Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Née
{Marge}, n°13, Novembre-Décembre 1977, p. 6.
Article mis en ligne le 27 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Sexe : féminin
Pelage : châtain
Taille : moyenne
Musculature : développée
Été 49, Terre craquelée de Soleil pieds nus, oui nu
Je vis et je veux vivre.
- Jeanne viens à l’ombre !
Jeanne enfin, ne montre pas ta boutique à tous le monde ! Mets ta culotte et tes chaussu­res.
Elle s’appelle maman poudre de rizée, propre
elle n’a pas aimé ma belle pensée bleue sans tige cueillie pour elle, et moi, je ne l’aime pas.
Qu’il fait bon chez vous Maître Pierre
Qu’il fait bon dans votre moulin chantent ses élèves
et moi, je bouffe la peinture de mon lit en fer dont je ne peux pas descendre, pas la peine de gueuler, tous les jours la sieste.
L’été, je change d’âge - cheveux blonds de mon copain Pierre cabrioles en cueillant l’herbe pour les lapins. Sexes ouverts des petites filles, pleins de cailloux et de brins d’herbes.
Il existe des petites filles et ça ne porte pas des culottes blanches petit bateau.
Moi je cours dès qu’une porte est ouverte, je cours très vite pour être rouge et suante pour sentir mon cœur grossir et cogner fort pour avaler le vente et le soleil
pour être heureuse comme les ballons des fêtes J’aime quand il n’y a pas d’adultes le matin très tôt, et rester en plein soleil à en voir le noir en vert, quand j’échappe à la sieste - ensuite j’ai la tête qui gonfle et mon sang coule dans le lavabo vite puis goutte à goutte quand j’ai le temps je me redébouche le nez pour prolonger le plaisir - mais les adultes ça leur fait peur - ils vous allongent et vous bouchent le nez avec du coton -
Ils ont voulu me coudre le sexe avec une grosse aiguille et du fil noir maintenant j’enterre mes culottes sales -
Mon copain Jacques bâclé à du jaune d’œuf autour de la bouche, une blouse noire sale et une grand-mère qui l’amène à l’école, avec lui je jette le canard dans le trou des chiottes - on enlève toute l’écorce du cerisier en fleurs, il est mort - j’oublie des petits lapins dans des cageots, Ils pourrissent et ils sont morts - La maison c’est la cuisine, l’école les chambres, la mairie - en face la cuisine c’est le cimetière et l’épicerie, en face l’école c’est les Zarabes. Les Zarabes sont gentils, ils m’achètent des bonbons à l’épicerie - ils me promènent en djeep -
Ils ont des grandes robes blanches, des chiffons roulés sur la tête et à midi ils se couchent sous un arbre -
Les Polonais, à eux il faut faire attention, il y en a beaucoup, il ne faut pas leur parler quand ils ont une bouteille -
ma copine Liliane est Polonaise elle a un gilet rouge à rayures, des cheveux roux, elle est très gentille.
J’ai des petites souris dans un trou du mur toutes roses comme des petites saucisses qui roulent, mon père les écrase à coups de pied. Le soir je monte sur le mur du cimetière pour manger mes crottes de nez tranquille, il y a deux chèvres au piquet, je vois passer la Miche­line de Soissons - et je me raconte Henri IV quand il était petit garçon.
Ma mère n’est pas morte, on a changé de maison, elle écrit : janvier 52 et maintenant c’est l’école obligatoire -
il n’y a que des filles dans cette école et plu­sieurs maîtresses.
Ma mère m’amène le premier jour - je me tiens droite autant que je peux, les poings serrés, la mâchoire saillante et les sourcils froncés pour intimider les curieuses -
Je mets plusieurs jours avant de comprendre ce qui se dit et quand je parle tout le monde rigole -
Dans la cour interdit de monter au marronnier - Il faut jouer aux petites balles, faire la ronde, jouer à la maman - quand la maîtresse me voit courir, elle m’appelle et me garde près d’elle sans bouger toute la récréation - si ta mère te voyait dans cet état !
Les filles sont presque toutes bêtes, elles bê­lent : je vais te recommander à la maîtresse, madame ! alors je leur donne des coups de poings - Tout le monde essaye d’être des gens riches - T’occupe pas des voisins, baisse les rideaux, sois polie et bien élevée ! les petites filles avec des belles robes et des chaussures vernies "oui ma chérie !"
Je grogne, je réponds - j’aime les cheveux hirsutes, je veux qu’on me coupe les cheveux même si ça fait "femme de mauvaise vie" -
- Alors t’as pas encore changé de sexe ?
- Mais tu verras, tu changeras, plus tard tu te marieras -
- Je ne me marierais jamais !
J’ai pas envie d’être riche, d’avoir des dentelles et des chaussures fragiles, de ne plus pouvoir courir, crier, taper -
J’aime le gel, le soleil, les arbres debout sur leurs racines, le goût de sang dans la bouche d’avoir trop courru - cracher - la pluie, la vieille poussière, l’odeur de pisse de chat, les croûtes de mes genoux, les crottes de mon nez - j’aime pisser et chier - j’ai neuf ans - Ensuite la bagarre continue, leur sacré mode d’emploi de la vie finit par vous intoxiquer -
Je ne sais plus où j’en suis, mes seins ont poussé, les garçons m’appellent "grande chè­vre", je trouve les filles belles et n’ose plus les approcher, j’ai envie de caresser les arbres, d’avaler des bougies allumées, de planter mes ciseaux dans le cou penché du professeur de couture mauvais le "sent-bon" -
Je sors la nuit, chercher la cogne aux blousons noirs et suivre les filles isolées à la sortie des cinémas -
Je voudrais qu’on tue tous les malheureux et les fragiles - je ne peux pas tous les secouer ou les faire rigoler - qu’ils crèvent -
J’ai peur un peu qu’on me croit folle et beaucoup de l’être -
- comment être féminine ?
- comment être avec un mec ?
- comment être étudiante ?
- comment gagner des sous sans se sentir un larbin ?
- comment être heureuse ?
- comment baiser ?
- comment Jouir ?
J’avais toujours refusé le mode d’emploi du savoir-vivre et je me sentais mal comme un ours qui voudrait avoir l’air d’un papillon - Devant l’horizon insupportable du mari-enfants- maison-boulot même amélioré, malgré bien des efforts et concessions, je suis entrée en hiber­nation, ne pouvant plus répondre que par grogne­ments et pleurs d’impuissance aux paroles-messages vides des papillons -
- Bonjour, comment ça va ?
- Et tes examens, tu révises ?
- Tiens j’ai vu ton mec -
Et puis un jour en me réveillant j’ai vu qu’il faisait jour -
Et puis un mec m’a dit arrête de prendre tes médicaments, et j’allais bien et c’était un sale phallocrate qui faisait la vaisselle et torchait le bébé sorti de mon ventre —
De crises en crises l’ours(e) a survécu et vit toujours avec d’autres ours plus ou moins ours, braille, semble ailleurs et a envie de grogner en bête qu’il se sent aux jacasseries souriantes des papillons -
La spécificité de l’être humain femelle, pardon, de la Femme, ça existe ça ?

Jeanne.




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