Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Maternité et avortement
{Le pouvoir des femmes et la subversion sociale}, Librairie Adversaire, s.d., p. 135-146.
Article mis en ligne le 18 avril 2014

par ArchivesAutonomies
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Le document qui suit, élaboré et diffusé par le "Movimento di Lotta Femminile" de Padoue, en Juin 1971, connaît une seconde publication à un moment où les hommes politiques délirent sur le référendum pour ou contre le divorce, montrant une fois encore qu’ils sont à mille lieues des problèmes réels des exploitées et exploités.

Note d’actualité

L’autodénonciation en masse de femmes qui ont avorté, en France, en Allemagne et dans d’autres pays, est une des formes de lutte qu’est en train d’expérimenter la révolte féminine au niveau mondial, pour déchirer les voiles qui ont toujours recouvert cette histoire de l’avortement.
Pour nous, femmes du mouvement "Lotta Femminile", comme nous sentons la nécessité de clarifier totalement les termes de notre participation à la lutte pour l’avortement, nous ressentons en même temps la nécessité de clarifier l’histoire de l’avortement, les termes dans lesquels elle nous a été imposée jusqu’à présent.
Pour commencer, nous dénonçons tout de suite ce fait : c’est ce même système qui nous a INTERDIT d’avorter qui nous a CONTRAINTES à avorter, et continue de nous contraindre à avorter, chaque fois que les conditions de vie et de travail réunies brisent net la possibilité de grossesses, même désirées ; que ces conditions soient l’absence d’un salaire personnel, le salaire de misère du mari, l’exiguïté et l’insalubrité de la maison, ou la nocivité de l’usine.
Il vaut la peine de se mettre à recueillir les signatures de toutes les femmes à qui les conditions de travail ont arraché l’enfant qu’elles portaient dans leur sein. Procédons tout de suite aussi à ces dénonciations en masse des patrons qui nous ont contraintes à avorter.
A présent, refaisons un peu l’histoire.
Au moment où, ainsi que nous l’avions précisé dans un premier document, on a isolé la femme dans la maison, tandis que les autres membres de la famille s’éloignaient de la même maison toute la journée, on a commencé à raconter à la femme qu’elle réalisait, dans "la maternité", l’accomplissement de "son destin physiologique".
Cette maternité, lui disait-on, était sa "vocation naturelle", puisque son organisme était "orienté" vers la perpétuation de l’espèce. Mais, comme il est clair pour tous, la fonction reproductive n’a jamais été commandée par le seul hasard et la nature ; donc parler de "naturel", de "destin" est d’abord écoeurant en tant que définition, et en second lieu plus écoeurant encore quand on constate que ce destin dit naturel retombe sic et simpliciter sur le dos de la femme et de la femme seulement.
Comme nous le disions dans le premier document, si par la force des choses nous avons beaucoup gagné en beauté et en vertu, mais peu en sagesse, il n’en reste pas moins pour nous qu’il faut encore, pour faire un enfant, un homme. Un rapide coup d’oeil sur le déroulement historique de faits qui devraient se passer si naturellement nous a fait remarquer que :

1. Plus on s’acharne à voir dans la femme une mère, plus elle se trouve niée comme personne et comme individu. Autrement dit, on a réussi à faire endosser à la femme la maternité (que l’on entend ici comme problème touchant non seulement à la conception, mais à la responsabilité même de l’élevage des enfants), dans la mesure où l’on a réussi à la châtrer de son sexe et à l’exclure de la vie sociale.

2. Après avoir construit - et épuisé - sa personnalité et sa sexualité dans la maternité, on a ensuite obligé la femme à faire fonctionner cette maternité elle-même suivant les exigences du marché de force de travail et suivant les exigences du contrôle politique, en exaltant ou en anéantissant sa fonction de mère avec une égale désinvolture.
Pour ne citer que quelques exemples : la pratique de la stérilisation en masse des femmes de Portorico remonte à 1930, à une période où les médecins la mirent en avant comme l’unique méthode contraceptive ; en 1947, 48,7% des femmes furent stérilisées. Ceci dans un pays extrêmement pauvre que le capital américain avait destiné au statut de colonie, source de hauts profits et en même temps illustration de la magnanimité américaine.
Ces mêmes portoricaines remplirent le rôle de cobayes pour l’expérimentation de la pilule contraceptive avant son introduction sur le marché des États-Unis.
Aux États-Unis, les femmes noires sont continuellement stérilisées à leur insu, quand elles arrivent dans les hôpitaux pour avorter ou pour quelque ennui gynécologique. Résultat : elles préfèrent avorter et accoucher sans assistance médicale. La façon dont on programme avec désinvolture ces pratiques, en Asie et en Amérique, dans le Tiers-Monde en général, n’est un mystère pour personne.
Et ce n’est là que la forme la plus manifeste d’une politique générale (pas toujours aussi aisée à reconnaître) de contrôle de la fonction reproductrice des femmes et, à travers lui, du marché de la force de travail. L’usage du terme "surpeuplé" recouvre non seulement le génocide par la famine, mais le fait qu’on mesure la population seulement en rapport avec le degré d’investissement du capital et le besoin correspondant de force de travail.

