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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les complices inconscients
{Le Communiste}, n°5, Décembre 1919
Article mis en ligne le 7 novembre 2013
dernière modification le 28 octobre 2013

par ArchivesAutonomies
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La Vie ouvrière du 29 octobre a rapporté le jugement suivant, extrait de l’Espagne Nouvelle :
"Maintenant, nous ne croyons plus en la France, ni dans les ouvriers de France. Nous n’y croirons plus tant que nous n’aurons pas appris que Jouhaux, Merrheim et tutti quanti ont été balayés par les masses ouvrières".
Rien de plus juste, et la leçon est bonne ; si on savait la comprendre, si l’on se rendait compte, enfin, qu’il faut vouloir et oser "faire des personnalités".
Mais le jugement est incomplet. L’Espagne Nouvelle aurait dû dire : "Nous n’attendons plus rien des ouvriers de France tant qu’ils n’auront pas balayé, non seulement les Jouhaux et les Merrheim, mais en outre, tous les parlementaires pourris qui, depuis Brizon jusqu’à Compère-Morel, en passant par Jean Longuet, trahissent les travailleurs depuis plus de cinq ans".
Rien de sérieux ne sera jamais possible sans un préliminaire nettoyage total. Démasquer et abattre, les mauvais bergers c’est, surtout en ce moment, L’oeuvre efficace par excellence, la première qui s’impose, le plus urgent, le plus sacré de tous les devoirs. Et qu’on ne vienne pas dire qu’il faudra toujours recommencer la même besogne ; que les nouveaux feront comme les précédents. D’abord, ce n’est pas vrai puisque c’est précisément l’impunité assurée aux coupables qui incite à les imiter. Frappez et chassez les traîtres et ceux-ci n’ayant plus de troupes perdront tout leurs crédit auprès des capitalistes. Privés de leur situation actuelle, c’est pour les Jouhaux, les Merrheim, les Longuet, la mort sans phrases. Et devant un tel exemple, les nouveaux élus, les nouveaux délégués y regarderont à deux fois.
D’autre part, il est tout à fait vain de parler de grève générale, d’une action sérieuse quelconque en faveur de nos frères bolcheviks, tant que l’indispensable nettoyage n’aura pas été accompli. "Grève générale ou action efficace" et "abattage des mauvais bergers, de tous les mauvais bergers" sont deux actions inséparables qui se commandent l’une l’autre. Nul n’ignore que la grève générale reste toujours problématique, même avec des délégués très résolus, avec des élus honnêtes qui s’y emploieraient de toutes leurs forces. Avec des délégués et des élus qui sont autant de Judas, il est trop évident qu’elle devient absolument impossible. Et les ignobles larbins de l’Internationale jaune ont assez prouvé qu’ils se chargent de saboter, de détourner les mouvements les plus spontanés. Pourquoi donc leur en laisser indéfiniment les moyens ?
Veut-on vraiment aider, sauver les Bolcheviks, s’il en est temps encore ? Il faut alors commencer par sauver tout d’abord les ouvriers de France, par les débarrasser de la bande infâme qui, depuis plus de cinq ans, les dupe et les trahit. Il faut démasquer, châtier, abattre sans pitié aucune tous les traîtres.
Il ne s’agit plus, en l’occurence, de questions de "tactique" ou de "méthode", de "réformisme" ou de "révolutionnarisme" théoriques, de ces vieilles balançoires qui permettent les interminables discussions oiseuses et soporifiques, où se complaît une opposition académique et savantasse qui se cantonne dans les limites d’une pédantesque bienséance ! Ceux qui reculent piteusement devant les "misérables questions de personnes" (!) n’ont rien à faire ici parmi ceux qui sont énergiquement résolus à soutenir, à défendre les Bolcheviks, attaqués, assassinés, non par des "principes" ou par une "méthode" mais par des assassins, par des traîtres EN CHAIR ET EN OS.
La lutte est engagée. Bon, sans doute, avant le combat de discuter minutieusement pour savoir pour quoi au juste l’on entendait se battre ; et comment, suivant quelles multiples préférences, on marcherait à la bataille. Mais la lutte est engagée, engagée à fond. On n’oppose pas des "théories" à des coups de fusil, une "tactique" ou une méthode à des trahisons !
La lutte est engagée, des milliers, des millions de nos camarades saignent, sont terrassés ou sur le point de l’être. Et c’est le moment que certains ont choisi pour acclamer l’adversaire ! pour hurler : Vive Wilson ! Vive l’homme des milliardaires ! pour ménager, parfois glorifier les traîtres ! pour discutailler avec les renégats !
Quel écoeurement !
Il y a, parmi les prétendus amis français des Bolcheviks en péril, des gens qui tutoyaient Guibeaux et qui le tutoieraient encore ; mais qui, aussi, tutoyaient le sieur Mayéras, et le tutoient toujours. Ces bons apôtres tutoient indifféremment tout le monde, sont les amis de tout le monde, de Guibeaux et de Mayéras ! de Merrheim et de Lénine ! de Jean Longuet et de Trotsky !
