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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Condition de la femme en Tchécoslovaquie
{Marge}, n°13, Novembre-Décembre 1977, p. 8.
Article mis en ligne le 27 juillet 2013
dernière modification le 18 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Avant que de définir - dans le strict sens de délimiter - ce qu’est aujourd’hui la vie de la femme tchécoslovaque, c’est-à-dire dans quelles conditions celle-ci s’insère dans l’ensemble de la société "socialiste", quels sont les rapports et la nature de ces rapports que créent de telles conditions, il semble indispensable d’évoquer, ne serait-ce qu’à grands traits, le visage politique de la Tchécoslovaquie actuelle. Un mot seul suf­firait à tracer le profil de ce visage, un mot dur et tranchant comme la réalité qu’il recouvre : la normalisation. La normalisation, c’est le retour au "normal", c’est-à-dire plus précisément ce que l’Union Soviétique tient pour "normal". Ceci signifie qu’en 1969, il s’est agi d’une part de reculer jusqu’au point précis d’avant le Prin­temps de Prague, d’autre part de se conformer totalement aux directives soviétiques par l’appli­cation scrupuleuse du modèle soviétique de socialisme. Ainsi, la normalisation n’est pas seulement l’écrasement des espoirs qui fusèrent au Printemps 68 et qui furent assassinés en août, pas seulement non plus la légitimation de l’inteivention militaire, mais elle signifie bien plus grave­ment encore la reconnaissance de la Tchécos­lovaquie comme devant être réduite à un statut quasi colonial et comme devant s’y conformer avec la plus totale servitude ("Avec l’Union Soviétique pour l’éternité et jamais autrement"). Le pays ainsi normalisé vit sous un système tota­litaire de type bureaucratique avec monopole du pouvoir par l’appareil du Parti, de l’Etat, de la police et de l’armée.
Plus fort peut-être encore que le traumatisme d une intervention qui fut aussi brutale qu’inat­tendue, un sentiment de honte doublé d’impuis­sance pèse sur le peuple : la honte d’avoir à subir cette "normalisation" et les innombrables persé­cutions qu’elle entraîne. Au début de cette année, la conscience de la nécessité à la lutte se fait jour, pour la première fois depuis 68 : de l’attente et la soumission passives, on passe à la reven­dication directe. La CHARTE 77 revendique princi­palement le respect des accords de 1975 signés à Helsinki.

TRAVAIL FAMILLE PARTI

1 - TRAVAIL

Du point de vue méthodologique, les marxistes posent comme conditions de la libération de la femme :
- l’existence d’une économie socialiste,"
- la participation de la femme à l’activité éco­nomique.
Ainsi, la solution marxiste de la "question féminine" pose comme condition sine qua non à la libération de la femme son intégration au travail social productif.
C’est ce qui permet à l’organisation officielle "l’Union Tchécoslovaque des Femmes" (ratta­chée au Front National, donc relevant politique­ment d’une totale servitude au P.C.T.) de pro­clamer sans cesse que l’émancipation des femmes est une question déjà résolue en Tchécoslo­vaquie et que les droits entre les hommes et les femmes sont tout simplement assurés (par. 3, chap. 2, art. 20 de la Constitution) (1).
En Tchécoslovaquie, si le travail est un droit pour chacun, il s’avère en fait être aussi et sur­tout un devoir absolu (plus de six mois d’inacti­vité entraînent de lourdes peines de prison même si les ressources sont justifiées). Si seules les femmes mariées semblent échapper à ce devoir, la réalité démontre cependant que le travail re­présente pour la plupart des femmes une véritable nécessité économique (le salaire d’un homme ne saurait en effet être suffisant pour garantir le niveau de vie décent d’une famille). C’est pour­quoi en Tchécoslovaquie, l’activité économique des femmes est l’une des plus élevées au monde : elles constituent 48% DU TOTAL DES PERSON­NES ACTIVES (elles représentent 51 % de la po­pulation). Il est cynique de voir dans ce fait là preuve irréfutable de l’émancipation de la femme. Voici les chiffres qui, selon l’optique marxiste, permettent de dire que cette émancipation n’est plus un problème en République Socialiste Tché­coslovaque : en 1950, sur la totalité des femmes en âge de produire, 54,1 % travaillaient ; en 1960, 70,7 % et en 1970 85,3 %. Afin sans doute de ne pas rester en retrait de ce large mouvement de libération, les femmes âgées poursuivent le plus longtemps possible leur activité économique (2).
Selon des statistiques publiées au début des années 70, les femmes gagnent en moyenne 1/3 de moins que les hommes : à la discrimination salariale subie par les femmes vient s’ajouter le fait que les secteurs d’activité dans lesquels elles sont en majorité sont précisément les sec­teurs accordant les salaires les plus bas. Ceux dans lesquels elles jouent un rôle primordial, comme l’industrie légère et l’agriculture, présentent les conditions de travail les plus dures, sou­vent à la limite de la résistance physique humaine.