3. Le retard avec lequel la recherche anticonceptionnelle apparaît sur la scène scientifique, bien après qu’aient été découvertes et perfectionnées des méthodes contraceptives que les Églises contribuèrent fort opportunément à enterrer, nous renvoie à un parallèle avec la cuisine américaine ; nous devons porter un toast à la toute dernière innovation technologique, laquelle n’est pas même à la hauteur des balbutiements du développement technologique. Ce retard n’a été que l’ennième tromperie de la science et du pouvoir sur notre dos.
Si aujourd’hui encore nous devons recourir à l’avortement, il faut en accuser une fois de plus les monstrueuses déficiences et le retard de cette recherche - retard qui n’est pas le fait du hasard.

4. L’orientation de la recherche anti-conceptionnelle, qui a toujours utilisé et utilise encore des femmes pour premiers cobayes, et dont les résultats continuent à être destinés uniquement aux femmes, confirme la discrimination suivante : là où il est question de sexe, le "problème" est féminin ; et la conception est "affaire de femme". Pareille orientation a joué d’autre part une fois de plus, comme un instrument de contrôle de la sexualité féminine ; dans la mesure où elle détermine les méthodes de contrôle des naissances, elle détermine en conséquence les termes des relations entre hommes et femmes et totalement les termes des relations entre femmes et société. Si à un moment quelconque on a besoin d’un grand nombre de femmes comme force de travail à exploiter aussi en dehors de la maison, on est tout de suite prêt à nous donner tout un choix de méthodes efficaces (même si elles sont barbares) de contrôle des naissances.

5. C’est pour cela que l’avortement, bien qu’il constitue l’unique recours possible face aux déficiences de la recherche anti-conceptionnelle, est INTERDIT à niveau à peu près mondial.
Dans quelques pays est admis l’avortement "thérapeutique" (c’est-à-dire : si l’on réussit à trouver des médecins, des psychologues et sociologues qui déclarent que vous êtes en mauvaise santé, psychiquement pas très bien, et économiquement faible).
En un mot, jamais et nulle part on ne reconnaît à la femme le droit de décider si et quand elle veut devenir mère, et donc, étant donné les conditions déjà dites, le droit d’avorter selon sa volonté.
L’INTERDICTION D’AVORTER EST UN PHÉNOMÈNE SI RÉPANDU QU’IL FAUT CONSIDÉRER L’AVORTEMENT COMME UN DES RISQUES IMPLIQUES DANS LA CONDITION FÉMININE.
Nous voulons ajouter que le risque auquel nous faisons allusion n’est pas tant ce "grave risque" auquel fait allusion le code pénal : car en réalité, comme même les médecins les plus rétrogrades en sont désormais venus à l’admettre, l’avortement effectué en clinique avec l’assistance médicale et sous anesthésie est bien moins dangereux qu’un accouchement.
Le risque tient précisément aux conditions dans lesquelles on nous contraint à avorter, quand il faut avorter illégalement.

6. Quant au "problème moral", il ne vaut pas même la peine de s’arrêter aux arguments adoptés par l’Église catholique pour soutenir cette interdiction de l’avortement, à commencer par ces dissertations pour savoir si et quand le foetus a une âme, et si (question plus ancienne) les foetus féminins en ont une. D’où l’on peut déduire que s’il avait été donné de voir dans l’utérus si l’enfant à naître serait mâle ou femelle, l’Église aurait autorisé les avortements de foetus féminins.
Le dégoût que nous éprouvons à parcourir une certaine littérature ecclésiatique nous fait clore ici la question du problème moral. Pour qui voudrait l’approfondir, les journaux des mouvements de femmes rassemblent de plus en plus les fleurons de ce genre de littérature.

