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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Le Bolchevisme dans le monde
{IIIe Internationale}, n°4, 20 Novembre 1918
Article mis en ligne le 7 novembre 2013
dernière modification le 28 octobre 2013

par ArchivesAutonomies
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LA REVOLUTION EN ALLEMAGNE

Les événements ont dépassé les prévisions les plus optimistes. La semaine dernière on criait encore à Berlin : "Vive la Révolution !", aujourd’hui elle est accomplie. Voici les éphémérides fantastiques de cette décade historique :
5 novembre : Ioffé expulsé de Berlin, menaces allemandes.
6, 7, 8 novembre : Fêtes anniversaires de la Révolution Russe ; Congrès Extraordinaire des Soviets.
9 novembre : A Moscou, clôture du Congrès, rendez-vous dans 6 mois pour le Congrès des Soviets du monde entier.
En Allemagne : la Révolution, abdication de l’Empereur.
10 novembre : le Soviet des Députés Ouvriers et Soldats de Berlin élit un Gouvernement.
11 novembre : Entrée en vigueur de l’armistice honteux imposé à l’Allemagne ; mouvements à Paris et sur le front en France.
12 novembre : Abdication de l’Empereur d’Autriche. Grève générale en Suisse pour réclamer le retour du ministre de Russie chassé par les Alliés.
13. novembre ; annulation du traité de Brest ; la Russie offre deux trains de blé au peuple allemand.
14 novembre : Troubles en France.
Quoi de plus éloquent que ce simple tableau ? On y lit la marche foudroyante des événements, la solidarité des prolétariats de France, de Russie, d’Allemagne, d’Autriche et de Suisse, la menace persistante de l’impérialisme allié, dont chaque progrès du drapeau rouge multiplie la fureur. N’importe ! Plus il hâte le combat dernier, plus il se presse vers l’abîme.
Le 5 novembre au soir, on avait reçu à Moscou la nouvelle que le Gouvernement allemand, mécontent et inquiet de la propagande révolutionnaire du ministre de Russie, Ioffé, l’avait mis en demeure de quitter Berlin dans la journée avec tout son personnel. C’était une rupture subite des relations diplomatiques. La note était grossière, menaçante, hypocrite, comme toujours, invoquant le mauvais vouloir du Gouvernement russe, l’impunité de fait des meurtriers de Mirbach... Des concentrations de troupes allemandes étaient annoncées à Pskov, à Bielgorod. Bref, on pouvait s’attendre à une offensive combinée des généraux allemands et des garde-blancs russes, sous la haute direction de l’état-major allié. A Moscou, les bourgeois ne cachaient pas leur joie ; des Français mêmes, parmi ceux qu’on nomme patriotes, ont dit : "Enfin les Allemands vont venir nous délivrer des bolchéviks". Une ombre de doute eût pu assombrir les fêtes de l’anniversaire de la Révolution, si le peuple russe n’avait pas senti dans sa conscience prolétarienne que le peuple allemand, enfin réveillé, ne marcherait plus contre ses frères.
Et la réponse immédiate au défi porté au peuple russe par le Gouvernement allemand a été le renversement du Gouvernement allemand. Trois jours ont suffi. La réponse a claqué comme un soufflet. Leçon à méditer par tous les Gouvernements.
A la séance de clôture du Congrès, le 9 novembre, furent lues les premières nouvelles décisives : la social-démocratie allemande réclamant impérativement l’abdication de l’Empereur, la grève générale à Berlin et le premier sang versé par la police, les ports du nord de l’Allemagne entre les mains des Soviets de matelots et d’ouvriers. Avant de se séparer les délégués pouvaient acclamer encore la nouvelle de l’abdication de Guillaume, déjà devenue un fait accompli.
Pendant ce temps, que se passait-il en Allemagne ?
Le 9 au matin les ouvriers des faubourgs de Berlin s’étaient mis en marche vers le centre de la ville, le drapeau rouge en tête. Sur leur parcours les soldats de la garnison se joignaient à eux, quittant leurs postes et leurs casernes. Le peuple s’emparait sans coup férir de tous les bâtiments officiels. La nation armée se présenta ainsi vers 1 h. devant le Reichstag ; là le ministre sans portefeuille Scheidemann déclara qu’un Gouvernement nouveau était formé, composé de socialistes avec Ebert à la tête.
