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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Au ralenti
{Marge}, n°12, Avril-Mai 1977, p. 6.
Article mis en ligne le 21 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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L’air était lourd d’attente. Leurs bouches pâ­teuses laissaient sortir des sons désarticulés, hachés...
La fenêtre rayonnait le vert des feuilles carni­vores...
ils étaient tous assis dans la petite chambre...
Quand la lumière est partie, ils ont commencé à bouger à ouvrir en grand les autres fenêtres et à gueuler au-dessus de la prairie...
Le soir était pour eux, avec les arbres som­bres ; puissance, étirements élastiques de joie qui montaient graduellement au-dessus des étoi­les...
Au rythme de la vie, leurs guitares étaient accordées à leurs propres pulsations...
C’est alors que ça revenait doucement comme une douleur, ça leur grattait légèrement dans le vente.
Bien sûr c’était le crépuscule, les prairies, les grands arbres, tout ça sous leur puissance au bout de leurs doigts...
Mais hors du temps, de l’heure exacte, ce grouillement devenait insupportable. Un poids qui les écrasait et ils hurlaient de douleur.
Au loin les petites loupiotes de la ville et les klaxons... magnétisme des autoroutes, leurs yeux voilés de jaune, les lampadaires immenses et réguliers, la vitesse des bagnoles, les tunnels calfeutrés aux lumières orangés comme si tout était éternel, comme si rien d’important n’allait arriver.
Toute cette vie électrique, anguleuse, les grands ponts en béton, tes tracés jaunes fluorescents, tout ça leur rentrait dans la peau. Ils roulaient vite très vite, mais ils vivaient au ralenti ; les arbres défilaient de plus en plus lentement, mal­gré la vitesse. La route était un tapis roulant ; ils conduisaient comme des fous pourtant la glue retenait le paysage aux vitres et ils n’avançaient plus.
Alors ils se sont mis en colère ; en appuyant leurs pieds sur tous les accélérateurs, ils pleu­raient et criaient...
Au loin, devant l’autoroute, le désert avec le vent et les odeurs d’une mer qui n’existait plus depuis longtemps déjà. Quelques cordes, quel­ques notes sortaient des rochers...
Ils avaient dû laisser là leurs bagnoles et s’ali­gnaient comme des militaires pour affronter au pas le désert. Ils chantaient pour ne pas oublier la vie. C’était le bout des États-Unis... Il n’y avait plus rien. Juste eux, avec leurs pas cadencés, le bruit mou dans le sable et leurs chants.
Soudain leurs voix faisaient écho... Il y avait un mur qui cassait le ciel ; alors ils posèrent leurs mains et tous ensemble, tapaient en rythme le long du mur.
Ce mur était en même temps la fin de leur monde, mais aussi leur seul espoir.
Ils frottaient leurs paumes le long du mur qui devenait soudain chaud et poreux. Les pores commençaient à respirer, à s’agrandir, à se dila­ter comme des milliers d’anus.
Alors ils se sont glissés dans les pores. C’était curieux de les voir poussant avec leurs pieds se faufiler dans les trous du cul. Dans le mur rouge, l’air était élastique ; ils n’osaient trop bouger car le moindre mouvement les faisait rebondir comme des ballons le long des parois.
Quand la pluie est tombée ils avaient oublié leurs noms car elle avait enlevé à tous la mé­moire. Ils avaient déjà oublié le mur et l’auto­route et les bagnoles. Les grosses gouttes tom­baient un océan gras sous leurs pieds emportant tous leurs vêtements.
Les yeux délavés, tête pleine du bruit de l’eau qui coulait, ils pissèrent leur rage... Ils étaient devenus beaux... et propres. Quand l’eau s’est arrê­tée de pleuvoir, ils frottèrent leurs yeux endor­mis et couchés sur l’océan laissaient sécher leurs corps nus. Le soleil revenait, ils recommencèrent à marcher...
A l’horizon, tu les attendais... grande femme blanche aux ongles longs comme des algues sous-marines... Tes yeux qui buvaient la lumière... ta langue qui se baladait sur tes dents. Tu avais faim mais tu étais heureuse. Les hommes au soleil allaient enfin arriver. Bientôt la fête com­mencerait quand le soleil laisserait la. lune jouir des tranches de nuit.
Ils arrivaient vers toi au galop sur la mer ; tu les voyais déjà danser sous tes seins... Toi la grande fille des Eaux qui avait déjà tant souffert... Ton corps nu, laminé de cicatrices rouges laissait voir entre chacune de tes plaies la chair intacte...
l.’air était lourd d’attente. Leurs bouches pâ­teuses laissaient sortir des sons désarticulés, ha­chés...

Dana.</p<




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