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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Pour les femmes du prolétariat
{L’Internationale}, n°12, 10 Mai 1919
Article mis en ligne le 7 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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"Si les prolétaires, écrivais-je dans mon article du 8 mai, réfléchissaient seulement aux courts instants qu’ils ont à consacrer à leur ’lutte de classe’, aucun d’eux ne voudrait - en gaspiller la plus petite parcelle hors des organisations du prolétariat, ni donner une minute de ce temps précieux à des mouvements qui ne vont pas dans le sens de la révolution prolétarienne".
Et il ressortait de l’ensemble de cet article que le mouvement et les groupes féministes étaient de ceux visés par cette phrase.
je voudrais aujourd’hui illustrer par un exemple des plus typiques, la thèse que je soutiens depuis tantôt vingt ans, à savoir que les femmes socialistes et prolétaires gaspillent un temps précieux, qui appartient au socialisme et au prolétariat, lorsqu’elles adhèrent aux organisations de "ce groupement hétéroclite, philosophico-politico-idéologique qui constitue le féminisme".
C’était en février 1897, j’avais 21 ans, et il y avait plus de trois ans que je lisais la littérature socialiste et me tenais au courant du mouvement social. A Paris, depuis quelques mois, je commençais à suivre les réunions publiques du Parti, ou plutôt des groupements socialistes car, à cette époque, ils étaient nombreux, répartis dans les quatre grands partis existants ou tout à fait indépendants. C’est dans
l’une de ces réunions que je rencontrai quelqu’un qui m’invita à assister aux séances d’un groupe féministe : La Solidarité des Femmes, mots qui sonnent si agréablement à l’oreille ultra-féministe de mon excellente camarade Hélène Brion - et dont la secrétaire était Madame Eugénie Potonié­-Pierre.
Je n’avais point, en ce temps-là, de parti pris contre ces groupements et les personnes que je devais y rencontrer dont les noms m’étaient connus, par les journaux que je lisais, ne l’étaient que sympathiquement et même ad-mi-ra-ti-ve-ment. Hélàs ! j’ai depuis perdu le sens admiratif...
Je décidai donc de me rendre à l’invitation qui m’était faite.
La Solidarité des Femmes se réunissait, dans l’après-midi, le mercredi à trois heures, dans une petite salle vétuste de la vénérable mairie du VI° arrondissement, située dans le coin antique et pieux de Saint-Sulpice. J’avais donc dû sacrifier un après-midi de travail pour assister à cette réunion.
Oh ! sans doute la perte, en espèce, n’était pas très pesante, car à ce moment-là, je faisais un travail de couture assez mal rémunéré, et, autant qu’il m’en souvienne, la somme ainsi perdue n’atteignait pas un franc. C’était peu assurément. Néanmoins, tout est relatif en ce bas monde, ce qui est peu pour les uns est beaucoup pour les autres, et on ne peut évaluer chaque chose à sa valeur intrinsèque.
D’ailleurs, quand j’aurai dit quel fut le sujet discuté en ma présence, avec ardeur et passion, pendant cette séance mémorable du groupe féministe la Solidarité des Femmes, on comprendra mieux pourquoi je note ce détail de médiocre intérêt. Eh bien ! on discuta plusieurs heures durant la question de savoir si on devait donner ou non une dot aux jeunes filles en les mariant.
Certes, c’est là une question d’un gros intérêt pour les femmes de la classe moyenne, ainsi que la plupart des questions traitées dans les milieux féministes - le mouvement féministe étant surtout un mouvement petit-bourgeois. Mais on conviendra que ce n’était point une question palpitante pour moi, et je doute qu’elle le soit davantage pour l’ensemble de mes camarades prolétaires. C’est un peu comme "le droit à la poudre de riz et aux hauts talons", que raillait si spirituellement, il y a quelques jours, ici même, notre camarade Casteu.
Et lorsque la camarade qui m’avait amenée dans cette auguste assemblée me demanda quelles étaient mes impressions, je répondis timidement et de mon air le plus niais de Poitevine récemment débarquée de sa province que tout cela me semblait bien secondaire.
Je ne suis plus retournée, cela se conçoit aisément, aux après-midi de la Solidarité des Femmes.
Ce n’est pas que le côté utilitaire et moral de la question ne m’ait échappé à cette époque et ne m’échappe encore. Mais le prolétariat, mais le socialisme en supprimant la propriété privée et en établissant le droit du travail - de tout travail utile au groupe social - tranchera plus radicalement la question de la dot que toutes les parlotes de ces dames. Et, puisque là est la solution de toutes les questions touchant à la question sociale, c’est vers la prise du pouvoir par le prolétariat, c’est vers la réalisation du socialisme que doivent porter l’effort et l’activité de tous ceux et celles qui voient dans leur participation à la politique autre chose que jeux et passe-temps de dilettante. C’est donc dans cette direction que doivent porter tout l’effort et toute l’activité des prolétaires des deux sexes et de tous les pays.
Avec le prolétariat tout entier contre tous les exploiteurs, voilà, femmes du prolétariat, notre cri de ralliement.

