Présentation d’Informations Correspondance Ouvrières (ICO) (1958-1973)

jeudi 10 octobre 2013
par  ArchivesAutonomies

I.C.O. a vécu, comme regroupement plutôt original, rassemblant, de 1958 à 1973, dans un travail commun marxistes et anarchistes et, quoi qu’on en ait dit ou qu’on en dise encore, avec une certaine base idéologique commune. Retracer son histoire, si cela peut permettre de comprendre la genèse de la présente brochure écrite dans le feu de l’action au cours de l’été 1968, n’est pas totalement donner vie à tout un ensemble de relations qui n’étaient pas seulement politiques, à des incompréhensions, à des différends qui ne venaient pas toujours à la surface. Ce que nous allons en dire ci-après est forcément schématique. Il nous importe avant tout de préciser qu’avant 1968, I.C.O. ne regroupait guère qu’entre 10 à 20 camarades à Paris, que ce n’était donc alors qu’un petit groupe même s’il avait des contacts en province et à l’étranger et que les quelque mille exemplaires du bulletin mensuel diffusés après dix années d’existence ne doivent pas trop faire illusion sur l’importance et l’influence que ce noyau militant pouvait alors avoir.
Il y a dans la naissance d’I.C.O en 1958 et dans sa fin en 1975 une certaine ironie de l’Histoire : si sa naissance fut due à une scission dans le groupe Socialisme ou Barbarie en raison d’une fausse interprétation des événements d’alors et des conclusions organisationnelles qui paraissaient en découler, son éclatement en 1975 fut la conséquence d’une fausse interprétation des suites de mai 1968 et des mêmes conclusions organisationnelles qui paraissaient en découler. En 1958 comme dans les années post-1968, le milieu "gauche de la gauche" pensait que s’ouvrait une période de lutte, voire une période révolutionnaire qui devait se traduire par le regroupement d’une avant-garde dans des structures capables de faire face aux "tâches" qui s’imposaient alors. Ceux qui n’adhéraient pas à ces schémas devaient partir ou être exclus pour ne pas gêner la réalisation du "grand projet".

Quelques considérations de base

La période qui s’étend de 1958 à 1968 n’est pas souvent considérée en elle-même.
Elle peut être vue :

  • d’un point de vue économique comme partie intégrante de ce que la classe dominante en France a appelé les "trente glorieuses", avant tout parce qu’elles furent bénéfiques pour l’accumulation du capital en France
  • d’un point de vue politique événementiel, comme s’ouvrant par la fin de la guerre d’Algérie, et se terminant par la montée de l’intervention américaine au Vietnam, le tout sur fond, en France, de guerre froide, d’anticolonialisme et d’anti-américanisme.
    du point de vue des travailleurs et de la lutte de classe, comme définie par la mutation conséquente notamment du prolétariat agricole en prolétariat industriel, le développement du secteur des services, la quasi-disparition du chômage et l’accession pour beaucoup à des conditions matérielles de vie meilleures (expansion du logement et de l’automobile).

Cette période va toucher différemment les orientations politiques de trois générations distinctes :

  • Une large génération (en réalité plusieurs) regroupait tous ceux qui avaient connu l’avant-guerre, la deuxième guerre mondiale (parfois même la première ou tout au moins ses séquelles familiales et commémoratives) et l’immédiat après-guerre.
  • Une autre génération, beaucoup plus réduite, avait fait ses classes politiques à des degrés divers dans la lutte contre la guerre d’Algérie (parfois, n’osant pas franchir le pas de la désertion, contrainte d’y participer, se mobilisant, notamment pour le milieu étudiant, lors de la révocation des sursis, dans des actions diverses contre la guerre).
  • La troisième génération n’ayant pas eu à faire les choix dramatiques que posent en pratique les guerres, arrivera par divers biais sur le terrain politique en ayant grandi sans trop de difficultés dans l’apogée de ce que l’on appelait déjà la société de consommation et pour laquelle certains idéologues vantaient déjà (ou déploraient) l’intégration dans la société capitaliste moderne.

La politisation dans le conflit algérien

La guerre ouverte commence en Algérie dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954. Cela ne passa pas inaperçu mais on ne peut dire qu’elle eut à ce moment des répercussions en métropole tant on la minimisait, ne parlant jamais de "guerre", employant le titre anodin "d’opérations de maintien de l’ordre". Le gouvernement, début 1955, commence à envoyer le contingent en Algérie ce qui déclenche des manifestations vite réprimées. Pourtant, peu à peu, tout prenait de l’ampleur ; d’autres manifestations fin 1955, début 1956, organisées par des groupes étudiants ou politiques marginaux, se heurtaient pourtant à l’indifférence, voire à l’hostilité des organisations syndicales et du Parti Communiste.
C’est cette situation qui conduisit à la formation d’une coalition électorale, le Front Républicain "pour la paix en Algérie" qui remporta à une forte majorité les élections du 26 janvier 1956. L’affirmation de cette perspective de paix par le socialiste Guy Mollet devenu président du conseil, la nomination comme gouverneur de l’Algérie du général Catroux pour œuvrer en ce sens, entraîna une réaction violente des colons soutenus par une fraction de l’armée de métier, la seule engagée jusqu’alors dans les "opérations de police". Faisant une totale volte-face, la coalition gouvernementale (avec l’appui du Parti Communiste) vota des pouvoirs spéciaux pour la poursuite de la guerre et l’envoi définitif du contingent (et la révocation des sursis universitaires), s’engageant dans une guerre totale. Mais ce sera une impasse avec la montée d’un radicalisme colonialiste en Algérie, et en France la montée d’un radicalisme anticolonialiste et d’une opposition de plus en plus conséquente à la guerre : celle-ci franchit même la Méditerranée avec les actions terroristes du F.L.N. [1] algérien en métropole et un contre-terrorisme de la répression officielle et des ultras de l’armée avec l’O.A.S. [2] Pour en arriver en mai 1958 à l’insurrection à Alger des colons et des militaires de carrière et le recours à de Gaulle dans le semi coup d’État du 13 mai 1958.
Pour comprendre les événements qui entraînèrent la formation d’I.C.O., il faut tenter de comprendre la crise profonde de tout le système politique français qui ne parvenait pas à résoudre les résistances à la décolonisation, résistances qui s’appuyaient sur les classes moyennes traditionnelles (paysans, artisans, commerçants) réduites par l’évolution du capitalisme en France et dont le poids politique ne correspondait plus du tout à leur importance économique. S’appuyant sur la révolte des colons algériens français et d’une partie de l’armée de métier contre les tentatives de faire la paix en Algérie à travers des discussions avec le F.L.N., le coup d’État gaulliste pouvait faire illusion et dans le milieu "gauche de la gauche" beaucoup pensaient que "De Gaulle c’était le fascisme" et qu’il allait être l’exécuteur des volontés des cadres militaires et des ultras, pas seulement d’Algérie mais aussi de la "droite revancharde" française. L’opinion opposée très minoritaire alors pendant les mois qui suivirent mai 1958 - soutenait que de Gaulle était le représentant du grand capital français et placé là pour en défendre les intérêts car il apparaissait, dans la situation complexe d’alors, comme le seul capable (à cause de sa qualité de militaire et de son prestige de résistant), non seulement de mettre fin à la guerre d’Algérie et de mettre un terme au processus de décolonisation, mais aussi d’accoucher au forceps d’un nouveau système politique permettant la modernisation de toutes les structures économiques.
1958 (comme tous les événements sociaux et politiques conséquents, comme cela surviendra également dans l’après-mai 1968) entraînera ce que l’on peut appeler des reclassements importants. Ces reclassements ne touchaient pas seulement les partis politiques traditionnels mais également - et surtout - ce qu’à la remorque de Lénine on appelait le gauchisme, étiquette adoptée aussi par la bourgeoisie (le terme ultra gauche définissant la version non léniniste du gauchisme apparaîtra plus tard, surtout après mai 68). On le distinguait toujours de l’anarchisme et de ce que l’on commençait à appeler libertaire, une vision plus large de l’anarchisme faisant éventuellement des emprunts au marxisme. Soulignons que les sphères politiques parlementaires ou dirigeantes d’entreprises ne faisaient pas toujours la distinction entre tous ces groupes ou courants, tâche d’autant plus difficile que les passages individuels d’un groupe à l’autre étaient particulièrement fréquents... Quel que soit le milieu de cette "avant-garde", l’occasion faisait le larron : tous ceux qui remâchaient dans l’obscurité l’espoir de construire la grande organisation révolutionnaire trouvaient dans les événements l’occasion inespérée de passer aux travaux pratiques.