2 - FAMILLE

Bien intégrée comme élément actif dans l’en­semble de l’économie nationale, la femme va se voir entourée de préventions particulières axées cette fois sur sa fonction de procréation. C’est pourquoi les services sociaux aménagés autour de la maternité sont relativement avancés, mais la normalisation a effectué aussi dans ce domaine de graves restrictions de liberté. Ainsi, l’avorte­ment, qui dès la fin des années 50 était légal et se pratiquait très libéralement, est rendu aujour­d’hui très difficile et en partie clandestin. Des mesures administratives de 1973 exigent que l’on présente devant une commission spéciale des rai­sons médicales et sociales sérieuses et surtout impératives. Moins pratiqué, l’avortement, dont le coût a considérablement augmenté, est devenu une pratique de plus tombant sous le coup de la corruption. La pilule (et autres moyens contra­ceptifs) a subi une "évolution" identique : large­ment diffusée jusque dans les années 70, sa prescription médicale est à présent l’objet d’une sévère parcimonie. Ces deux mesures expliquent en partie pourquoi, après un très net relâche­ment dans les années 68-72, la courbe de nata­lité remonte en flèche.
Ces précautions étant prises, la femme tchèque ou slovaque va donc pouvoir mettre au monde son bambin. Si elle travaille, elle bénéficiera de six mois d’arrêt de travail pour cause de grosses­se (un mois avant la naissance ou plus si l’état de santé l’exige, cinq mois après), période durant laquelle l’entreprise qui l’employait continuera à lui verser son salaire mensuel intégral. Elle peut ensuite rester un an au foyer avec la garantie (qui s’avère souvent toute formelle) que l’entre­prise lui maintiendra son poste. Elle pourra même prolonger sa paresse d’une année supplémen­taire avec la garantie que l’entreprise lui gardera en vacance un poste qui peut être différent mais rémunéré du même salaire : Ainsi, la femme peut non seulement faire son enfant sans souci appa­rent d’ordre matériel, mais encore dans le même temps conserver toute sécurité d’emploi. De plus, elle recevra de la part de l’État une allocation de 500 couronnes par mois (1/4 du salaire men­suel moyen) pendant la première année qui suit la naissance, et 90 couronnes par mois’ et par enfant jusqu’à la majorité de l’enfant si celui-ci a déjà commencé à travailler, ou jusqu’à la fin de ses études s’il les entreprend. Quand l’enfant est malade, chacun des deux époux peut prendre trois jours de congé payés à 100%.
Quant à la mère célibataire, elle jouit des mêmes avantages en plus de certaines priorités pour l’accès à la crèche, l’obtention d’un appar­tement, etc. Son congé de grossesse est plus im­portant. et quand son enfant est malade, elle peut disposer de 6 jours de congé payés à 100%.
Les modalités du divorce constituent un acquis que la normalisation n’a pas frappé : le divorce s’obtient facilement, la demande d’un seul con­joint est suffisante, la procédure s’effectue rapi­dement et est peu coûteuse.
Le "concubinage" bénéficie d’un statut légale­ment reconnu.

