant du malaise des jeunes ou des autres conneries du même style... Quand je constate la pauvreté de la vie des gens qui me sortent ces choses-là, ça me fait rire. Et quand je vois la vie du petit étu­diant et du prolé, je préfère encore sincèrement la mienne".

Propos recueillis par Patrice Centonie.

Notes :

[1Piqûre intra-veineuse.

[2Toxicomane aux Opiacés ou à la Cocaïne.

[3Vendeur de drogue.

[4Défoncé.

[5Héroïne.

[6Police des Stupéfiants.

[7Opium synthétique en expérimentation à F.-Widal et Ste-Anne.




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