Les conséquences d’une analyse politique fausse

La gestation quelque peu complexe d’I.C.O., si elle tient d’abord aux circonstances historiques de 1958 que nous venons d’évoquer, permet aussi de montrer que ce qui paraît dans de tels événements comme un élément essentiel, se révèle, une fois résolu le problème qui se posait, comme secondaire, faisant apparaître alors des divergences plus profondes dissimulées derrière l’écran de l’urgence, divergences qui entraînent d’autres séparations et recompositions.
Il est difficile de dire si les tenants de la thèse "De Gaulle égale fascisme" ne dévoyaient pas leur analyse des événements par leur volonté de vouloir à tout prix bâtir l’organisation révolutionnaire dont ils rêvaient. Il est certain que dans toute la décennie antérieure, depuis la Libération, toute tentative en ce sens se brisait sur la domination politique et syndicale du Parti Communiste Français et de la C.G.T. qui lui était étroitement liée. Il est tout autant certain qu’au sein du groupe Socialisme ou Barbarie deux tendances s’affrontaient sur la nature d’un tel parti et éventuellement sur la création d’un journal ouvrier d’agitation, mais les divergences en restaient au niveau d’affrontements théoriques car le faible nombre des membres excluait tout exercice pratique dans un sens ou dans un autre. Ce qui fut tout autant certain c’est que, opportunisme ou pas, ce furent les tenants de la construction d’une organisation politique "révolutionnaire" centralisée qui soutinrent la thèse "De Gaulle égale fascisme", qu’un tel régime entraînerait des luttes ouvrières conséquentes et qu’il devenait urgent d’être "présent".
L’irruption dans le groupe d’un afflux de nouveaux membres, pour la plupart des étudiants motivés principalement par la révocation des sursis qui leur faisait obligation de partir faire la guerre, fournit les troupes nécessaires au lancement de l’organisation adéquate et une majorité pour imposer une conception semi-léniniste de cet appareil "révolutionnaire".
Face à cette situation, une "minorité" opposait non seulement sa divergence sur l’analyse de la situation et l’urgence qui en découlait de regrouper une avant-garde efficace, mais se trouvait dans la nécessité pratique d’opposer un autre
concept d’organisation politique. Lesdits "minoritaires", exclus de fait du groupe Socialisme ou Barbarie, fondèrent un nouveau groupe, Informations Liaisons Ouvrières (I.L.O.) qui se donnait pour tâche, indépendamment des analyses sur le système capitaliste et la lutte de classe, de tenter de fédérer des groupes d’opposition d’entreprise, voire d’en impulser la création. En fait, le groupe commença à se faire connaître en publiant divers textes, un peu tous azimuts. En effet, le groupe I.L.O. pouvait exceller à ce travail de discussion et d’analyse car il se composait essentiellement d’intellectuels et d’étudiants et de bien peu de travailleurs [3]. Quant aux travaux pratiques, si l’on peut dire, il en fut tout autrement, non par la volonté préexistante des protagonistes mais tout simplement par le cours des choses.
Tout cela se déroulait dans les derniers mois de 1958 et il importe de faire un retour en arrière. En juin 1958, peu de temps après le coup d’État gaulliste du 13 mai, le débat sur la nature politique de cet événement et les conclusions à en tirer n’étaient pas encore éclaircis. Les années précédant 1958 avaient vu le développement, hors des syndicats reconnus et en opposition avec eux, parfois impulsés par des minorités dans ces syndicats, de noyaux actifs se battant à l’intérieur de l’entreprise pour des actions plus radicales (notamment Tribune Ouvrière chez Renault-Billancourt, aux A.G.F. de Paris, chez Mors-Jeumont à Saint-Denis, etc.). Une partie de ces noyaux étaient animés par des trotskistes, d’autres par des militants de petits groupes du style S. ou B. Des contacts avaient été pris entre ces noyaux, d’abord sous l’égide d’un Comité des métallos, impulsé par des trotskistes, puis élargi en 1957 [4] en un comité interprofessionnel dont l’avenir n’était pas bien fixé en dehors d’être un rassemblement d’expériences diverses de lutte. Les événements de 1958 et leur analyse, dont nous avons souligné les orientations et les conséquences, prenaient aussi toute leur importance dans ce milieu oppositionnel syndical qui tentait de se fédérer. Une réunion élargie de ce regroupement se tint en juin 1958 à la Bourse du Travail de Paris : y participaient non seulement des représentants des noyaux précités, mais aussi de tendances oppositionnelles existant dans le mouvement politique et syndical, des anarcho-syndicalistes de la Fédération anarchiste et d’ailleurs, des militants de la Révolution Prolétarienne, de S ou B, divers trotskistes, etc.
À vrai dire, une bonne partie de ces militants n’avaient guère envie de se fédérer avec qui que ce soit mais venaient, nantis des certitudes dont nous avons parlé, pour "pêcher à la ligne" en vue de constituer, chacun de leur côté et sous l’égide de leur organisation, une sorte de succursale ouvrière de leur groupe politique préexistant (même sous sa forme fédérative, I.L.O. n’échappait pas à une telle critique). Dans ces conditions, les débats, qui ne brillèrent guère par leur clarté, ne pouvaient déboucher que sur une sorte de constat d’échec quant à la constitution d’un pôle ouvrier oppositionnel. Il apparut clairement que même la formule d’un bulletin non inféodé à un groupe ne pouvait voir le jour, car beaucoup parlaient au nom d’une publication déjà existante et d’autres pensaient profiter de la situation qu’ils estimaient propice pour lancer le "journal ouvrier" de leurs rêves [5]. Il en était ainsi de S ou B qui se dégageait quelque peu de l’expérience Tribune Ouvrière de Renault pour lancer son "journal ouvrier", Pouvoir Ouvrier et de l’Union Communiste trotskiste qui sans jamais apparaître en tant que telle lançait à cette époque l’organisation Voix Ouvrière autour des feuilles d’entreprise et du journal du même nom.
Il ne restait que quelques laissés-pour-compte qui refusaient de s’inféoder à un noyau quelconque et qui trouvèrent dans la formule avancée par I.L.O. la possibilité de poursuivre un travail commun tout en gardant leur indépendance politique. C’est ainsi qu’à partir de fin 1958 se tinrent des réunions mensuelles de travailleurs d’entreprise, militants ou non, qui prit le nom de "Regroupement Interentreprises" ; sous ce titre des comptes rendus desdites réunions furent publiés tout aussi régulièrement. Il était évident que cette activité correspondait bien à ce qu’I.L.O. préconisait. Mais il y avait en fait deux groupes qui coexistaient en bonne entente, partageaient les mêmes analyses et publications, mais ne se mélangeaient pas. Seuls quelques travailleurs du "Regroupement Interentreprises" participaient aux réunions hebdomadaires d’I.L.O. alors qu’aucun des étudiants et intellectuels d’I.L.O. n’assistaient aux réunions du regroupement de travailleurs, tout en étant régulièrement informés de ses activités.
Cette distanciation se poursuivit jusqu’en 1962, lorsque la guerre prit fin avec l’indépendance de l’Algérie. Outre ses études économiques et des études sur les luttes sociales importantes, l’activité du groupe I.L.O. était pour une bonne part orientée vers la lutte contre la guerre, ce qui, sans qu’il la néglige, n’était pas la priorité du Regroupement Interentreprises. D’autres questions, plus théoriques, se profilaient sans être directement évoquées. Elles tournaient en fait autour du rôle d’une organisation politique (question que les travailleurs du Regroupement ne se posaient pas en ces termes dans leur activité en tant que travailleurs, même s’ils faisaient partie d’un autre groupe politique) et sur ce qu’on pourrait appeler la conscience de classe, celle-ci, pour I.L.O. participant plus d’un volontarisme que des conditions d’exploitation, ce qui était exactement l’inverse pour des travailleurs. La fin de la guerre d’Algérie fit éclater au grand jour cette contradiction : I.L.O. disparut sans acte de décès et les bulletins du Regroupement Interentreprises prirent le nom d’Informations Correspondance Ouvrières (I.C.O.), qui devint aussi le nom du groupe.

