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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Champagne et cabaret
{Marge}, n°10, Mai-Juin 1976, p. 8.
Article mis en ligne le 21 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Il est 22 heures. Bonjour !
Les lumières rouges cachent mon mépris et mon ennui. Je file au vestiaire me changer. La glace-maquillage : devenir belle, divine, inaccessible. Je suis partagée entre le trac et le dédain pour tous les hommes qui vont défiler. Une cigarette rapide, l’entrée en scè­ne, le masque.
Des clients narquois, jeunes, et un peu saouls se moquent de deux filles impassibles à leurs plaisanteries grasses. Habilement, elles mettent tout en œuvre pour les emmener à une petite table.
Au bar, l’attente, énervante. Les filles et les barmaids recommencent chaque soir le même cycle de discussions : bobos physiques, fringues, coiffure, famille et petits problèmes. La musique que je laisse m’envahir toute en­tière, corps et âme, m’emmène dans un mon­de de regards à la Marlène et de sourires à la Marylin. Mes mains portent un whisky à mes lèvres grenates.
Je n’aime pas l’alcool, mais après quelque temps passés dans cette ambiance. IL FAUT un à deux whiskys pour démarrer la soirée, pour sourire jusqu’au bout, pour me détacher des conneries que me raconte le monsieur à côté de moi.
Costume gris, respectable des pieds à la tête, marié, cinquante ans, il est venu se détendre après une journée de conférences. Je l’aborde très gentiment, il m’offre un verre. Cinq minutes plus tard, sur un signe péremptoire de la barmaid, je l’emmène à la Chapelle.
La Chapelle, dérisoirement nommée, où l’on communie au champagne, source intarissable, miracle du cabaret.
Ses mains s’agrippent aux miennes, son sexe mou tremble, ses lèvres rétrécissent et ses yeux s’exhorbitent : quant à moi. j’essaie de ne pas y penser, d’allumer une cigarette et de continuer à discuter. Il voudrait m’em­brasser et me peloter, mais le rideau s’ouvre et un numéro de steap crée la diversion pour cinq minutes. Il regarde, je jette le cham­pagne. Il m’explique que ça ne l’excite pas. Il n’est pas le premier à me dire ça, loin de là. Il faut avouer que la plupart des numéros de streap-tise consiste à danser sur un jerk, à se déshabiller en deux secondes et à conti­nuer à jerker nue.
Deux heures plus tard, trois cadavres s’ali­gnent sur la table : il a la possibilité de m’emmener dans un hôtel - trois bouteilles de "champ", c’est le tarif pour emmener une fille.
Si je pars, il me donnera cinq cents francs, et son sexe flasque frétillera orgueilleuse­ment. Je me déshabillerais vite et il me contemptera heureux de sa bonne affaire. Il me serrera dans ses bras, un ou deux baisers mouillés dans le cou, un ou deux sur la bou­che. Je détournerais la tête, glacée et dégoû­tée, puis j’irais m’allonger sur le lit telle une statue et le regarderais enlever ses habits, impatient et maladroit. Une fois nu, il plonge­ra, grognera et m’embrassera. Je fermerais les yeux pour ne pas le voir et je penserais à autre chose pour ne pas le sentir. Vingt minutes plus tard, je sauterais dans un taxi, liberté retrouvée, masque enlevé et fric dans le sac.
Celui-ci ne m’emmène pas, sa bourse est vide. Il me donne un pourboire et il se sauve comme s’il allait manquer un train.
Je rejoins les filles inoccupées, qui râlent soit de n’avoir rien fait, soit de s’être emmer­dées avec des clients qui puaient l’ail et la transpiration ou d’autres qui ne voulaient pas consommer. Je vais danser pour me changer tes idées.
Objets ruisselants de cheveux, corps am­brés étincelants de bijoux, récalcitrants à la tendresse, attirées par l’odeur du fric, plantes carnivores insatiables, les filles-machines arrachent imperturbablement et avec diplo­matie, l’argent là où il se trouve.
Toujours grugés, mais souvent contents. les clients défilent et se ressemblent dans leurs habillements, dans leurs paroles, dans leurs conditions sociales et dans leurs frustrations sexuelles qui s’accommodent - quand ils paient - d’une branlette castratrice maison.
Certains tombent amoureux et reviennent chaque soir nous harceler de cadeaux et de jalousie. Ils implorent, offrent rente mensuelle et appartement, nous poussent à quitter te cabaret et à leur appartenir complètement. S’ils sont très riches, certaines filles acceptent, moi, ils me font toujours penser à des petits chiens.
La soirée se déroule ainsi, parfois les clients se succèdent rapidement ou alors je m’endors discrètement dans un gros fauteuil.
Il est cinq heures. Bonsoir !
J’encaisse mon fixe et mon pourcentage qui seraient Insuffisants sans les pourboires. Ouf... fini ! Sept heures de représentation c’est épuisant.
Les rapports avec les clients sont toujours sado-maso, et il faut souvent lutter pour gar­der le rôle sado, leur laissant le masochisme au premier degré dont ils raffolent tant. Satis­faits de cet état, ils "raquent" sans discon­tinuer.
Psychoputes de service, nous écouterons leurs Jérémiades parfois toute une nuit, nous préservant de notre mieux contre leurs assauts spasmodiques et affamés.
Au contact perpétuel de ces hommes de toutes sortes et de toutes qualités, nous avons acquis une connaissance plus ou moins approfondie de la psychologie masculine. Dans ce métier où le charme est atout ma­jeur. nous avons appris à tirer parti de nos moindres possibilités, pris de l’assurance et de la prestance. Froide et calculatrice telle est la fille de cabaret.
Le quotidien n’est pourtant pas toujours très drôle. La fatigue morale et le manque de sommeil se font souvent ressentir. Ce métier exige des compensations fortes. Le besoin de s’étourdir, d’oublier ou de compenser prend différentes formes d’expression.

  • par l’alcool bien qu’en absorbant déjà une grande quantité le soir, nombre de filles continuent le même rythme la journée ;
  • par l’argent : que l’on se met à dépen­ser excessivement, achetant n’importe quoi, n’importe où, n’importe comment ; cercle vi­cieux du fric ;
  • par écœurement de l’humanité, nous nous protégeons par une forme de schizophrénie ne laissant dépasser que pessimisme et indifférence, et qui nous permet de vivre des moments "cools" avec quelques rares per­sonnes complices.

    Notre sexualité est évidemment boulever­sée, en raison d’une surabondance de "pas­ses" et flirts malsains. Le désir sexuel s’évanouit petit à petit chez les filles seules, quant aux autres cela peut aller - en passant par l’indifférence - jusqu’à une révolte viscérale contre tout attouchement.
    Voilà .nous venons de passer notre dernière nuit au cabaret. Grâce aux économies, nous allons pouvoir respirer.
    Il nous a semblé important de dénoncer l’enfer de la petite pute de luxe marginale, qui s’est retrouvée dans une société de su­per-consommation et de destruction de l’iden­tité.

    MAITE et TANIA.




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