En même temps, le chancelier Max de Bade annonçait dans un manifeste l’abdication de l’Empereur et du Konprinz, et sa propre démission en faveur du député Ebert.
Tel était le nouveau Gouvernement légué par Guillaume au peuple allemand un directoire formé de trois social-démocrates majoritaires et de trois indépendants.
Restait à savoir si le peuple accepterait la solution. Le Soviet des Députés Ouvriers et Soldats de Berlin se réunit en séance plénière le 10 novembre pour constituer le nouveau Gouvernement et en élire les membres. Après de vives discussions on aboutit à la solution suivante : un directoire de "Pléni­potentiaires du Peuple", mi-parti majoritaire et indépendant, dont font partie entre autres Scheidemann et Ebert pour les uns - Haase pour les autres ; en-dessous de lui subsistent des secrétaires d’Etat spécialistes, contrôlés chacun par deux délégués social-démocrates, l’un majoritaire, l’autre indépendant.
Le groupe du Spartacus, Liebknecht, le député communiste Kolm, Rosa Luxembourg, enfin délivrée, ont refusé de prendre part au Gouvernement.
Ainsi le pouvoir politique appartient au soviet de Députés ouvriers et soldats ! Peu importe qu’Ebert ait été nommé "chancelier" par l’ancien Gouvernement agonisant, c’est le Soviet Ouvrier et Soldat de Berlin qui l’a élu. L’Allemagne est dès aujourd’hui, de fait, une république socialiste, où le peuple est maître du pouvoir. En quelques jours l’Allemagne révolutionnaire a atteint le niveau où la révolution russe s’était portée après huit mois de crises ; elle est d’emblée à la veille de sa révolution d’Octobre. Mais il faut qu’elle la fasse ; le peuple maître du pouvoir n’a pas osé encore en user hardiment, il croit encore à la collaboration possible avec la bourgeoisie, et il s’est mis entre les mains de faux socialistes. Le premier programme du nouveau Gouvernement n’a vraiment rien de socia­liste : abolition de l’état de siège et de la censure, liberté de réunion, de conscience et de presse. Rien de plus bourgeois. Le peuple allemand ne tardera pas à le comprendre : il se débarrassera des traîtres et des endormeurs, et suivra ses chefs naturels, Liebknecht et les communistes. Déjà beaucoup d’indépendants sont décidés à faire opposition au Gouvernement pour exiger une politique vraiment socialiste.
Tous les États allemands ont fait leur révolution en même temps que Berlin. Partout le pouvoir appartient aux Soviets des Députés Ouvriers et Soldats. Les couronnes royales, ducales et princières, vieux restes de l’Allemagne féodale, ont été emportées d’un seul coup de balai : ici et là, en Bavière, en Saxe, la République Socialiste a été proclamée. Les Soviets des ports du nord ont réclamés Liebknecht comme président.
Un Congrès des Soviets allemands est convoqué à Berlin pour la semaine prochaine.
Sur le front toutes les Armées ont constitué des Soviets de Soldats, qui ont placé sous leur contrôle les officiers et les états-majors, devenus subitement, en apparence du moins, les serviteurs dociles du peuple. Le camarade Radek a pu parler par fil direct avec le président du Soviet de Soldats de Kovno.
Ainsi, l’Allemagne laborieuse a fait partout et sans résistance, sa révolution. Mais trop d’éléments impurs y sont encore mêlés ; il faut que le prolétariat allemand réalise son programme maximum, par la lutte de classe et la dictature du prolétariat, et chasse de ses rangs tous ceux qui y mettront obstacle, tous les ennemis déguisés, tous les loups affublés maintenant d’une peau d’agneau pour tromper le peuple : bourgeois, officiers, ou soi-disant socialistes. Des voix déjà nombreuses, parmi les ouvriers et les soldats s’élèvent dans ce sens.