Qui étaient ceux qui se retrouvaient ainsi dans I.C.O.?

Il nous a paru important, pour la compréhension de l’attitude des "ouvriers d’I.C.O". comme les appelleront ironiquement les situationnistes dans un de leurs écrits, d’expliquer ce qu’ils étaient. C’était peut être la dureté et les dangers de leur vie passée qui soudait le plus leur travail commun et les faisait réagir, viscéralement dira-t-on, envers les plus jeunes ou d’autres également drapés dans leurs exigences critiques.
Mis à part un ou deux d’entre eux, ils étaient tous des "travailleurs du rang" dans des branches d’industrie fort diverses : ouvriers d’industrie ou d’imprimerie, postier, techniciens, correcteur, employés, vendant en général leur force de travail dans de grosses entreprises (Renault, Chausson, Jeumont, Assurances Générales, Le Monde, NMPP,...) ou des petites boîtes de la métallurgie ou de l’imprimerie. Aucun n’était devenu ouvrier par vocation et encore moins par "entrisme" pour accomplir un "travail politique" de militant d’une organisation. Pour eux, c’était une "condition" arrivée un peu par hasard dans leur existence (ils avaient souvent bourlingué dans d’autres emplois) et ils ne pensaient guère en sortir, par une promotion ou un changement de boulot (à l’époque, on ne parlait guère du chômage bien que cela puisse exister). Tous les emplois se valaient pour eux, ils n’avaient pas d’ambitions et ils se battaient là où ils étaient.
La plupart d’entre eux appartenaient à une génération née avant la dernière guerre mondiale et ils étaient nantis d’une expérience fort diverse des affrontements politiques et sociaux des trente années écoulées. Presque tous étaient des rescapés pas seulement de cette guerre mais des guerres, et ils en avaient souffert d’une manière ou d’une autre. Nombre d’entre eux y avaient risqué leur vie et même échappé de peu à la mort. D’autres, parfois les mêmes, avaient connu dans leur jeunesse les dures incertitudes de la crise économique et sociales des années 30.
Plusieurs d’entre eux étaient des Indochinois, les survivants de la guerre permanente du colonialisme et, de filiation trotskiste dans leur pays, ne devaient leur survie qu’aux hasards de la répression colonialiste, de l’extermination physique par les réseaux du Vietminh et à ceux de l’émigration [6]. Plusieurs d’entre eux étaient espagnols : ils avaient réussi à échapper à la fois en Espagne à la vindicte mortelle des franquistes et des staliniens et en France aux camps des Français et à ceux des nazis [7]. La plupart des autres, des Français, avaient survécu à la guerre avec des vicissitudes diverses parfois dangereuses ; certains avaient fait de la prison sous Vichy, connu ou frôlé la déportation dans les camps nazis. Plusieurs, d’origine juive, avaient vécu les années de guerre dans les angoisses de la clandestinité. Tous avaient une histoire personnelle, plus ou moins longue, qui ne pourrait se résumer en quelques mots. Pour passionnante qu’elle aurait pu paraître, ils ne s’en prévalaient pas, même si, au hasard d’une discussion, ils pouvaient en évoquer certains épisodes. Le plus souvent, chacun de ces participants à I.C.O, pour l’essentiel le noyau du début du Regroupement interentreprises sous l’égide d’I.L.O. en 1958, montrait une grande pudeur au sujet de ce passé. Il était pourtant évident que ce passé conditionnait leur activité présente et que leur présence dans le groupe était en quelque sorte la poursuite du combat de leur vie. Ce qui les unissait alors, c’était d’abord cette expérience vécue, les vicissitudes dues aux guerres, la répression capitaliste (notamment sous sa forme colonialiste), les affrontements anciens ou récents avec la domination idéologique et formelle du parti communiste stalinien et du syndicat qu’il dominait, la C.G.T. Il était évident que pour tous, et pas seulement en raison de la composition du groupe, l’internationalisme était une des bases de leur combat. Elle sous-tendait les options politiques dans leur aspiration à un changement de société. Cette expérience et ce passé les avaient amenés à participer, pour une bonne partie d’entre eux, à des petits groupes politiques divers, plus groupes de réflexion que d’action, dont la base commune était qu’ils rejetaient résolument le léninisme : il n’y avait aucune ambiguïté à I.L.O. puis à I.C.O. sur ce point.
Mais, ce qui les avait amenés, dans le court terme, à oeuvrer ainsi ensemble, était, par delà ces options idéologiques liées à ces appartenances qu’ils ne dissimulaient nullement, leur situation de travailleur soumis, par force, à l’exploitation capitaliste. Si l’on pouvait attribuer leur "refus de parvenir" à la quasi impossibilité pratique d’avoir de tels espoirs, il était tout autant dû à leurs solides convictions dans le combat de classe. Leur combat quotidien contre l’exploitation de leur force de travail, leur participation à des luttes plus importantes sur leur lieu de travail, les avait conduits, précisément en raison de leur expérience politique passée, à des affrontements avec les syndicats "reconnus", notamment avec la C.G.T. C’était en bonne partie cette aspiration à l’unité qui les avait conduits à participer à I.C.O. Dans le groupe, la confrontation de leur propre expérience à celle des autres camarades leur apportait sans aucun doute une meilleure compréhension de ce qu’ils vivaient, un approfondissement de l’exploitation capitaliste dans son ensemble. Cela débouchait inévitablement sur des discussions théoriques, même si ces discussions n’étaient pas abordées comme un débat d’idées. Il était évident que la diversité de leurs positions idéologiques antérieures, bien que comportant une large base commune sur le rejet du capitalisme, pouvait amener des divergences et des débats, parfois peu amènes. Mais la volonté de rester unis dans le groupe quelles que soient ces divergences était plus forte et fit que le noyau de base, même élargi à partir de 1966, perdura jusqu’à la grande rupture post-1968.
Il fut souvent reproché à I.C.O. de refuser le débat théorique par crainte de voir le groupe voler en éclat ; mais on peut aussi poser cette question en sens inverse : quel intérêt avait ce débat théorique pour des travailleurs plongés quotidiennement dans la réalité de l’exploitation, qu’aucun débat ne pouvait leur faire approfondir au delà de ce qu’ils vivaient dans une perpétuelle évolution ? Beaucoup d’autres, dans cette période du début des années 60, vinrent se frotter à I.C.O. mais bon nombre abandonnèrent vite car ils cherchaient un activisme de groupe, ce qui n’était pas le désir des participants initiaux, qui, l’eussent-ils voulu, n’en auraient pas eu la possibilité pratique.
La vie de chacun était modelée d’abord par les contradictions de son exploitation et, parfois, par les idées qu’il pouvait emprunter à telle école politique ou philosophique. Les relations personnelles qui pouvaient se tisser par delà la solidarité de classe étaient plus des relations affinitaires. Personne ne privilégiait à I.C.O. le type de relations de "camaraderie politique obligée" que l’on trouvait fréquemment dans les partis ou groupes. Personne ne s’autorisait à formuler des jugements d’exclusion sur les comportements personnels en dehors du lieu de travail. Les relations étaient d’abord des relations de confiance mais, au delà, des amitiés solides pouvaient se tisser et se tissèrent immanquablement. Souligner cette "atmosphère" qui prévalait à I.C.O., c’est seulement préparer le terrain pour expliquer les "crises" qui purent secouer I.C.O. et plus spécialement le dialogue impossible avec les situationnistes.

