Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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A poem is a nack person
{Marge}, n°12, Avril-Mai 1977, p. 2.
Article mis en ligne le 18 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Elle ne sait pas comment ça a commencé. A 18 ans, elle se souvient de son corps. Ou avant déjà. Un corps de femme mûre, liquide, pesant, les seins lourds, le ventre adipeux, elie se revoit telle qu’elle osait se regarder quelques fois. Pas de face, dans la glace, mais par morceaux, le ventre, puis les seins. Elle les soupèse. Ils n’ont pas de forme. Sa chair ne sent rien. Elle se caresse. Elle se cache jusqu’aux jambes qu’elle trouve plutôt réus­sies. C’est la planche de salut durant ces examens répétés. Pas trop souvent. Elle met des grands pulls de couleur noire. Sans for­me. Ses jambes le plus souvent exposées, nues. Ses fesses, ça va. Corps enfantin res­suscité. On lui dit qu’elle est ronde. Avec les garçons elle se présente de préférence cou­chée, quand on ne peut faire autrement que de se déshabiller. Ou dans le noir. A plat son ventre disparaît et ses seins ne tombent pas dessus. Elle efface l’obscénité que son corps ne cesse de lui présenter. Elle ne se caresse pas. Seul son sexe a droit à son attention. Elle se masturbe de manière répétée. Compulsivement. Après une nausée l’envahit. Elle retrouve le reste de son corps qu’elle croyait avoir oublié.
Elle a découpé une vieille gaine de sa mère et en a fait une sorte de corset, avec des agraffes, à l’aide duquel elle comprime son abdomen, jusqu’aux seins. Habillée, elle n’a plus de ventre. Elle enroule des bandes velpo autour de ses seins. Dans ses chaus­sures, elle amasse du carton en guise de ta­lonnettes pour se réhausser. Ainsi équipée elle peut affronter la rue et le regard.
On ne peut pas aimer son corps. Elle en est persuadée. Aussi quand on lui suce les seins, elle se sent mal à l’aise. Elle ne re­garde jamais l’autre tant elle a honte de son corps. Elle veut éviter la gêne dans e regard de l’autre d’avoir à toucher un corps aussi déplaisant. Le seul moment de répit, c’est le coït en lui-même. Là elle sait que son corps est oublié dans l’accomplissement de l’acte. Elle devient lieu de plaisir tout simplement. De son plaisir aussi.
Avec un tel corps, il est impossible qu’on l’aime comme ça. Elle doit en faire plus que les autres. Alors elle est excentrique, révol­tée, nihiliste. Elle fait le clown. Pas de répit. Quand ça suffit, elle rentre. Elle se déteste. Elle se met à manger.
Elle mange avec plaisir, puis sans plaisir. Elle continue. Elle se regarde dans la glace. Son image grossit avec la quantité qu’elle in­gurgite. Quand elle n’en peut plus, elle se couche et essaye de dormir. Elle ne parle pas. Elle est de mauvaise humeur.
Ce soir j’ai vu "Je, Tu, Il, Elle". L’adoles­cente, c’était moi. Le sucre en poudre avalé machinalement. Le mépris du corps. La solitu­de. La quête d’amour. Les aventures où l’on se donne comme marchandise avariée mais tellement désirante...
Chez son père on la poussait à manger. Comme si elle mangeait mal chez sa mère. Elle se goinfrait avec avidité. Elle était boute en train et coquine pour en avoir plus. Elle barrait son corps sexué, son corps tout court. Elle n’essayait pas de se rechercher belle à ces moments-là. Elle était la petite fille qui bouffe. Sans désir de l’autre. Elle avait peur de son père. Mais elle recherchait son appro­bation. Il la taquinait sur sa gourmandise. Elle a 20 ans maintenant. Elle a vécu pas mal de trucs où tout ça n’avait plus d’importance. Elle s’était sentie aimée et recherchée. Et refusée aussi, mais ça fait rien. A Grenoble on la connaissait bien partout. On l’appelait Myrtille et elle faisait n’importe quoi. Com­me quelqu’un de très émancipé. Mais ce qu’elle voulait surtout c’était faire l’amour et qu’on la désire. Ça marchait plutôt bien. Mais elle faisait quand même pas mai d’efforts pour cela.
A Paris elle s’est installée rue des Caves, Elle a dragué tous les mecs du coin, on dit, mais elle reste avec aucun. Plus exactement ils ne restent pas avec elle. Enfin ceux qu’elle voudrait. Elle commence à manger beaucoup, comme avant. Mais elle a trouvé un truc pour se sentir bien après. Elle vomit. Elle met un doigt dans sa bouche. C’est facile. Pas au tout début. Après elle est très faible. Mais vide. Libérée de sa hantise. Alors elle instau­re ce mode de vie. Elle bouffe. Elle dégueule. Plus de désirs de l’autre. Elle ne recherche que ce va et vient qui a mène au vide parfait. Elle ne se sent bien que quand le processus ust achevé. Elle n’a plus besoin de mettre son doigt dans sa bouche.
Elle est devenue mince. Elle se sent dési­rable. Du moins en ce qui concerne son corps. Mais elle ne désire plus comme avant.
Son corps n’est plus érotisé comme avant. Elle a de longues périodes de frigidité qu’elle passe à bouffer/dégueuler sans penser à au­tre chose. Elle se masturbe quelquefois. Mais c’est plus comme avant. Elle se trouve pourtant désirable. Mais elle aime de moins en moins son visage qui pour elle reflète le vide de son esprit.
Elle n’arrive plus à écrire. Elle lit difficile­ment.
Maintenant quand elle a envie de manger, ça passe avant tout le reste. Même si elle désire quelqu’un très fort. Alors elle rentre chez elle et elle dégueule. Après elle se couche. Vide. Elle pleure. Sa tête lui tourne sou­vent.
Quand elle a mangé, même un tout petit peu, il faut qu’elle dégueule. Sinon elle se sent mal, comme enceinte. Elle a besoin de vider son corps, sinon il n’est plus à elle. Elle ne peut pas toucher quelqu’un, même qu’elle désire très fort, sans passer aux toilettes. Elle ne peut pas faire l’amour avant ce rituel d’évacuation. Elle le fait mieux, d’après elle après avoir dégueulée. Quand elle se sent faible et fragile, elle a l’impression de se donner plus, totalement.
Elle a peur des autres. Elle pense qu’ils ne l’aiment pas. Surtout ceux qu’elle désire. Elle se sent maladroite quand elle est en leur présence. Mais elle reste. Elle attend son verdict. Quand on la rejette, elle a mal. Mais elle oublie vite. Elle achète vite à manger.
Elle croit qu’elle va mourir bientôt. Mais elle ne sait pas comment ça arrivera. Lentement, elle suppose, de tout son corps, petit à petit. Ou alors ça durera toute sa vie com­me ça. Ce continuel va et vient inutile et dé­risoire, cette gamme variée de cuvettes de chiotte, cette odeur, cette faiblesse, ce quoti­dien monstrueux qui la dépasse entièrement.

Dominique.




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