SES REPERCUSSIONS

La révolution allemande aura dans le monde une répercussion colossale. Elle a déjà eu un écho en Ukraine et en Pologne, dans tous les pays occupés, les soldats allemands et autrichiens ont constitué aussi leurs Soviets (à Kiev, Odessa) et s’emparent des trains pour rentrer chez eux. A Dvinvsk, les soldats allemands ont arraché leurs épaulettes à leurs officiers et jeté dans le fleuve les récalcitrants et les gardes-blancs russes qui les défendaient. A Kiev, tandis que le tyran Skoropadsky, privé de ses gardes étrangers chancelle, le ministre de la Russie Soviétiste, Manouilsky, a télégraphié que sa situation à lui devenait de jour en jour plus assurée. Les états-majors de l’Armée Rouge en Ukraine ont tenu une conférence et élaboré un plan d’actions coordonnées. L’heure est proche.
D’Autriche les nouvelles sont rares. Charles, ex-empereur, a loué une villa à St Maurice en Suisse ; pendant ce temps l’Autriche allemande décide de s’unir à la république allemande. Les anciens États d’Autriche, devenus souverains, traversent actuellement la phase des révolutions politiques et nationales.
Bientôt, le spectacle de l’impérialisme allié les précipitera, eux et l’Allemagne, et les peuples mêmes d’Italie, de France et d’Angleterre dans la révolution sociale. L’impérialisme allié s’est découvert comme plus cynique et plus odieux qu’on l’eût jamais cru dans les conditions d’armistice imposées aux peuples autrichiens et allemands. Désormais, il se met manifestement en campagne ’pour établir dans le monde entier la domination des généraux et des banquiers. Le Général Franchet d’Espérey, apprenant que Karoly se plaint des conditions d’armistice imposées à la Hongrie, annonce qu’il ira occuper Budapest et Presbourg. Des bruits obscurs circulent sur des troupes alliées qui "écrasent la révolution en Autriche". La Roumanie, pressée par les Alliés, a poussé ses divisions en Bukovine, en Bessarabie, jusqu’à Mohilev Podolsk.

LE COMPLOT DES IMPERIALISTES.

Jassy est devenu l’état-major contre-révolutionnaire en Orient ; il vient de s’y tenir une conférence entre les ministres de l’Entente et les envoyés extraordinaires de tous les chefs de bandes à leur solde d’Ukraine, du Caucase, du Don et de Sibérie. A ce conciliabule bizarre, digne des temps barbares, ont assisté les ambassadeurs chamarrés du seigneur Hetman, les princes kosaks du Don et du Kouban, les rastas de la politique roumaine, les généraux royalistes en deuil d’Alexeiew et les chefs pseudo-démocrates des Tchèques ; leur haine de la révolution, leur soif de l’or anglais les a rassemblés à Jassy autour d’une carte de la Russie et ils ont décidé l’attaque. Les bruits de débarquements alliés en Ukraine sont prématurés, mais un sous-marin anglais est à l’ancre à Constantinople.

LEUR PRESSION

En même temps une campagne d’intimidation diplomatique oblige les Etats neutres, les petits et les faibles, à subir la volonté du colosse anglo-franco-américain. La Hollande, qui donne asile à Guillaume et à ses 40 généraux fugitifs, est obligée de refuser ses portes au ministre de Russie qu’elle avait déjà agréé.
La Suisse est obligée, sans doute sous menace de famine, de demander le rappel du camarade Berzin qu’elle avait supporté un an.

LEURS BUTS

En Occident, l’impérialisme français peut se délecter de sa proie : occupation de l’Alsace-Lorraine, occupation de la rive gauche du Rhin, cession d’une énorme quantité de matériel de guerre par l’Allemagne, cession de 150.000 wagons et de 8.000 locomotives, passage libre par les détroits du Skagerrak pour entrer dans la Baltique et continuation du blocus, ne voilà-t-il pas de quoi contenter les pires appétits ? Qu’importe que le peuple allemand meure de faim, que les femmes allemandes envoient au monde entier un télégramme de protestation contre cette sauvagerie inutile, que le nouveau Gouvernement révolutionnaire rappelle le président Wilson à ses principes de justice ou du moins à quelque sentiment de clémence, que les socialistes allemands supplient leurs camarades des autres pays d’intervenir au nom de l’humanité, il faut que l’impérialisme allié assouvisse sa vengeance. Il a deux ennemis maintenant, la révolution et le peuple russes, la révolution et les peuples austro-allemands ; il veut les encercler, les écraser, les réduire à merci par le feu et la famine. Il est bien inutile de le rappeler aux principes menteurs qu’il proclamait il n’y a que quelques semaines, il est bien naïf de faire appel à ses sentiments de justice, il n’est sensible qu’à la force.

