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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Quelques réflexions consécutives à la disparition du journal "Colères"
Article mis en ligne le 24 mars 2014
dernière modification le 25 mars 2014

par ArchivesAutonomies
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Nous ne sommes plus "en Colères"... ou peut-être n’avons-nous jamais été "en Colères"... ou trop peu, ou juste par moments, quand le ral’bol des situations extérieures ressoudait nos révoltes... et ce fait rend difficile, superficielle, et presque fausse, la possibilité de tirer ici un bilan net et bien carré, dans le style : (1) positif - (2) négatif - ou "échecs et réussites", rubriques classiques des gens qui mettent un point d’honneur à vouloir être cohérents, au mépris de la subtilité des contradictions... qui se révèlent pourtant être sou­vent fécondes si l’on veut bien ne pas les masquer. Procéder ainsi se­rait une façon de redoubler, d’enraciner encore plus une apparence d’e­xistence, d’expression, qui n’a pas réussi à émerger au sein du groupe "Colères".
Il faut préciser tout de suite, à une période où de multi­ples publications féministes, libertaires et autres sont étouffées par les problèmes financiers, que les finances du journal "Colères", elles, se portaient bien ! Petit journal de présentation modeste, pas trop mal diffusé, et curieusement bien vendu (malgré la pauvreté du contenu face aux innombrables questions qui grouillent sous nos crânes, ou aux multiples amorces de débats qui traversent nos petits mondes de réfé­rence) ; ce petit journal donc rencontrait un certain écho dans les mi­lieux anarchistes et libertaires, milieux assez hermétiques aux problè­mes de libération des femmes, et plus enclins à enfermer ceux-ci et celles-là dans le tiroir sans avenir des vilaines luttes spécifiques ou fronts particuliers, plutôt qu’à les renvoyer à Pâques ou à la Trinité, car ces échéances-là, elles reviennent périodiquement !
Ceci dit journal et groupe viennent d’éclater, et il faut bien essayer de déméler les écheveaux de notre histoire, sans manichéisme ni complaisance ! Et notre histoire n’est pas celle d’un groupe qui aurait des temps forts d’activités, de réflexions, de projets, de discussions. C’est plutôt, vu de l’intérieur, l’histoire d’un projet qui n’a pas vu le jour... du moins pas maintenant, ici, entre nous, dans le cadre de ce groupe... Pourquoi cet immobilisme, cette paralysie ?
Il faut parler là de nos rapports avec le mouvement libertaire, avec le mouvement des femmes et le féminisme, et aussi de nos rapports entre nous dans le groupe.
La base du regroupement "Femmes Libertaires" a été dès le début très idéologiques. Nous nous retrouvrions bien sûr sur nos problèmes spécifiques de femmes, en butte au pouvoir phallocratique fonctionnant dans les groupes anars comme ailleurs, mais la justification à nos propres yeux, de cet "entre femmes", était l’adhésion à un corpus idéologique de référence anar classique, et l’existence, à côté de nos rencontres, d’une pratique militante mixte. L’enjeu était triple : - Nous retrouver entre nous pour nous parler autrement - Se setnir plus fortes face aux hommes... avec le vague espoir de cahnger - exister dans le Mouvement des Femmes sur nos positions, face aux initiatives nationales (viol, avortement) qui nous paraissaient réformistes, avec l’ambition aussi de nous exprimer sur tout question politique et sociale, et de ne pas nous laisser enferme dans nos problèmes de "ventre et de vécu".
Quel programme ! Mais dans toute cette démarche, le groupe repoduisait ne quelque sorte le "désir des hommes". Et ce phénomène, lié en même temps à la conscience diffuse de cet état de fait, et à son refus, a joué un rôle de blocage. Il faut insister sur l’existence et le fonctionnement de ce mécanisme, dont on peut nommer quelques matérialisations, mais qui a joué surtout dans nos têtes. C’est peut-être là le creuset de l’immobilisme cité plus haut, car il éclaire les rapports quye nous avons entretenu avec le mouvement libertaire, et avec le mouvement des femmes. Passons rapidement sur les réac­tions des militants anars hommes, pour nous pencher sur le rap­port à la politique que cette situation a créé pour nous. Les réactions nasculines furent de l’ordre de la curiosité, de l’in­térêt pour l’existence d’un groupe femmes libertaires, curiosi­té sous-tendue par le double axe : contrôle sur nous / profit publicitaire pour eux, pour schématiser un peu les réactions les plus politicardes, mais sans doute celles qui ont eu le plus d’effet structurant sur l’expression (ou la non-expression) du groupe. Et ceci dit sans les accuser de machiavélisme,beau­coup de militants anars ayant eu bien sûr une attitude indivi­duelle très honnête de cet intérêt pour "Colères", mais ce n’est pas là le problème.
Entre les organisations libertaires qui pensaient redorer leur blason en nous accueillant dans leurs locaux (les anars sont partout où ça bouge, même chez les femmes) et les gentilles distributions de "conseils politiques" : "Mais vous femmes libertaires, vous devriez, au choix : - être plus claires contre la campagne féministe actuelle sur le viol, militer dans dès groupes femmes de quartier, participer à la coordina­tion machin etc..., nous avions bien du mal à émerger pour nous mêmes, à nous définir, à revendiquer nos ambiguités, celles-ci étant vécues comme des ambivalences. Nous étions investies par eux d’un merveilleux apostolat : porter le flambeau révolution­naire de la radicalité libertaire au sein d’un mouvement des femmes en passe de devenir une sorte de "syndicalisme féminin".