Qu’était I.C.O. en 1962 ?

Chaque numéro du bulletin mensuel I.C.O. comportait une dernière page résumant sous le titre "Ce que nous sommes, ce que nous voulons" les raisons pour lesquelles les participants aux réunions mensuelles acceptaient d’y participer sur la base minimum ainsi définie. Cet encadré précisait que ledit texte n’était pas "un programme ou une plate forme d’action" et qu’il pouvait être "remis en question à tout moment", constituant le point actuel "d’une discussion permanente". De fait, durant les quelque quinze années de l’existence d’I.C.O, ce texte subit des modifications mineures qui ne changèrent rien quant à la nature et aux buts du groupe.
Les premiers paragraphes de ce texte insistaient sur le point que les positions qui y étaient exprimées étaient tirées par chacun des expériences vécues dans sa vie de travailleur : c’est de cette expérience que découlait le rejet des syndicats et l’affirmation que la lutte pour l’émancipation ne pouvait venir que de leur propre action en tant que travailleurs. Leur participation à I.C.O. était en quelque sorte le relais de cette lutte et ce qui s’y échangeait permettait non seulement une information mutuelle sur la véritable nature des relations de travail dans des milieux différents mais constituait une aide dans l’activité que chacun pouvait développer lors des luttes quotidiennes dans son entreprise.
Après avoir affirmé cette primauté de l’expérience dont l’analyse permettait d’aborder des considérations théoriques, le texte précisait une autre des principales positions d’I.C.O. : l’intervention dans les luttes était le fait de chaque participant qui agissait alors en tant que travailleur et non comme membre d’une organisation. I.C.O. refusait de se poser en groupe révolutionnaire qui tenterait de propager des schémas soit de lutte, soit d’une société future, considérant qu’il appartenait aux travailleurs eux-mêmes engagés dans le processus d’exploitation du travail de décider des conditions, des formes et des perspectives de la lutte. Il était évident que ce faisant, I.C.O. ne se comportait en aucune façon comme une organisation, parti ou syndicat ou tout autre groupe idéologique. Ce fut un des points sur lesquels portèrent les premières critiques de l’I.S. constatant "l’inexistence d’I.C.O.".
Cet échange d’expériences de luttes, quel que soit leur niveau, était élargi à l’ensemble des luttes tant en France qu’à l’étranger, celles du passé comme celles du présent. Cela impliquait une recherche d’informations et de discussions, soit dam des publications françaises ou étrangères, soit par des contacts directs avec des travailleurs en lutte et/ou des groupes ou individualités proches d’I.C.O. dans le monde entier. Cela offrait l’opportunité de discussions notamment à l’intérieur d’I.C.O. Le bulletin reflétait cette diversité d’informations et de discussions.
Mais cela ne s’arrêtait pas à ce niveau. Bien qu’I.C.O. n’affichât aucune théorie ni aucun programme et par suite s’interdît toute propagande de groupe, il était bien évident, comme le relevèrent plus tard les situationnistes, qu’il existait une théorie à I.C.O., bien qu’elle ne s’affirmât pas comme telle. Elle était pourtant sous-entendue dans ce que nous venons d’énoncer. Un premier principe d’où tout le reste découlait en fait, était que la théorie, comme bien d’autres choses se référant à la lutte de classe, n’émanait pas de données préétablies mais découlait des faits eux-mêmes. La théorie dégagée des faits antérieurs était importante, que ce soit pour le marxisme ou pour le communisme de conseils ; elle n’était pourtant qu’un des éléments qui permettaient de comprendre les luttes présentes et de dégager d’autres éléments théoriques. C’est pour cette raison qu’I.C.O. donnait des références à d’autres analyses et publiait des textes sur d’autres mouvements conséquents de luttes du passé comme les conseils ouvriers allemands, l’Espagne des collectivités, l’insurrection d’Allemagne de l’Est ou la révolution hongroise de 1956 [8].
En ce sens, la participation active à I.C.O. de travailleurs appartenant à d’autres groupes de réflexion anarchistes ou marxistes proches de lui et partageant ses préoccupations comme ses bases théoriques, mais qui poursuivaient séparément une réflexion théorique propre, n’était nullement une forme d’éclectisme. Tout comme la lutte de classe unissait sur le lieu de travail les travailleurs, quelles que soient leurs options politiques ou philosophiques, I.C.O. se voulait ainsi le creuset d’une élaboration découlant directement de la lutte de classe et n’excluant personne en fonction de sa propre recherche. L’idée - en elle-même une théorie - était que la lutte transcendait les divisions idéologiques et que, plus cette lutte se développait à des niveaux globaux, plus ces divisions s’estompaient ou plutôt se fusionnaient dans une conscience précise des objectifs, des formes et de la stratégie. En ce sens, la "critique de la vie quotidienne" telle que la prônait les situationnistes était secondaire par rapport à la critique du système d’exploitation qu’impliquait la lutte quotidienne sur le lieu de travail.
Bien que sous une forme différente, le dernier chapitre du texte de présentation exprimait les approches pratiques de telles théories. Relevant que "le mouvement ouvrier est la lutte de classe telle qu’elle se produit avec la forme pratique que lui donnent les travailleurs", ce texte définissait ce que pouvait être l’action d’I.C.O., son "intervention". Si chacun des participants luttait avec ses camarades de travail et intervenait dans les luttes en tant que tel, pour qu’elles soient l’expression de la volonté des travailleurs, I.C.O. n’avait pas à leur donner des directives mais seulement à tenter de tirer le sens de cette expérience de lutte, d’apprendre des travailleurs et non de leur apprendre.
La "conscience de classe" n’était ainsi nullement conçue comme ce qu’un groupe pouvait tenter d’injecter chez les travailleurs qu’ils soient ou pas en lutte. Elle évoluait avec la lutte elle-même et pouvait même régresser lorsque la lutte cessait. Cela ne voulait nullement dire qu’I.C.O. considérait qu’il n’y avait pas de perspective pour les travailleurs. Il n’y avait aucun doute pour tous les participants que le monde capitaliste devait disparaître et qu’une société communiste devait s’y substituer. Cela n’était pas formulé expressément comme cela. Pourtant, c’était impliqué dans la dernière phrase du texte de présentation : "Nous considérons que ces luttes sont une étape sur le chemin qui conduit à la gestion des entreprises et de la société par les travailleurs eux-mêmes". Tout comme I.C.O. se refusait de donner des consignes de luttes ou d’avancer un programme, il refusait de donner un contenu précis à cette approche d’un monde communiste : comment cela se déroulerait, quels organismes de lutte et de gestion de la société surgiraient, quelles règles de fonctionnement seraient établies. Ce serait l’oeuvre des travailleurs engagés dans la lutte dont la conscience des buts et des moyens se développerait et se préciserait avec l’extension de la lutte.
C’est en ce sens qu’I.C.O. se verra taxer de l’épithète, infamante pour certains, de "spontanéiste". Il est vrai que cette conception signifie, comme il vient d’être dit, qu’il appartient à ceux qui luttent de fixer buts et moyens et que toute tentative de fixer ces buts et ces moyens serait vaine et même dangereuse dans la mesure où elle tenterait d’imposer d’autres finalités que les leurs dans l’élaboration des thèmes d’une nouvelle société. Mais c’était faire un mauvais procès à I.C.O. que de lui prêter l’exclusion de toute considération organisationnelle tout comme de toute approche critique des buts et des moyens. L’existence même d’I.C.O. témoignait d’une activité en ce sens, contradiction que ne manquèrent pas de relever certaines critiques.Tout simplement les participants d’I.C.O. refusaient d’être les petits soldats d’une organisation ou d’une théorie qui devraient s’imposer comme "la vérité".

