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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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{Marge}, n°12, Avril-Mai 1977, p. 3 et 5.
Article mis en ligne le 21 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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carrées dont nul ne sait plus le secret puisque toutes les amazonest égaliennes s’enfuirent dans la forêt profonde, elles et leurs derniers enfants qu’on découvrit peu après égorgés de leurs mains et laissés ouvertement prés de la dernière borne marquant les frontières du monde connu -, et ces cahutes de bouses et de pailles, de planches arrachées aux navires de l’époque précédente, tant l’histoire est rapide à délier les tempéra­ments bâtisseurs ; avec leurs pots de plantes pré­cieuses, leurs instruments de musique en cara­pace de tortue, les jouets creux servant de ca­chettes pour d’autres jouets, on n’en finirait pas d’énumérer les richesses qui brûlèrent dans les 10 villages et les 30 baraques !
Naturellement une partie de ces dépouilles pu­rent atteindre sans encombre l’Institut où des fortes-têtes comme Otden, comme Moppée. com­me Broffen, comme Borris, comme Bancarli (l’au­teur d’un livre mémorable qui ne vit jamais le jour hors de l’enceinte réservée de la chambre de ce génial découvreur), comme les docteurs T. et U. comme lldha Montbarni et sa fille Harry-Pearl Montbarni-Valgrand. comme Céciliù, ce fi­nancier de surface, comme les fuyards de Mottgrelbach, et même comme l’irascible Pol Becque, sur qui pesaient tant de soucis.
Naturellement aussi, la plus grosse part du butin glissa entre nos mains pour aller enrichir les ploutocrates Mérope et Juhion, transgresseurs de métiers, baroudeurs des places réservées à l’opéra de Litosrowa, où se tenait leur quartier général, boîte de Pandore s’il en fut.
Le soleil fort et jaune citron m’appesantissait, mes bras, lourds et gourds étaient enveloppés dans des cataplasmes d’argile verte, le docteur C. me nourrissait de bouillies aux fruits de mer ; j’écoutai attentivement les pattes des araignées gravir le long des accoudoirs de la sorte de cosy où l’on m’avait mis.
Un choc se dissipa au loin, comme une pelotte basque. Des réverbères frisèrent la véranda, on déclara le couvre-feu. on me fit suer on recueillit ma sueur dans des draps que je savais être de fabrication maison.
Le docteur C. s’absenta et je comptai les chocs et les aspirations réverbérantes. Des chats gris et beige cendré s’installèrent sur les rebords de mon lit, où if fallait derechef que je me tienne à l’indienne, mon cou s’était considérablement étiré.
La salle de séjour prit des teintes cendrées tantôt fulgurantes tantôt gravides, j’appuyai de toutes mes forces contre le soupirail des instal­lations sanitaires, un long fil de glaires s’échappa de mes orifices, mon nez fut dévoré par les étoi­les de l’ourse, quelqu’un avait manigancé mon transfert et maintenant je devais tout lui dire, mes accents et ma grammaire.
Il n’en fut pas de même en ce qui concerne un autre pensionnaire, un nommé Sostagonitch, qui était en proie à une ivresse bien plus acha­landée en pirogues, vents arrières, vols de goé­lands, doigts arrachés dans lesquels on avait bâti des caves de protection, lampes à huile des cannaders.
Sostagonitch fut transporté deux mètres plus près de la bande frontalière où il devint défi­nitivement fou.
Pendant ce temps le téléphone sonnait et le docteur C. n’apparaissait toujours pas, je m’ima­ginais qu’on lui avait fendu les deux cuisses pour en extraire des grenouilles en obsidienne, mais Harry-Pearl Valgrand, la fille d’Ilda, vint à ma rencontre sur la plage bouillante où l’on pouvait suivre les traces enlacées des crabes et des oiseaux de la côte, tandis que les pirogues de Sostagonitch battaient l’écume qui déformait le soleil basculant.</p<

Nicole Moreau


SÉQUENCES (suite)

