Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Qu’est-ce qu’une lutte politique
{Marge}, n°13, Novembre-Décembre 1977, p. 2.
Article mis en ligne le 27 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Je vois qu’il y en a encore plein qui nous ont pris pour des petits gardes rouges, défilant au pas, le journal à la main et la bombabomber au poing, alors je reprends au tout commencement une fois de plus. Il faut tout leur expliquer. Alors que paradoxalement, on s’évertue à se passer de plus en plus du discours où ce sont toujours les mêmes qui sévissent.
Notre langage, nos arguments, passent par un vécu hors sentiers battus qui nous a fait petit à petit nous engager sur une voie de non-retour. Hors classe avec aller-simple. Nous avons dyna­mité tellement de ponts derrière, au risque d’en faire sauter devant (comme dit Charly), au prix de tant de sécurité, normalité, et nous avons si bien résisté, que cela ne peut aller de pair qu’avec une irréversible mutation.
Surtout, HORS SERIEUX. Et il n’y a pas de prise sur le rire. Je ne parle pas du rire hygié­nique, pet foireux nécessaire d’une société qui chie la répression, le sérieux et la connerie par tous les trous de son cul. Mais d’un rire gigan­tesque, dionysiaque, tel que l’a décrit Miller, par exemple :
"Là où il fallut au pauvre mâle, à grand renfort de ruse logarithmique, cinq, dix, vingt mille ans pour bâtir, une nuit suffit à la femelle pour dé­truire. Et sur ces ruines d’une nuit elle pissera ; rien ni personne ne pourra plus l’arrêter, une fois qu’elle se sera mise à rire pour de bon."
La phrase de Miller, bien qu’écrite antérieure­ment, dans un autre contexte et à d’autres fins, a gardé beaucoup d’à propos. L’édifice, le système, reste celui du mâle. La femelle de ces dernières années lui a pissé dessus. Et celle qui s’est mise à rire pour de bon, en dépassant le stade pri­maire et réactif de la lutte féministe, a eu l’agréable surprise de se voir entourée de mâles qui - ôh stupéfaction - riaient et pissaient eux aussi !
Après avoir ri et pissé, c’est-à-dire s’être livrés à deux activités de base très jouissives, ils se sont mis à faire plein d’autres choses non moins jouissives ensemble. Non seulement parce qu’ils avaient ri des mêmes monstruosités et pissé sur les mêmes horreurs, pas seulement à cause de leur révolte commune, mais aussi ils s’étaient bien plus. Un tel à une telle parce qu’il parlait bien des chevaux et les montait avec grâce ; une autre parce qu’elle animait les objets, les bois, les enfants et les bêtes d’une manière toute spéciale ; une troisième parce qu’elle riait sou­vent et qu’elle parlait comme ça de ce livre-là ; et puis encore pour d’autres raisons, pas n’importe lesquelles, style un point de beauté sur le cul, des aspirines quand j’ai mal à la tronche, des cendres dessus quand elle a mal dedans, je me fous par ia fenêtre si vous ne me dites pas que vous m’aimez, personne ne m’empêchera de me bou­siller au binoctal mais je voudrais que ce soit toi, j’ai peur, j’ai faim, j’ai envie de te baiser, j’ai eu un papa écrasant, moi c’était l’assistance publique, moi ils m’attachaient avec du fil de fer et pointait le fusil parce que j’étais homo­sexuel. Et maintenant ?
Et maintenant je m’assieds à table avec vous et je ris.
Moi, j’ai un cheval, je regarde ma môme se branler, je souris et je dis : j’espère que tu t’es lavé les mains après avoir pataugé dans le fumier avec les poules.
Moi je me suis fait pousser des seins.
Moi je me prends parfois pour Baudemiller.
Moi je me, moi je, moi je..., autant de moi je dont certains ont ceci d’irrécupérable qu’ils ont appris à vivre bien.
POUR LA RECETTE NE COMPTEZ PAS SUR MOI. J’aime pas les livres de cuisine, faut expérimen­ter. Comme pour tout.
Et ça passe aussi par les coups de poings sur la gueule. Parce que PAS COOL. Parce qu’exigen­ces, parce qu’analyse, parce que je te le dis comme je le pense, parce que pas de quand-à-soi, famille, couple, mais peur souvent. Terrain vierge, forêt vierge, émerveillement, inquiétude, désirs fous, trop, pas assez, pas assez, pas simultanés. PARCE QU’AUTRE CHOSE.
Quoi, autre chose ? Quelque chose qui se situe au-delà de la dualité Amour Monstre-liberté sexuel­le. éparpiilement, n’importe quoi. Avec ce fameux droit à la différence et l’interdiction de dépas­ser un certain pallier de la connerie.
Oh là là ! Quel bordel ! Quelle chienlis !
M’a l’air bien compliqué tout ça ! M’a l’air de ressembler beaucoup à un combat douteux. A une lutte. Voilà. Justement. Un combat, une lutte, un projet politique. UN PROJET POLITIQUE.