L’irruption des réalités sociales

Aucun groupe n’échappe à la réalité économique et sociale dans laquelle il évolue. Même nanti ainsi d’une position assez claire et de l’esprit d’ouverture critique de tous ceux qui acceptaient d’y participer dans le même esprit, I.C.O. ne pouvait échapper aux problèmes qui affleuraient dans la société française qui se transformait rapidement avec l’accession sur le devant de la scène des générations du baby boom de l’immédiat après-guerre dont les aspirations n’étaient plus du tout celles des aînés que nous avons évoquées ci-dessus.
Pendant les premières années 60, le noyau d’origine ne s’accrut guère et il était bien difficile de dire quelle était son influence. Il est vrai qu’à part la diffusion du bulletin mensuel, I.C.O. n’était guère connu et d’ailleurs, personne ne cherchait à recruter, sauf épisodiquement en amenant aux réunions des camarades de travail, qui revenaient ou pas. Comme il a été dit, peu de nouveaux venus s’accommodaient de ce qui pouvait paraître comme la répétition monotone de ces comptes rendus d’activité dans les entreprises qui formaient l’essentiel des réunions mensuelles et du contenu du bulletin. Ces réunions tenaient dans des arrière-salles de bistrot dans le centre de Paris, au Louvois, rue de Richelieu, puis au Colbert à l’angle de la rue Vivienne et de la rue des Petits-Champs. Ce n’est que plus tard, dans la deuxième moitié des années 60 qu’en raison d’une participation plus grande, les réunions durent émigrer au Tambour, Place de la Bastille, puis dans un local, une ancienne resserre des Halles rue Saint-Denis, partagé avec un groupe libertaire espagnol, Frente Libertario.
Ce fut en 1964 que de nouveaux camarades apportèrent d’autres préoccupations, d’autres débats et des critiques sur ce qu’était alors I.C.O. Les uns étaient des jeunes de cette nouvelle génération qui n’avaient pas connu la guerre et pensaient que la société de consommation qui semblait séduire nombre de travailleurs ne correspondait nullement à leur idéal d’un monde communiste.
Pour eux, la conscience "révolutionnaire" devait commencer par la conscience de l’aliénation pas seulement dans l’exploitation du travail mais aussi dans tout ce qui encadrait la vie dans la société présente. D’où une critique parfois agressive et personnalisée de ce qu’ils jugeaient des modes de vie non conformes à l’idéologie que la critique sociale véhiculait. Ils n’étaient qu’une poignée, mais leur virulence et la personnalisation de leurs attaques, loin d’apporter un débat qui aurait pu être fructueux, aboutirent à une sorte d’incompréhension mutuelle et à la sortie d’I.C.O. de ce "groupe de jeunes" à la fin de 1967 [9]. À dire vrai, il y avait un grand décalage, une sorte d’incompréhension entre ce que voulait ce petit groupe de jeunes et le reste des participants à I.C.O. Ces derniers estimaient qu’il n’y avait rien à changer dans la pratique habituelle sauf à prévoir, en raison du nombre croissant des participants, une autre forme d’organisation du travail et des discussions. De plus ils estimaient qu’il était toujours dans la ligne d’I.C.O. de ne pas imposer une orientation quelconque, une volonté qui à l’inverse transparaissait, sans être spécialement claire, dans le texte publié par le "groupe de jeunes". Les auteurs de cette critique pouvaient continuer à apporter des textes plus concrets et plus précis développant leurs points de vue, qui seraient de toutes façons publiés en raison de l’ouverture qui continuait d’être celle d’I.C.O. D’une certaine façon, ils furent le relais des affrontements du même genre qui se déroulaient au même moment avec les situationnistes et que nous évoquons ci-après.
Quelques autres qui rejoignirent I.C.O. à peu près au même moment appartenaient à la génération précédente, celle de la majorité d’origine d’I.C.O. évoquée ci-dessus ; ils avaient une formation théorique approfondie autour de la tendance communiste de conseils. Ils furent à l’origine de la publication de textes d’analyse historique et espéraient qu’I.C.O., tout en gardant son caractère, tenterait une approche de problèmes d’ordre théorique. En fait, des divergences dues à des filiations politiques diverses étaient quelque peu masquées par la primauté donnée à la lutte de classe. L’irruption de mai 1968 devait les dissimuler en partie, mais elles réapparaîtront dans la période de décantation du grand brassage des journées de mai.
Les débats avec l’Internationale Situationniste éclairaient les deux thèmes de la critique du "manque de conscience" dans les pratiques de la vie quotidienne et du e défaut de théorie " dans le contenu des publications et l’activité du groupe. Ces débats finirent par tourner court avec le même rejet par la majorité des participants d’I.C.O. de ce qu’ils voyaient non seulement comme une critique personnelle de leurs conceptions de vie mais aussi comme la reproduction de ce qu’ils avaient pu fuir dans leurs activités politiques et/ou syndicales antérieures : une élite politique leur dictant, sous une forme ou sous une autre, ce que devait être leur combat quotidien sur le lieu de leur exploitation. Cela se déroulait principalement fin 1967, début 1968 et là aussi, l’irruption des journées de mai 68 balaya tous ces débats dans la grande vague des mouvements étudiant et ouvrier.
Parallèlement, à partir de 1966, dans le souci de provoquer des débats avec les groupes politiques proches (dont certains membres participaient à I.C.O.), d’entretenir les contacts internationaux et d’y associer les proches de province qui ne pouvaient assister aux réunions parisiennes régulières, des réunions nationales, puis internationales furent organisées chaque année. Elles s’élargirent après 1968, notamment par la participation de groupes de province mais devinrent aussi le champ d’affrontements entre les différents courants, ce qui aboutit finalement à l’éclatement d’I.C.O.