7. En revanche, nous dénonçons cette concession qu’on nous fait avec l’avortement thérapeutique, gracieuse concession au milieu de l’interdiction générale qui a joué et joue essentiellement comme le ennième instrument de discrimination de classe : en fait, seules les femmes à qui leur position sociale donne un certain pouvoir réussissent à trouver rapidement (c’est-à-dire : à temps) les déclarations médico-sociales nécessaires et à en bénéficier.
Pour les autres, il est presque impossible de se procurer de telles déclarations, et elles deviennent les premières victimes de ce sadisme social qui, sous couvert de libéralisme, veut maintenir à tout prix le droit de décider si et quand les femmes seront mères. Et le médecin fonctionne comme le premier instrument de ce sadisme social.

8. Arrivées à ce point, lorsque nous avons fait un enfant à tout prix, nous voyons clairement le vrai visage du système.
Celles qui n’ont pas réussi à avorter ont un enfant.
Celles qui n’ont pas réussi à avorter appartiennent en général, comme on l’a dit, aux couches les plus prolétaires.
Une fois l’enfant né, une fois atteint le but répressif, ce même état qui nous a contraintes à la maternité se décharge de toute responsabilité : "c’est ton enfant, débrouille-toi comme tu veux pour l’élever".
Au mieux, il vous donne 5000 lires par mois (40 F environ) pendant la première année, et 2500 lires (20 F ) jusqu’à 5 ans.
Il est clair que si l’on est soi-même à 5000 lires près, on ne peut élever personne avec 5000 lires. L’enfant finit à l’orphelinat.
C’est alors que l’état revient sur le terrain. Non pas pour aider la mère, évidemment, ni même l’enfant, mais pour se construire une entreprise. Les 5000 lires (40 F ) destinées à la mère se transforment immédiatement en 45 000 lires (360 F ) versées, pour chaque enfant, aux instituts pour l’enfance abandonnée. Il est bien connu que ces instituts sont à peu près tous dirigés par l’église. On sait - les journaux de ces dernières années sont pleins d’informations là-dessus - la façon dont y sont élevés les enfants. Malnutrition, violences et sadismes en tous genres.
On y élève ceux qui sont destinés aux ordres religieux inférieurs, au sous-emploi, à l’émigration, aux maisons de redressement, aux prisons.
Nous dénonçons l’Église en tant que bras droit de cette entreprise, et nous luttons contre elle aussi.

9. Celles qui accouchent avec la bénédiction de Dieu et du système (ce n’est pas le moment de s’étendre davantage sur leur propre consentement) et réussissent à garder leur enfant - c’est-à-dire : celles qui ont un travail et une mutuelle - voient inscrire la conquête contractuelle qu’est le "congé de maternité" sous le terme de "congé de maladie" ; et cela après avoir grandi dans la douce exaltation de la maternité.
Une maternité qui a été comprise, construite et exaspérée comme fonction reproductrice de la force de travail n’arrive pas même à sa fin en beauté. Devant la femme qui s’absente de son travail, et celle qui accouche, le manque à gagner qui découle de l’absence de la première empêche de donner une connotation plus "productive" au congé de maternité lui-même. Il s’agit encore de "maladie".