Bien que nous refusions cette démarche, ce rôle, nous nous sentions tiraillées, pire, culpabilisées. Le poids de l’idéologie libertaire, intériorisée comme une de nos référen­ces fondamentales, lié simultanément avec le refus de ce que nous sentions être un piège, nous a éloignées d’une expression de nous-mêmes plus authentique. Nous vivions nos contradictions d’une façon honteuse, sans pouvoir les dépasser ; pouvoir de la norme ! Nous nous sentions obligées d’apparaître, d’intervenir.. sur le problème du viol ou de 1’avortement par exemple, pour présenter le point de vue juste guidé par nos féroees sentiments anti-étatiques ... et nous faisions de l’idéologie, un point c’est tout. L’exemple le plus frappant de ces contradic­tions s’est produit à l’automne dernier, lors des manifestations des 6 et 24 Octobre pour l’avortement où deux tracts furent sor­tis : - le premier du genre "donneur de leçon idéologique", re­flètent les positions d’une partie du groupe "Colères" - le deuxième rectifiant le tir et réaffirmant un point de vue fémi­niste. La façon dont se fait la politique traditionnellement dans les milieux dits révolutionnaires, nous l’avions bien intériorisée, et se séparer, rompre avec ce réfèrent était impos­sible pour nous, en tant que groupe, car trop lourd de signifi­cation : Exclusion du milieu révolutionnaire, accusations on tous genres : "intellos-baba cool-réformistes" , un vrai problè­me de rupture familiale ! Et c’est là, où et comment se reproduit un fonctionnement que nous avons ressenti comme totalitai­re ! Si tu n’es pas dedans, avec, tu es contre. Voilà comment se reproduisent les phénomènes de dépendance, de contre dépen­dance qui ont tissé la trame de notre histoire.
L’énergie dépensée à essayer de nous définir : - Femmes libertaires - féministes libertaires - féministes anarchistes (avec en filigranne notre refus des "ismes") et l’impossibilité d’y réussir, en est la plus parlante illustra­tion. Nous avons vogué deux ou trois ans ainsi, pilotage à vue, au gré de la conjoncture, un coup d’idéologie à droite, un coup d’insertion dans les campagnes du mouvement des femmes à gauche. Position intenable qui devait nous mener à l’arrêt de la parution du journal, et plus profondément à la disparition du grou­pe nommé "féministes libertaires". Il faut repréciser qu’il ne s’agit pas là d’accuser simplement un fonctionnement masculin du rapport à la politique, mais de comprendre comment ce fonc­tionnement porté et reproduit par nous, ou certaines d’entre nous, a été fatal à l’expression du groupe, (l’explication de ce fonctionnoment fera l’objet d’un autre texte) et c’est là qu’interfère le poids de rapports affectifs personnels avoc les hommes.
A cet enfermement dans le Mouvement Anar, cadre politicien traditionnel, à cette ambiguité dominée par la mé­fiance, face au Mouvement Féministe (bien qu’affirmant la posi­tivité de notre refus de femme contre une certaine politique mâle) s’est surajouté notre manque de dynamisme, d’exigences en tant que groupe, notre apathie, et les problèmes internes des groupes trop affinitaires. Si cette situation de profond malaise décrite plus haut explique beaucoup de notre immobilis­me, le fonctionnement très affectif du groupe a fait le reste : Besoin de préserver un entro-soi chaud, rassurant et protecteur (entre libertaires bien sûr, on est "pures") entre nos criti­ques de la politique des mecs anars et nos doutes sur la radicalité du mouvement des femmes... il fallait que notre lieu fût non-conflictuel... D’où l’impossibilité entre nous de débats approfondis, pouvant dégénérer en polémiques ou en scissions par crainte de briser ce lieu si nécessaire à notre sécurièation à notre confort... confort maintenu bien souvent au prix de la non-réflexion et de l’inaction. Comment en effet prendre une quelconque intiativo dans ces conditions d’étranglement ? A ne rien faire nous étions sûres de ne pas "mal faire" ni par rapport aux anars, ni par rapport aux féministes, auxquels nous avions inconsciemment des comptes à rendre.
Et voilà comment la colère s’est transformée en inertie... Comment ces deux phénomènes ont décuplé le problème des déprimes individuelles, renforcé les manques conjoncturels de motivation, ou anihilé le choix, qui aurait pu être dynamique, de motivation et de projets différents entre nous... cer­taines souhaitant un travail plus pragmatique, d’autres un tra­vail plus réfléxif. Ce fonctionnement affinitaire a d’ailleurs mal rempli ce rôle, pour nous-mêmes. La peur de briser notre unité fictive ne nous a pas rassurées... elle nous a anesthé­siées ; elle ne nous a pas préservées, mais nous a empêchées d’exister.
Nous n’avons pas réussi à émerger, mais nous n’avons pas coulé ; nous sommes, individuellement ou par petits groupes que nos dérives rapprochent, entre deux eaux. Cette dérive, nous la vivons, la partageons avec certaines femmes du mouvement, proches de nos questionnements, et parfois aussi avec certains hommes qui n’ont pas le culte du dogme révolu­tionnaire et des réponses politiques ou organisatioimelles toutes faites.
Notre démarche dans une ruelle bordée de deux murs trop hauts et trop épais a été lente et un peu laborieuse ; ce chemin n’en finissait pas, menait-il quelque part ? Nous avons décidé de le quitter, craignant qu’il ne soit qu’une impasse, et de dériver, chacune avec d’autres... en sachant aussi que parfois, au hasard des dérives, on se rencontre à nouveau, puisque le patriarcat et l’état quadrillent toujours nos dérives.

Des Femmes du Groupe
"Colères".


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