Bandeau
Fragments d’Histoire de la gauche radicale
Slogan du site
Descriptif du site
Femmes, marge parmi la marge
{Marge}, n°13, Novembre-Décembre 1977, p. 3.
Article mis en ligne le 27 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
logo imprimer

Ils ont réussi à porter la guerre au loin, mainte­nant que les rêves de l’hégémonie de l’Europe sous la botte hitlérienne ne sont que mauvais cauchemars. Oubliés...
La-bas dans la lointaine Afrique, chaleur saharienne, moiteur sub-tropicale. Plus loin encore dans cette Asie mystérieuse suffoquante et te­nace.
Viennent les hordes de mauvais héros, à la solde d’un Occident qui étouffe sous les miasmes d’une Solitude hargneuse et expansionniste.
La guerre ? le travail malfaisant des techni­ciens de la mort : G.A., commandos de Paras, tueurs mercenaires aux appointements confortables...
La guerre supportée par le troupeau nostal­gique des consommateurs avides du spectacle de la guerre qui occupe dans le désert du travail salarié le fantasme d’un Occident viril et musclé.
Commandos anti-terroristes, C.R.S. entraînés pour maintenir la paix sociale à l’intérieur, armée d’élite pour maintenir l’oppression néocoloniale à l’extérieur.
Avec la crise économique, l’Occident a besoin de réanimer la nostalgie d’un Eros pour la mort qui se consomme par fantasmes interposés en attendant que le fantasme devienne réalité.
Oui supporte le fantasme viril ? Le corps-marge de la femme ; corps silencieux, mis au silence, corps mimétique qui se prête par sa plasticité à une histoire qui n’est pas la sienne ; corps qui s’annule pour s’affubler des signes d’une sexua­lité pour la mort : sexe gâchette, combinaison kaki, bottes et galons. Mais la grimace n’est pas suffisante : il faut pour repaître le goût morbide du troupeau mâle asexué, le rictus d’un cliché de guerre. Corps brûlés par le Napalm, sous le re­gard viril du mercenaire... Luxuriance sub-tropicale, regard glacé du corps-femme qui se prête à l’éros fasciste de la jouissance pour la mort.
Faire bander, raison suffisante qui transforme le corps de la femme en attributs phalliques. Et si la guerre ne faisait plus bander que les nostal­giques du Pouvoir fort ?
Ils et elles veulent briser l’État en faisant la guerre de l’intérieur. Mêmes armes, même mort.
Faire bander, raison ricanante du Pouvoir d’État qui va chercher dans les poubelles de la mort les clichés-indices de leur sale petite jouissance fas­ciste ; Gundrun, sœur qui a choisi la guerre des hommes, mais as-tu eu le choix de ta guerre, te voilà alors que tes yeux sont à peine clos par la mort, que ces violeurs te jettent en pâture aux esclaves qui jouissent dans la mort. Gundrun, héroïne de la lutte armée, suicidée par assassinat, maîtresse de Baader, reine du porno : roman immonde où l’entrée d’une femme dans l’histoire des hommes est une sortie aux enfers.
Pour réveiller les appétits guerriers d’un Occi­dent amolli par l’idéologie du bonheur dans l’abru­tissement du travail salarié et du mythe de la société de consommation, ne va-t-on pas chercher du renfort, ô cruauté, du côté du sans histoire du corps de la femme pour réanimer cette grossière histoire belliqueuse de la défense de l’État. Corps de femme, corps étendard d’une guerre qui n’est pas la sienne.
Et si tes femmes faisaient la guerre à la guerre ?
D’abord refuser et dénoncer le prête-corps : plus de statue de la liberté harnachée de bombes H ; plus de Marianne cocardière et patriotarde, plus d’enfants pour la patrie, plus de putes pour les armées, plus de repos du guerrier.
Lèverons-nous un jour le mystère de l’assujet­tissement de la femme par le guerrier ? La guerre des sexes, guerre originelle où le sexe de la femme a été réduit au silence pour servir, ma­trice originelle, le nom propre du guerrier. Pre­mière violence de la société des hommes, so­ciété pour la guerre, que ce rapt des énergies vitales créatrices de la femme, au service du désir d’histoire.
Nous voulons être à nous-mêmes notre propre origine, nous sommes étrangères ; marginales ; à vos guerres, vos conflit de prestance, votre soif du Pouvoir ; nous sommes étrangères à vos appétits expansionnistes, à vos visées de toute puissance fasciste ; désertons vos places fortes, qui soutiendra alors votre désir d’assujettisse­ment ?
Nous femmes, nous jouissons de la Vie, ce sont vos désirs mortifères qui nous rendent amnésiques, frigides.
C’est de l’anonymat de nôtre sans histoire, marge parmi la marge, que nous questionnerons le prix à payer de vos gloires, de vos cultes et cultures : mort aux champs de gloire, marque insigne de vos héros, sacrifice du sang pour que se perpétue la mémoire du sang ; excellence pour la mort, mort pour assouvir le désir d’éternité.
Les femmes ignorent le désir d’éternité, elles ont juste assez de sang pour que se perpétue le sang rouge de la vie, sang cosmique qui règle en se versant, la pulsation du vivre.
Nos corps, premier territoire annexé par la toute puissance de ce premier coup de main qui nous a introduit dans l’histoire de la barbarie. Pas de guerre de libération sans libération du corps de la femme ; l’histoire reproduit le même, en libérant les peuples d’une oppression, pour les réduire au silence de nouveaux oppresseurs.
Nos corps, sans nom, sans mémoire, sans histoire ; marge parmi la marge, page blanche de votre symbolisme phallique qui institue la colo­nisation du féminin par le despotisme mâle.
Nous démystifierons la guerre en découvrant de nouvelles armes. Nommons nos corps, décou­vrons notre mémoire, enfantons notre histoire en décolonisant notre éros du pouvoir mâle, pierre angulaire de tout pouvoir.
Que vienne l’excellence du féminin, règne sans héros ni despote, sans État, sans armée, sans violeur, sans violée, que vienne l’utopie du fémi­nin, sans Créateur, sans créature ; que vienne l’utopie du féminin où nous serons à nous-mêmes notre propre culture, féminin et masculin dans l’excellence du vivre et qu’exulte dans le silence cosmique de nos corps-jouissances, le grand éclat de rire dyonisiaque de la vie.

Paris, le 6 novembre 1977.

Ayala Klajman.




Site réalisé sous SPIP
avec le squelette ESCAL-V3
Version : 3.87.53