NOTRE DEVOIR

Il nous faut donc le réduire par la force. Il faut que la solidarité des travailleurs du monde entier entrant ensemble dans l’arène terrasse le monstre avant qu’il ait eu le temps de nuire.
L’alliance des prolétaires russes et allemands sera invincible, par sa puissance propre et par la contagion de son exemple. Le peuple russe a fait fête à ses frères d’Allemagne ; il ne s’est pas contenté de paroles de bienvenue ou de félicitations platoniques. Quoique manquant lui-même de blé, il a offert au peuple allemand de partager avec lui ses dernières réserves. Le Conseil Central Exécutif, se conformant à la volonté du 6e Congrès des Soviets, a prescrit de diriger deux trains de 25 wagons chacun chargés de blé à destination de ceux qui luttent pour la dictature du prolétariat, pour le pouvoir des Soviets d’Ouvriers et de Soldats en Allemagne. Il faut espérer que, dans le danger commun, le prolétariat d’Allemagne prendra conscience des liens qui le réunissent au prolétariat russe et répondra sans retard à ses avances fraternelles.
L’annulation du traité de Brest, imposée par les Alliés comme un acte de violence, mais acceptée par les peuples allemand et russe comme un acte de libération des nationalités opprimées, a été proclamée le 13 novembre par le Conseil Central Exécutif. Désormais, les peuples lettons, polonais, lithuaniens sont libres. La Russie n’exercera sur eux aucune pression, mais ils se rangeront d’eux-mêmes, après avoir rejeté le joug de leur bourgeoisie, du côté des opprimés qui luttent pour le salut de tous. Nous allons encore assister à une série de révolutions nationales qui se changeront peu à peu en révolutions sociales à mesure que les prolétariats prendront conscience d’eux-mêmes. En Pologne, le mouvement est commencé. Un nouveau gouvernement avec Dachinsky à sa tête, est proclamé à Varsovie, et des détachements armés de soldats polonais pénètrent en Posnanie.
On a vu d’autre part que l’affranchissement de la Bohème a permis au Conseil Central Exécutif et à Trotsky d’aviser les Tchéco-Slovaques que la route leur était ouverte pour rentrer chez eux. Dès qu’ils connaîtront les événements qu’on cherche encore évidemment à leur cacher, ils comprendront qu’ils n’ont rien à faire en Russie, et retourneront leurs baïonnettes contre ceux qui les ont trompés. Déjà à Krasnoiarsk en Sibérie, des unités tchèques se sont révoltées, réclamant leur envoi non pas sur le front, mais chez eux. Les ouvriers se sont joints à eux.
Ainsi à mesure que les impérialistes se forgent des armes pour asservir les peuples insurgés, ces armes se brisent entre leurs mains. La nouvelle campagne entreprise par eux contre l’Allemagne et contre la Russie sera le signal d’une nouvelle et plus puissante levée révolutionnaire.

VERS LA REVOLUTION MONDIALE

Déjà grondent des bruits avant-coureurs : les socialistes suédois de gauche réclament la formation des soviets ouvriers et soldats, en Suisse, les social-démocrates ont déclaré une grève générale, la première qu’on n’ait jamais vue dans ce pays, pour réclamer le retour du ministre de Russie.
En Italie, des nouvelles échappées à plusieurs censures nous apprennent que la 3e et 6e armée sont absolument conta­minées par le bolchévisme et se dispersent dans leurs foyers.
Le parti socialiste a protesté à la Chambre contre les conditions de paix dictées par la violence.
En France enfin, l’annonce des conditions de l’armistice a provoqué un mouvement d’indignation profonde : les rues de Paris ont vu des manifestations houleuses, les chefs socialistes ont enfin commencé d’élever la voix.
Le grand centre ouvrier de Limoges est en ébullition. Il se forme sur le front des Soviets de Députés soldats. La fameuse "fraternisation" des fronts russes se renouvelle en Occident entre soldats français et allemands. Sont-ce là des signes précurseurs seulement, ou bien déjà le début de la grande révolution, nous manquons de données pour en juger. Toujours est-il que seule la levée en masse du prolétariat universel peut infliger à l’impérialisme arrogant la leçon qu’il mérite. Seule la révolution mondiale sauvera de l’invasion la Russie et l’Allemagne prolétariennes, et sauvera le monde d’une éternité d’oppression, d’injustice et de guerre. Nos frères d’occident, nos camarades de France le comprendront, ils renverseront d’un coup impitoyable le gouvernement qui osera attenter aux droits de la révolution.

P.Veyrières.

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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