Louise SAUMONEAU. [1]

Notes :

[1SAUMONEAU Louise, Aimée, La guerre menaçante, puis la guerre déclarée infléchirent son action vers une lutte résolument pacifiste. Elle abandonna la couture et se consacra, par la plume et la parole, à l’action publique. Dès juillet 1914, elle fit éditer et diffuser des tracts contre la guerre qui étaient un appel aux femmes, au nom des femmes socialistes. Les hostilités engagées, elle se dressa contre la politique d’union sacrée, accusant le Parti socialiste SFIO de violer les résolutions de ses derniers congrès nationaux et internationaux. Minoritaire au groupe des Femmes socialistes, elle démissionna, fin 1914, de ses fonctions de secrétaire. En janvier 1915, elle répandit l’Appel aux femmes socialistes de tous les pays de Clara Zetkin. Le mois suivant, elle encourut un blâme du groupe des Femmes socialistes en raison de ses efforts pour l’amener à une conférence internationale des femmes socialistes en faveur de la paix qui devait se tenir en mars à Berne. Avec l’aide de plusieurs amies russes, dont S. Gopner, proche de Lénine (cf. Souvenirs sur Lénine, Paris, 1956, pp. 248-253) et de deux Françaises, Stéphanie Bouvard et Louise Couteaudier, elle fonda le Comité d’Action féminine socialiste pour la Paix contre le chauvinisme et assista à la conférence de Berne. En avril, elle adressa aux groupes socialistes de Paris et de province un appel intitulé Le monde crache le sang. À l’occasion du 1er Mai, elle publia une protestation contre la guerre dans le journal La Femme prolétarienne. En juin, elle fit circuler un manifeste intitulé Femmes du Prolétariat, où sont vos maris ? Où sont vos fils ? qui est la reproduction de la résolution adoptée à la conférence de Berne. En août, elle lança deux factums intitulés : Aux Femmes du Prolétariat. En septembre, elle diffusa manifeste sur manifeste en faveur de la paix dans les milieux syndicalistes et socialistes, notamment celui du Parti socialiste italien adressé Aux socialistes internationalistes. Elle était en relations avec le Comité international des Femmes pour la Paix permanente siégeant à Amsterdam. Arrêtée le 2 octobre 1915 et inculpée d’outrages à l’armée, elle fut remise en liberté le 20 novembre au bénéfice d’un non-lieu. Elle adhéra au Comité d’action internationale, issu de la rencontre de Zimmerwald et qui devint le Comité pour la reprise des Relations internationales (CRRI) dont elle fut secrétaire adjointe. En décembre, au congrès de la fédération socialiste de la Seine, elle protesta contre les perquisitions opérées au siège de la section française du Comité international des Femmes pour la Paix permanente.
Elle continua en 1916 et en 1917 à alerter l’opinion, notamment celle des femmes. En 1916, elle publia un nouveau manifeste intitulé Aux Femmes socialistes et prolétaires. Le 20 avril 1917, la police effectua une perquisition à son domicile. En mai, elle fut désignée avec Loriot pour représenter la section socialiste du CRRI à la Conférence internationale de Stockholm. En septembre, elle parut encore au congrès de la fédération socialiste de la Seine.
Socialiste, pacifiste, Louise Saumoneau salua avec enthousiasme la Révolution d’octobre en Russie. Le 7 novembre 1918, à la réunion du CRRI, elle soutint une proposition de Loriot tendant à créer en France un Parti ouvrier révolutionnaire qui aurait pour objet l’instauration d’une République communiste. À l’arrivée en France du président Wilson, elle dénonça, en un manifeste, l’attitude des dirigeants du Parti socialiste et de la CGT, les accusant de "marcher à la remorque d’un bourgeois". Elle invitait les travailleurs à accueillir le président des États-Unis aux cris de "Vive les Bolcheviks", "Vive la Révolution allemande", "Vive l’Internationale des Travailleurs". En 1919, Louise Saumoneau collabora à l’éphémère journal l’Internationale de Péricat. En mai, le CRRI se transforma en Comité pour la IIIe Internationale et elle conserva son poste de secrétaire adjointe. En juillet, au Conseil national du Parti socialiste, comme déléguée de la fédération de la Seine, elle se prononça contre la ratification du traité de paix et fut élue à la CAP. À la conférence nationale du Parti socialiste, en septembre 1919, elle déposa, au nom de la minorité de la commission des résolutions, une motion tendant à exclure du Parti les élus qui ont voté les crédits de guerre et ceux qui voteraient la ratification du traité de paix.
Quand la question fut posée au Parti socialiste, Louise Saumoneau préconisa le ralliement à la IIIe Internationale. Le 20 janvier, à la réunion du groupe Saint-Victor-Sorbonne de la fédération de la Seine, elle défendit cette idée, citant l’exemple du Parti socialiste italien qui, dit-elle, "recueille les fruits de son intransigeance révolutionnaire". Déléguée de la Seine au congrès de Strasbourg (février 1920), elle se trouva dans la majorité favorable à l’adhésion à la IIIe Internationale, souhaita pour l’avenir une discipline ferme, mais alors se refusa à toute exclusion pour une attitude passée. Elle fut réélue à la CAP et nommée déléguée permanente à la propagande. En avril, à la suite de dissentiments avec Loriot, elle se retira de la commission exécutive du Comité de la IIIe Internationale et ce dernier prononça son exclusion pour "actes d’indiscipline". Elle se rallia alors à la fraction centriste du Parti socialiste et, en décembre 1920, elle fut déléguée par la CAP pour assister à la Conférence internationale de Berne. Après le congrès de scission de Tours (décembre 1920), elle demeura, avec la minorité, dans le Parti socialiste SFIO.

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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