L’irruption de mai 1968

Les "problèmes" que nous venons d’évoquer, s’ils paraissaient relégués par d’autres préoccupations notamment pratiques pour la plupart des participants d’I.C.O., resurgiront immanquablement lors des inévitables reclassements politiques des années suivantes. Dès fin 1967, alors que se dessinaient des oppositions plus radicales dans le mouvement étudiant notamment à Nanterre, I.C.O. avait invité, par le canal de participants appartenant au groupe anarchiste Noir et Rouge, des étudiants qui appartenaient à ce qui deviendra plus tard le Mouvement du 22 mars et à celui des Enragés [10], pour qu’ils expliquent les fins et les moyens de ce mouvement qui allait s’amplifiant, ce qui donna lieu d’ailleurs à des protestations véhémentes des Enragés.
Conformément à ce qui était au centre des positions d’I.C.O., le groupe s’interdit lors de la grève générale de lancer des proclamations notamment vers les travailleurs et ne participa pas, en tant que tel, aux différents comités travailleurs-étudiants qui se constituèrent alors dans les universités. Par hasard, une réunion mensuelle habituelle de mai 68 attira tant de monde que la réunion dut se déplacer dans une faculté occupée : la seule consigne qui fut alors donnée fut que chacun, dans les lieux où il se rattachait, devait tenter de promouvoir l’autonomie de la lutte et d’amener les travailleurs à prendre en mains leur propre lutte. Ce qui ne signifiait nullement que les participants à I.C.O. restaient inactifs tant sur leur lieu de travail que dans les manifestations. La brochure qui fait l’objet de cette préface relate précisément quelles furent les actions des entreprises où ils travaillaient, sans qu’elles soient cautionnées par I.C.O., mais auxquelles les "militants" d’I.C.O. participaient activement sans "parler au nom d’I.C.O." ; l’une de ces actions relate comment fut apporté à des appels à la grève le concours d’étudiants du Mouvement du 22 mars.
Les relations entre les "travailleurs" d’I.C.O., qui en mai 68 restaient essentiellement centrées sur le groupe d’origine, et les contacts pris avec les étudiants du Mouvement du 22 mars (et notamment avec Dany Cohn-Bendit) n’étaient pas spécialement au beau fixe : ceux-ci se considéraient comme l’avant-garde du mouvement, notamment de la grève généralisée, et négligèrent, dès la manifestation du 13 mai 1968, tout ce que l’expérience des luttes ouvrières et notamment des syndicats reconnus, aurait pu leur apporter dans l’élaboration de leurs stratégies. Il en fut de même lors de l’élaboration au cours de l’été 1968 par les frères Cohn-Bendit de leur livre qui pillait allègrement les écrits d’I.C.O., notamment la brochure qui fait l’objet de la présente publication (on peut trouver trace de ces critiques dans les numéros d’I.C.O. de fin 1968) [11].
Ces derniers points peuvent paraître anecdotiques, mais ils devinrent essentiels dans la période qui suivit jusqu’à la dislocation d’I.C.O. en 1975. Dès les derniers mois de 1968, la composition d’I.C.O. changea rapidement : le groupe attirait à la fois des participants et un public relativement nombreux par rapport à ce qu’il était avant mai 68. Les réunions publiques mensuelles parisiennes qui devaient, vu le nombre de participants, se tenir dans une faculté, devinrent le champ d’affrontements idéologiques de différents courants dont le moins qu’on puisse dire était qu’ils n’étaient guère tolérants. Un comité plus restreint composé de volontaires mais toujours ouvert à d’autres participants assurait la logistique des réunions, des contacts, de la collecte des articles et de la publication du bulletin. Le groupe s’était étendu non seulement sur Paris mais aussi géographiquement sur toute la France et même en Belgique. De nombreux noyaux de province avaient vu le jour qui se rattachaient d’une manière plus ou moins lâche à I.C.O. dans un éventail assez éclectique qui allaient de groupes politiques stricts comme Révolution Internationale à Toulouse ou les Cahiers de discussion pour le communisme de conseil à Marseille, de groupes volontaristes comme le Mouvement d’Action Révolutionnaire Spontané de Clermont-Ferrand, à des groupes de réforme du système éducatif ou même à d’autres assez farfelus comme ce "Comité pour la Libération de la Côte d’Opale". Certains participants étaient même séduits par les groupes maoïstes dont le vocable et l’activité étaient également fort divers [12]. Une des caractéristiques de cette "extension", que ce soit parmi ceux qui se réunissaient à Paris ou ceux qui se "fédéraient" (si l’on peut dire) autour d’I.C.O. était qu’elle était formée essentiellement d’étudiants. Leur préoccupation essentielle n’était plus la lutte de classe mais la transformation de la société et leur approche mêlait à la fois activisme et idéologie ; les considérations idéologiques et/ou activistes devinrent le centre de débats et d’affrontements parfois violents. Les "ouvriers" d’I.C.O. étaient plus que minoritaires ; leur quotidien des luttes n’intéressait plus guère et ces débats, qui parfois leur passaient par dessus la tête, les faisaient plutôt fuir que continuer à participer. Entre les marginalités anarchistes plus ou moins délirantes et des marxistes stricts aux penchants organisationnels semi-léninistes, il était difficile de maintenir une cohérence quelconque, même sous la forme d’une fédération éclectique et peu contraignante de groupes aussi divers.