Harry-Pearl dit : "Les agents ne vont pas tarder à isoler le bacille D.E.9, il faut nous hâter de contrecarrer les dimanches puritains ; Karl, vous vous souvenez de Xan-Tua, l’ensorceleur métèque du delta, le voici qui vient à notre rencontre ! J’ai un dossier de banquette à faire rembourrer de cuir, voulez-vous m’aider ? les 40 bourgeons éclatent." Et je ne pus que lui murmurer en in­versant toutes les syllabes : "Harry, comment vous remercier de ce que vous avez fait pour ce pauvre Julio ? apportez-lui vite une cuisse de dinosaure, sa mère pleure à Kitibasti-Ono, les palmiers vont engloutir sa maison, sa maison-mère, Harry, Pearl, fermez les yeux de l’émigré du quai, les ombres des partis centristes sont cer­tainement en train de lui enlever ses nerfs den­taires."
Harry-Pearl se pencha sur le téléphone nasil­lard et se mit à le recouvrir de laque blanche puis à le baigner dans un grand bassin de liège qui flottait sur les premières vagues.
J’entendis parmi eux cette réflexion : "Les ri­ches artisans font émailler leurs vaisselles, les pauvres s’époumonnent pour sortir vainqueur des hauts-fourneaux, et ceux qui sont entre les deux font les camelots et les gigolos et encore doivent-ils être échaudés plus souvent qu’à leur tour et c’est la raison pour laquelle on s’enlise et qu’on fait le cabot."
Comme ils avaient remarqué que je les écou­tais. ils me lancèrent : "Et toi, le fignoleux. fais voir ta médaille, ce qu’elle représente ?" et ils vinrent dans le bassin où je me tenais penché en avant en train de laver mes jambes ; ils en firent autant ; ma médaille de recrutement ne portait qu’une griffe, qu’un parafe, qu’un mot mo­bile avec des angles et six paires d’anses for­mant un tour.
"Malin !" dit l’un deux, à qui je frottai la poi­trine à l’endroit où sa médaille reposait sur la peau, et nous fîmes des bagarres d’eaux à deux mains.
Mais le jour avançait toujours de sorte que j’aurais voulu le retenir pour éviter de tomber ou de péricliter.
Les bœufs traversèrent l’esplanade ; deux ca­téchumènes les firent se ranger à un endroit con­venu, puis ce fut l’heure des écoles mais les en­fants venaient précisément de quitter la place.
Une patrouille ne put s’empêcher de nous faire circuler ; déjà nous nous séchions en pratiquant la gymnastique Hu-Qang ; la pension Motchiquà ouvrit grand ses volets de sapin et une fois ins­tallé devant une table j’écrivis un poème à Harry-Pearl, qui, pressée d’allier le costume d’Alcovraz à celui du vestiaireC’4, avait cousu bord à bord les lèvres des plaies de nombre de dandys qui, à peine sortis des refuges des "jeunesses inter­médiaires", s’étaient lancés à la poursuite des lutteurs cajolés sévèrement ; ceux-ci, las des ré­criminations qu’ils recevaient s’ils s’aventuraient dans la Baagerstraat, avaient organisé une ri­poste.
Mon style crépita chaudement ; le message, commencé dans un poème moppéien, se changea en une salve de phrases brutes semblables les unes aux autres et comme se renvoyant une balle indivisible autant qu’élastique : puis je chan­geai de cheval et brûlais le tout : Il était l’heure de se présenter au parloir.
Je cognai à la vitre et montrai mes nouvelles bribes à Vince-Berger, qui recula en protestant que ce n était pas de son ressort.
Au lieu de retourner à la pension Mochiquà, j’obliquai en prenant soin de ne marcher que sur les carreaux pairs du dallage rendu luisant par la pluie récente. J’arrivai ainsi dans la rue Gadleby qui aboutissait à la ruelle Yarétsou. le cœur historique de la ville, en réalité le quartier le plus insalubre, le plus humide, mais le moins bruyant.
J’installai mon étalage de couvertures piquées, de cerceaux en roseaux, de pipes et de semel­les raides, de monocles et de brochures traitant des revenus agricoles comparés des différentes parties de la péninsule et des Moyens-Plateaux.
Là commodément, j’écrivis la suite du texte adressé à Harry-Pearl, villa Nguyen-Dja, 02 H G 56.13.
Cela me prit tant de temps que le soir descen­dit sans que j’eus rien pris à manger, et je n’avais bien entendu pas vendu ou échangé un seul des articles de mon échoppe improvisée.
Je veillai le plus longtemps que je pus pour mieux me convaincre de la nécessité de recom­mencer la rédaction complète de ce prétendu message : je pensais : "Les dés sont pipés je me moque des jeux isolants" et je ne pouvais pas écrire de nouveau : "Les dés sont pipés ?" sans me dire en ressac : "Ces jeux m’isolent Harry", et je lui écrivai alors : "Harry, Pearl, les dés, les dés, les jeux, les jeux, des milliers d’années en masse compacte" mais je n’apercevais que "cela n’avait pas de sens, les oreilles récalcitrantes", aussi évitai-je de lui écri­re ce que je venais d’écrire, et devais-je trouver la faille ou au moins la consanguinité, non ?
J’allai m’attirer des ennuis tantôt subtils tan­tôt empoussiérés d’anciennes chasses ; la phase précédente venait à peine de se résorber dans un limon, que je me sentis déjà des ailes aux pieds, comme un qui a volé le feu et qu’on peut facilement suivre à la trace : des braises se sont déposées, noircissant des plaques du terri­toire où II évolue ainsi, le seul de son espèce, croit-il, à courir pour dépasser d’une tête les tortues et les lièvres ailés qui lui font accélérer sa course.
Mais chaque événement suivant prend la place de choix et des millions de particules vivantes ou ne demandant qu’à vivre un instant se pré­cipitent dans le tourbillon creux de la fin subite d’une image qui a mis de longs mois à se dé­gager du flot.
Moppet mordit à belles dents aux grappes de bananes naines recourbées et but des gorgées d’eau préalablement dessalée.

Nicole.




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