3 - LE PARTI

Sans commentaire. Femme, homme ou n’im­porte quoi, il vaut mieux en être (ou alors avoir de singulières aptitudes à se planquer). Toute­fois, pour la femme, la plus efficace, c’est encore l’étoile rouge épinglée au cul.
Je pourrais épiloguer pendant des pages et des pages sur "la vie quotidienne de la femme tchécoslovaque". Inutilement sans doute, parce que c’est simple jusqu’à l’extrême caricature, et c’est encore la normalisation qui permet cette simplification trop réellement grotesque. Inutile­ment surtout, parce que les femmes de Tchéco sont enrôlées dans un scénario à la fin duquel, entre le travail bestialisant, les brigades de tra­vail socialiste, les couches momesques qu’on a pu se procurer de l’ouest, l’attente du mari qui est allé se pinter la gueule à la brasserie d à côté et les incalculables heures de queue dans les magasins pour obtenir une bouffe elle aussi trop normalisée pour être bonne, i ! reste une petite place pour le désir d’une robe à fleurs dernier cri chez les capitalistes et pour le rêve d’un congélateur de choc.
Je vais plutôt raconter l’histoire particulière de femmes elles-mêmes particulières en ce sens que, dans un système qui n’admet aucune autre alternative quelle qu’elle soit, elles ont cherché à forcer des limites qu’on ne franchit pas impuné­ment au royaume de Husak.
La première histoire est celle qui est advenue à mon amie Janeta. Pour survivre, elle s’était trouvé trois planques : d’abord, la plus banale qui soit au monde, là-bas et ailleurs, I’alcool ; vin bière, vodka ou eau de cologne, tout lui était bon, elle ne dessoûlait pas ; ensuite le cul pourvu qu’il fût d’importation capitaliste (France, R.F.A. et tutti quanti). C’est ainsi, chez elle l’anti­communisme avait pénétré jusqu’en des réglons inattendues : la queue socialiste était fort mal cotée dans sa classification personnelle. Enfin, elle s’était tout bêtement planquée dans une petite boutique de la Vieille-Ville à Prague ou elle était censée vendre des sacs à main et ou elle avait l’énorme avantage d’être seule et peu contrôlée. Étant donné que pour pouvoir réaliser ses histoires de cul, il lui fallait boire, et que pour boire il lui fallait du fric, elle avait eu l’idée simple de prendre l’argent de la boutique selon ses besoins (on n’oublie pas le marxisme comme ça). Ainsi, la recette de chaque journée faisait la soûlerie de chaque soirée, et la soûle­rie de chaque soirée faisait la baiserie de chaque nuit, Janeta. c’est pas pour des prunes qu’on t’avait bourré le crâne quant tu étais môme de matérialisme dialectique, tu en avais fait une synthèse géniale. Seulement, au lieu de te dési­gner comme "héroïne du travail socialiste" (sic), on a fait un inventaire au bout duquel on a trouvé que t’avais fais un gros trou dans les caisses (20 000 couronnes, un salaire annuel). Le plus grand crime, ce n’est pas de gueuler quand on est rond que les Russes sont les plus gros salauds de la terre. C’est un crime, d’accord, mais le plus grand, et tout le monde le sait, c est de voler l’État socialiste, c’est-à-dire de nuire a la collectivité entière.
Janeta a été internée et a subi des électro­chocs avant de se retrouver au trou. Après le procès, elle a été "dégradée" de sa qualité de vendeuse (quelque chose comme la dégradation militaire), et on l’a replacée à l’usine, au travail à la chaîne dans la production des sacs qu elle vendait autrefois.
En juillet 1973, la presse et tous les mass media de Prague reçoivent presque chaque jour des lettres bien étranges assurément, c’est pour­quoi personne n’en tiendra compte. Ces lettres disaient en substance : "Cette société est trop injuste. Je n’en peux plus, je vais me venger en tuant le plus de monde possible." Puis, elles deviennent de moins en moins vagues dans les projets d’exécution qu’elles proposent : Il est d’abord question de faire sauter un avion, puis de faire dérailler un train, et enfin, de foncer avec un camion dans la foule stationnée à un arrêt de tramway. C’est ce dernier projet qu’Olga va réaliser ; parce que. pour la bombe dans l’avion, elle n’a pas envie de se faire sauter avec, vu qu’elle entend causer un peu après ; pour le déraillement du train, il faut mettre au point la technique ; par contre, pour le camion, ça marche comme sur des roulettes vu qu’elle est chauffeur d’un trois tonnes. Sa dernière lettre fournit les indications exactes du lieu et de l’heure de sa "vengeance".
14 morts.
Maintenant, Olga veut la parole, elle la prend furieusement, revendique son acte comme justice contre une société qui écrase. Malheureusement, on n’est pas tous dans le mystère des huis-clos, aussi, on ne va pas beaucoup l’entendre. Par contre, on saura en détails qu’elle a déjà été internée dans un hôpital psychiatrique pour avoir tenté de se suicider et d’incendier la maison de son père. Elle est reconnue pleinement responsa­ble par la commission de psychiatres. C’est alors que fa presse parlait de "monstre à abattre", et nous on pensait à cette fille de 22 piges qui de­mande pour elle-même la peine de mort et refuse de faire appel.
Olga fut exécutée en mars 1974 à Prague (pen­daison).

Marie-Christine.




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