Le problème de la survie d’I.C.O. n’était pas seulement lié à cette hétérogénéité et au manque de tolérance, mais à ce qui se développa dans toute la "gauche de la gauche" après le mai français, le mai rampant italien, les affrontements de 1970-71 en Pologne et la persistance des résistances ouvrières en Grande-Bretagne. Une bonne partie des "militants de mai" considéraient qu’ils avaient ouvert une porte et qu’un mouvement révolutionnaire était en train de se développer nationalement et internationalement. D’où la nécessité affirmée de se doter d’un instrument idéologique percutant, d’un appareil pour propager la bonne parole, voire d’un parti oeuvrant pour la formation de conseils ouvriers. Une telle position n’était pas seulement l’apanage des participants d’I.C.O. Elle descendait même au niveau des entreprises et la question qui se posait était : que faire dans une entreprise eu égard à la lutte de classe ? Une des positions développait une méfiance envers les interventions extérieures à l’entreprise dans lesquelles on voyait se profiler de nouvelles avant-gardes qui déjà s’étaient manifestées de diverses manières en mai, comme le développement d’une sorte de nouvelle classe de managers modernes du système capitaliste. À cette position s’opposait la défense de telles interventions militantes, qualifiant de fantaisiste une telle idée qui n’avait rien d’un concept marxiste. Il n’y eut pas vraiment de débat sur ce point dans I.C.O. car au même moment des forces centripètes oeuvraient dans des directions opposées qui aboutirent à l’éclatement du groupe.
Les prémices de cet affrontement étaient apparues lors des réunions nationale et internationale de 1969 : la croyance dans des "perspectives révolutionnaires" amenèrent des groupes à proposer, les uns ce qu’ils appelaient "une critique de l’idéologie ultra gauche" [13], les autres la transformation d’I.C.O. en un parti structuré oeuvrant pour le communisme de conseil. Les animateurs de ce dernier courant trouvèrent un écho dans différents groupes d’obédience marxiste dont le regroupement conduisit plus tard à la formation du C.C.I. autour d’une structure de parti semi-léniniste [14]. I.C.O. ne pouvait retrouver l’équilibre d’antan, d’autant plus que les mêmes préoccupations d’activisme animaient les tendances anarchistes qui aboutirent après l’éclatement du groupe à la formation d’un groupe anarchiste militant [15].
Finalement, ne restaient d’un côté que quelques participants voulant poursuivre ce qui avait fait avant 68 l’essentiel de l’activité d’I.C.O. (l’étude et l’analyse de la lutte de classe), ce qui devenait difficile et plus théorique car il ne restait que bien peu de travailleurs dans le groupe et d’un autre côté que des éléments disparates dont une marginalité d’individualistes plus ou moins incohérents.
I.C.O. se disloqua ; même certains des animateurs d’origine l’abandonnèrent avant son arrêt final, désespérant de trouver une issue [16]. Le bulletin disparut en 1973, sans acte de décès. Quelques survivants tentèrent alors d’en assurer la continuation autour de liaisons internationales sous l’étiquette d’Échanges et Mouvement, mais ce n’était nullement la continuation de ce qu’avait été I.C.O. avant mai 1968 : un groupe de travailleurs militants [17]. Paradoxalement, les dernières productions d’I.C.O., indépendamment du bulletin, furent des contributions conséquentes concernant le courant communiste de conseil [18], une approche théorique qui fut loin d’avoir des répercussions sur le plan pratique, tant dans les débats que dans les orientations, les jeux étant déjà faits dans une sorte de régression par rapport à ce qu’avait été I.C.O. : un travail commun de dix années sur le thème de la lutte de classe entre des camarades d’idéologies différentes.
Considérant toute l’histoire d’I.C.O. telle que nous venons de la retracer succinctement, on pourrait écrire qu’elle fut, tant dans la séparation initiale entre un groupe ouvrier et un groupe intellectuel qui lui donna naissance, que dans sa fin dans l’affrontement de concepts idéologiques dans un milieu principalement étudiant ayant fait fuir les travailleurs, l’histoire de rencontres manquées (peut-être de rencontres impossibles) entre travailleurs et intellectuels. Cette histoire n’apporte pas de réponse si jamais il pouvait y en avoir une.

Henri Simon Mars 2007


Introduction d’Henri Simon à la réédition par les éditions Spartacus de La grève généralisée, Mai-Juin 1968 .


[1F.L.N. : Front de Libération Nationale. Parti nationaliste algérien formé lors de l’insurrection de novembre 1954 et qui, par absorption et élimination de toute concurrence politique devint s l’interlocuteur valable s du gouvernement gaulliste pour promouvoir l’indépendance de l’Algérie en 1962 où il devint alors - et est resté jusqu’à maintenant - le parti unique gouvernant d’une manière quasi dictatoriale avec le concours de l’armée.

[2O.A.S. : Organisation Armée Secrète. Groupe paramilitaire clandestin formé par les militaires et les colons algériens hostiles à l’indépendance de l’Algérie et qui portèrent leurs activités terroristes tant en Algérie qu’en France avant et même après l’indépendance.

[3Comme tout groupe à ses débuts, I.L.O. vit dans ses premières années la publication de bien des documents divers. Outre les comptes rendus d’activité des deux "cellules", I.L.O. et le Regroupement Interentreprises, et le bulletin I.L.O. proprement dit virent le jour une brochure sur la situation française, des Cahiers contenant des analyses de grèves ou des comptes rendus d’ouvrages politiques et des Documents qui se voulaient le début d’une série consacrée à des sujets comme "Pays sous-développés" ou "Bureaucraties". Sans qu’on puisse en retracer la cause, cette activité du groupe I.L.O. se tarit dès 1961.