Conclusions

Nous aussi, comme toutes les femmes, nous trouvons dans la nécessité - urgente entre toutes - d’organiser la lutte pour l’avortement, étant donné que le niveau de la recherche médicale ne nous permet pas de mettre simplement en avant une diffusion libre et gratuite des moyens contraceptifs.
En outre, nous ne nous satisfaisons certes pas ni de la pilule, ni des injections, ni des autres méthodes chimiques ou mécaniques, etc., avec le pourcentage de risque qu’elles impliquent et dont nous sommes parfaitement conscientes. Ce pourcentage, la gynécologie a vraiment bien peu fait, au cours de son développement, pour le réduire, et ce n’est pas un hasard, si l’on compare au développement des autres branches de la médecine. C’est pourquoi nous sommes également contraintes à nous organiser pour l’avortement, comme objectif minimal immédiat ; nous nous organisons non pas pour réclamer un quelconque type d’avortement "thérapeutique" qui ne ferait que re-proposer et aggraver les discriminations de classe existant déjà, mais pour réclamer l’avortement libre et gratuit (sous anesthésie) accessible à toutes.
En même temps, nous dénonçons pourtant le fait que jusqu’à présent l’illégalité de l’avortement a joué le rôle de pilier central d’une entreprise de boucherie humaine : ceci dans la mesure où elle a servi à retarder ou à décourager complètement la recherche de méthodes contraceptives qui ne détruisent pas la santé psycho-physiologique des femmes. Mais de plus l’illégalité de l’avortement a été la base sur laquelle a pu se construire et s’organiser cette entreprise justement dans le sens d’une sélection : sélection concernant le point où se concentreraient les avortements, et donc où se concentrerait l’organisation de la légalité/illégalité, sur laquelle on fait proliférer le médecin débutant ou le mandarin universitaire qui doit se procurer la clientèle pour les cliniques privées.
C’est précisément parce que nous avons compris ceci, et jusqu’au bout, que notre lutte sur ce point est avant tout une lutte contre toutes les structures sociales et les structures de pouvoir qui ont voulu cet état de faits, au prix de notre peau. Disons le tout de suite, que ce soit clair dès le début : nous changeons le signe de cette lutte :
Le problème n’est pas d’avorter.
Le problème est d’avoir la possibilité d’être mères toutes les fois que nous voulons l’être. Seulement les fois où nous le voulons, et aussi toutes les fois que nous le voulons. Si aujourd’hui les femmes du prolétariat du Sud font quinze enfants, quand les femmes des classes moyennes réussissent d’une façon ou d’une autre à n’en avoir que deux ou trois, notre but ultime n’est pas d’obtenir ce misérable privilège de ne pas avoir d’enfants.
On a pourtant fini par nous les donner ces pilules qui ne sont pas au point, ces injections qui sont sans effet, et l’on nous donnera aussi quelque chose de mieux, et l’avortement sera parmi ce mieux.
Mais si cela veut dire, et seulement dire : "Modère-toi un peu ; si tu gagnes 100 000 lires (800 F environ), fais un enfant ; si tu en gagnes 150 000 (1200 F) tu peux même en faire un second", nous répondons tout de suite que nous ne sommes pas d’accord.
Dès maintenant nous ne sommes pas d’accord parce que ce compte où l’on prélève sur ce que nous ou notre mari gagnons, et en fonction de quoi nous devrions planifier le nombre de nos enfants, est un compte à revoir et à refaire entièrement.
Une certaine littérature a commencé à circuler, invitant les mères et en particulier les mères en Europe à une responsabilité sociale dans la planification de la production des enfants. Nous répondons tout de suite à cela que le type de responsabilité sociale que nous entendons n’est pas du tout celui qui consiste à ajuster le tir sur le niveau salarial ; mais celui qui détruit tout niveau salarial, tout mécanisme salarial, pour vraiment que nous puissions toutes faire tous les enfants que nous voulons et seulement les fois où nous le voulons.
C’est vraiment à cette capacité de lutte pour exaspérer et réaliser jusqu’au bout ce droit de chacune et de toutes à mettre un enfant sur la face de la terre, toutes les fois qu’on le veut, que nous mesurons l’unique responsabilité sociale que nous entendons.
C’est un droit qui souvent encore doit passer par la conquête d’une chambre pour deux, car si la communauté où les parents faisaient l’amour devant les enfants a pu être un paradis perdu, à présent, après le péché originel qui sépara Adam d’Eve, et tous deux de leurs enfants, la chambre pour deux reste une conquête minimale aussi bien à Turin qu’à Reggio de Calabre.
La promiscuité comme entassement est l’opposé de la communauté que nous voulons conquérir.
Faire l’amour toutes les fois qu’on veut, faire des enfants toutes les fois qu’on veut dans une ambiance confortable, chaude et belle.
Ce qui signifie : ne pas payer cette maternité ni au prix du salaire, ni au prix de l’exclusion.
Ce n’est qu’en mesurant quelle jouissance nous avons de ce droit que nous mesurons la quantité de richesse sociale dont nous jouissons.

Juin 1971
Movimento di Lotta Femminile de Padoue [1]

Notes :

[1"Movimento di Lotta Femminile" était la dénomination utilisée au début par Lotta Femminista dans certaines villes.




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