Enfin, on y arrive. Et encore, j’ai fait un conden­sé. J’y aurais pu aussi passer par une encyclo­pédie de nos mille et une petites histoires qui font la grande. Mais je me suis donné un sujet, comme à l’E.N.A., et j’essaie de ne pas m’égarer en chemin.
C’était quoi, déjà ? Ah oui, la lutte politique. Nous y sommes.
Et j’ajouterai que la condition sine qua non de son existence est de se faire oublier beaucoup. Au risque de me voir lapider une fois de plus par la redoutable espèce des militants de profession.
Là, je fais comme vieux Deligny, j’ouvre le dico, je regarde à M. Militant : "Qui lutte, qui combat pour le triomphe d’une idée, d’un parti. Eglise militante (théol.) assemblée des fidèles sur la terre."
Je me dis que ça n’a pas beaucoup changé depuis Théol. Et que si celui-là en tenait une bonne, ce n’est pas une raison pour continuer sur ses traces. Qu’il soit Logie ou pas.
La Logie, moi j’y suis été logée assez souvent longtemps pour savoir que ça ressemble à une arnaque du style famille. Et le triomphe des idées à côté de parti, ça ressemble à la patrie. Il ne manque plus que travail, le tour est joué.
Je regarde Militer : "Militer, miles, militis, soldat." Paf. Encore. "Activité politique ou religieuse." Le Rouge et le Noir, pour changer un peu.
Le rouge et le noir ? J’HALLUCINE. Plus ça change plus c’est la même chose, au niveau des drapeaux.
Les drapeaux, moi j’en veux. Histoire de m’y tailler des petites culottes, en ce moment c’est la pénurie de ce côté-là. Et comme le noir est ma couleur et que c’est le drapeau qu’on nous attribue, ça tombe bigrement bien. Un rang de dentelle (au temps de la fronde, ça se faisait beaucoup) et je m’en confectionnerai une série dans le genre vachement sexy.
Voilà... je ne peux jamais m’empêcher de dérisionner.
Ma lutte rencontre toutefois souvent celle du militant, mais lorsque ce dernier me demandera de sortir le drapeau, peut-être que je brandirai à ce moment-là ce qu’il en reste, c’est-à-dire mon slip, et ce avec succès.
Il faut inventer journellement de nouvelles formes de luttes hors catégories, inclassables, dé­concertantes, et qui plus est, MARRANTES. A chaque cas, à chaque situation son expression contestataire. A l’image de notre quotidien.
Chaque nouvelle tronche, ici, est accueillie dif­féremment, spécifiquement ; chaque événement suscite les réactions qui lui sont appropriées, chaque mec avec lequel je baise délivre en moi d’autres phantasmes... je ne vois pas pourquoi chaque fois qu’un événement extérieur me révol­terait, j’irais gueuler les mêmes slogans, bomber les mêmes inscriptions, me casser la tête sur ces mêmes murs contre lesquels une multitude de connards ont déjà brisé la leur. Sans résultat. Non. La recherche du "différent" passe aussi par là.
Et notre cohérence était une histoire de gens,
La révolution, pour nous, est une histoire de de cul, d’amour.
gens, pas une histoire d’idées à placarder sur les gens.
S’il faut un jour qu’il y ait quelque part deux mille personnes pour faire sauter quelque chose, ceux qui se déplaceront ne viendront pas parce que youppee !... Nietzsche, Fourquet, Lyottard, Deleuze, Guattari avaient raison, mais parce que tiens, il y a machin avec qui j’ai bien discuté, truc avec qui j’ai vécu un an, et bidule avec qui je me suis fendu la gueule à l’ambassade d’Italie...
Ça, le militant professionnel ne l’a pas encore pigé. Il dit souvent (comme mon papa) : Faut-pas- mélanger - le - politique - avec - le - cul - passionnel-personnel. Non-non-non-non-non ! Tiens donc !
Moi je dis que si nous n’avons pas bouleversé les Corbières, c’est bien plus parce qu’il ne s’y passait pas grand-chose de fort entre les gens, branchés sur leurs salades et leurs chèvres, quant-à-soi néo-paysan, que par manque d’une quelconque "organisation". Car l’organisation ne se fait la plupart du temps qu’après normalisa­tion ; tous pareils, on marche au pas et en avant. L’attention braquée en permanence sur "l’ennemi". Plus besoin de se casser les couil- les avec ses propres problèmes inter-relations, on est occupé, des ennemis, il y en a toujours. Et là, je prétends que le militant ressemble étrangement au fidèle de la définition-Eglise mili­tante (Théo !.). Comme lui il ne croit pas à une vie différente sur terre. Car la victoire implique la fin des ennemis. Et là, excusez-moi, mais le militant se retrouve comme un con, il n’a rien vécu, rien fait d’autre que se battre, il est désha­bitué à vivre. Tout penaud, tout bête : "BON, BEN MAINTENANT QU’EST-CE QU’ON FAIT ? COMMENT C’EST-Y QU’ON JOUIT ?"

Edith.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53