[4En mai 1958, le Bulletin du Comité de Liaison des Métallurgistes de la Région Parisienne comptait déjà 6 numéros et dans son numéro 6 faisait état d’une réunion intercorporative du 27 avril dans laquelle étaient représentés douze noyaux oppositionnels d’entreprises de secteurs industriels et des services.

[5Le fait que la réunion se termina dans la plus grande confusion fit qu’il n’en existe aucun compte rendu ce qui peut paraître regrettable étant donné la mutation qui s’opérait alors.

[6Parmi les travailleurs d’origine vietnamienne participant à I.C.O. on trouvait Van Ngo qui a retracé son expérience dans le Vietnam colonial dans l’ouvrage Vietnam 1920-1945, révolution et contre-révolution sous la domination coloniale (L’Insomniaque, 1995) et évoqué son activité à I.C.O. dans Maximibén Rubel...

[7I.C.O. à ses débuts ne comptait pas moins de quatre anciens de la révolution et la guerre d’Espagne, ce qui ne manquait pas d’influer sur la nature des débats.

[8Avant 1968, I.C.O. avait publié, entre autres brochures : Espagne 1962 sur les grèves dans l’Espagne franquiste ; La Russie, témoignages et critiques ; Nantes-St-Nazaire, travailleurs et organisations ; Aujourd’hui les Comités d’entreprise ; Les provos et la lutte de classe ; Le mouvement pour les conseils ouvriers en Allemagne.

[9Le noyau de jeunes dont il est question ici s’était constitué en un groupe informel, le "groupe de Clamart". Un premier texte fut publié dans le numéro 67 d’I.C.O., mai 1967, sous le titre Des camarades discutent. La discussion qui s’ensuivit exacerba les tensions et à la suite d’un débat quelque peu orageux, ces mêmes camarades publièrent, en supplément d’I.C.O., un long texte contenant des réponses plus ou moins personnelles à ceux qui étaient intervenus dans le débat, lequel fut clos fin 1967 par le départ d’I.C.O. de ce "groupe de Clamart" avec un refus de poursuivre la discussion.

[10Le Mouvement du 22 mars, sorte de coalition de groupes d’étudiants de l’université de Nanterre appartenant à différentes tendances politiques et étudiantes, avait donné naissance à une dissidence fortement influencée par les situationnistes, très critique contre les atermoiements du mouvement et qui voulait dans les actions qui se déroulèrent alors une radicalité qu’ils s’efforçaient de mettre en pratique. Le rapport fait par certains étudiants du Mouvement du 22 mars devant les camarades d’I.C.O. n’avait pas plu aux Enragés qui avaient envoyé un communiqué incendiaire avec un "prière d’insérer" impératif. Sur le Mouvement du 22 mars, voir J.-P. Duteuil, Nanterre, 1965-66-67-68, Vers le Mouvement du 22 mars (Acratie, 1988) et sur les Enragés, Vienet, Enragés et situationnistes dans le mouvement des occupations (Gallimard, 1968).

[11Le numéro 74 d’I.C.O. d’octobre 1968, p. 12, mentionnait sans aucune précision ce pillage de la présente brochure sous le titre Une omission bizarre. Alors que les emprunts à des intellectuels de renom étaient bien référencés dans leur ouvrage, on soulignait que "le procédé qui consiste à rendre hommage aux gros balèzes intellectuels et à passer sous silence le travail d’un petit groupe pas très connu nous paraît antipathique".

[12Nous n’avons jamais à I.C.O. tenté de savoir pourquoi tant de petits noyaux s’étaient ainsi rattachés à I.C.O. mais il semble que ceux qui, dans le sillage de mai 68 voulaient "continuer" et qui ne se sentaient pas d’affinités pour les organisations anarchistes ou léninistes traditionnelles trouvaient dans la formule fédérative d’I.C.O. une liberté de pensée et d’action qu’ils ne pouvaient espérer avoir ailleurs. Ce fut, dans cette période, la richesse d’I.C.O. mais aussi, nous le verrons, sa mort.

[13Un courant marxiste informel, en partie issu de Pouvoir Ouvrier (scission de Socialisme ou Barbarie), actif en Mai dans les comités ouvriers-étudiants à l’université de Censier, regroupé autour de la librairie La Vieille Taupe à Paris participa à la réunion nationale d’I.C.O. de 1969, y présentant un texte, Critique de l’idéologie ultragauche qui prétendait que le léninisme et le communisme de conseil étaient des idéologies similaires qu’il fallait renvoyer dos à dos pour retrouver le véritable "Mouvement Communiste". Voir pour l’activité de ce noyau en mai 68 l’ouvrage Mai retrouvé de J. Baynac (Laffont, 1978) et pour le développement des thèmes en question Le mouvement communiste de J. Barrot (Champ Libre, 1972) et les ouvrages et publications ultérieurs de Barrot-Dauvé.

[14Le C.C I. - Courant Communiste International -, fondé en 1975, recruta un certain nombre de groupes et camarades participant à I.C.O. dans un parti de structure traditionnelle très centralisée sur le mode léniniste tout en se voulant le propagateur des conseils ouvriers. Ce groupe existe toujours après moult scissions témoignant de sa rigidité doctrinale.

[15La mouvance anarchiste d’I.C.O. se retrouva dans plusieurs publications (Les raisons de la colère et La Lanterne Noire) pour se fondre dans un groupe plus militant, l’O.C.L. Organisation Communiste Libertaire - animé par un ancien du mouvement du 22 mars passé ensuite par I.C.O., J.-P. Duteuil. Cette organisation existe toujours et publie Courant Alternatif.

[16Personnellement, vu l’orientation d’I.C.O, j’y ai abandonné toute activité, en justifiant ma décision dans une brochure, I.C.O, un point de vue qui entraîna un débat entre plusieurs camarades encore dans I.C.O. ou déjà sortis du groupe (copies de cette brochure et de la correspondance disponibles sur demande).

[17Échanges et Mouvement existe toujours, publiant une revue, Échanges, un bulletin de nouvelles brèves sur la lutte de classe, Dans le Monde, une classe en lutte et des brochures. Échanges, B. P. 241, 75866 Paris Cedex

[18I.C.O., dans cette fin de partie, fut à l’origine de la traduction et de la publication de textes du mouvement communiste de conseils, souvent, pour des raisons de coût et de diffusion, chez d’autres éditeurs : Réponse à Lénine de Gorter (fac similé, I.C.O.), Lénine Philosophe de Pannekoek (Spartacus), Fondements de l’économie communiste (I.C.O., 1970), Les Conseils Ouvriers de Pannekoek, d’abord chez Bélibaste (1971), puis repris par Spartacus, (1982).


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