Ils ont des ménagements infinis pour les pires crapules et la crainte constante des "personnalités". Dans un temps où les cadavres encombrent toutes les routes, ils se piquent de ne pas faire la guerre aux hommes, de ne combattre que les "idées", les "principes", la "méthode" et les courants d’air !
Du moins, ils le prétendent et l’affirment. Car, en réalité, ces mielleux bons apôtres retrouvent une singulière énergie combattive précisément contre ceux qui n’ont pas failli, contre ceux qui n’ont jamais trahi, contre ceux qui, dès la première heure, ont soutenu les Bolcheviks, et qui, en même temps, n’ont pas craint et ne craignent pas de "faire des personnalités", de dénoncer hardiment les traîtres et les renégats.
Il y a quelques jours à peine, quelque feuille qui se croit anarchiste et fait la petite bouche devant le Bolchévisme, critiquait Le Libertaire, lui reprochant de ne savoir que "gueuler". Mais la même feuille, dans le même numéro d’ailleurs, et en guise d’argumentation, employait contre Daudet et la cléricaille, des termes et un style plus que marécageux !
"Gueuler" contre les crapules de droite serait, paraît-il, excellent ! Mais "gueuler" contre les crapules de gauche est indigne !
Évidemment, il y a là une preuve de solidarité touchante et qui doit particulièrement enchanter tous les Jouhaux et les Merrheim, les Jean Longuet et les Albert Thomas.
Mais même si l’on admet qu’une distinction est à faire entre les crapules, il n’est point du tout démontré qu’il importe de flétrir uniquement ou surtout celles de droite.
C’est le contraire qui est vrai.
Un Daudet, en effet, n’a aucune action sur la classe ouvrière, la seule qui nous intéresse, la seule qui puisse nous intéresser, alors qu’il s’agit de défendre, de continuer la révolution commencée en Russie.
Les élucubrations, les mensonges., les ignominies de droite restent inopérants sur la foule des travailleurs et, à ce point de vue, ne peuvent avoir aucune importance appréciable.
Il est bien trop évident, d’autre part, que la lutte entre les deux clans opposés, entre crapules de gauche et crapules de droite n’a pas, en définitive, et quelles que soient les apparences, d’autre objet que de se disputer les bonnes places et la faveur des dirigeants. Au surplus, c’est à qui, parmi les deux bandes ignobles, se glorifie d’avoir le mieux servi la patrie bourgeoise, le régime ou l’ordre existant, par suite le capitalisme.
Entre crapules de droite et crapules de gauche, le combat n’est si acharné que pour conserver ou conquérir les meilleurs postes, ceux que la classe riche confie aux serviteurs les plus serviles et les moins scrupuleux.
Il est inconcevable que des révolutionnaires, des syndicalistes, des socialistes sincères puissent prendre parti le moins du monde dans une féroce bataille d’intérêts, bassement individuels, dans cette lutte écoeurante entre les deux états-majors rivaux. Ne sait-on pas assez d’ailleurs, l’expérience de ces derniers cinq ans n’a-t-elle pas suffisamment montré (que les deux bandes, en apparence irréconciliables, mais en apparence seulement, sont toujours prêtes aux pires "unions sacrées" pour mieux duper la masse, pour lui faire accepter, lui imposer au besoin, les plus extrêmes sacrifices ? Les Delahaye et les Jean Longuet ont su très bien s’unir pour voter indéfiniment les crédits de guerre. Quand ils l’ont jugé profitable, les Brizon, les Daudet, les Barrès, les Renaudel ont aprouvé, acclamé, imposé pareillement la censure, le mensonge, l’état de siège, la suppression des garanties judiciaires !
Comment donc distinguer entre ces deux lots de parfaits charlatans ?
S’il y avait quelque préférence à faire, il est trop certain qu’elle ne pourrait être qu’en faveur des crapules de droite. Celles-ci n’ont pas en effet, comme les crapules de gauche, capté les mandats et la confiance de la classe ouvrière, en promettant de la servir exclusivement, pour ensuite retourner l’influence acquise contre ceux-là mêmes qu’on avait juré de défendre !
Comparativement, un Hervé, un Daudet, sont relativement propres. Car, du moins, leur position est nette et le dernier des imbéciles sait, avec eux, à quoi s’en tenir.
Mais les infâmes larbins de l’Internationale jaune ont commis et commettent les pires crimes, les pires trahisons contre la classe ouvrière, toujours sous le masque du plus parfait dévouement !
En réalité les crapules de gauche sont autrement plus dangereuses que les crapules de droite. Et comme les plus puissants moyens d’action leur appartiennent, comme elles ont accaparé les principaux journaux dits socialistes ou syndicalistes, comme elles détiennent tous les organes centraux du monde du travail, comme elles disposent en outre de la retentissante tribune parlementaire et aussi des complaisances intéressées de la presse adverse, les crapules de gauche ont pu et peuvent toujours trahir impunément, arrivant même à persuader la masse qu’elle ne saurait avoir de meilleurs délégués !
Ce n’est que grâce à la complicité, à la coopération, inavouée certes, mais d’autant plus dangereuse, des crapules de gauche que l’oeuvre effroyable de mensonge et de crime a pu se perpétuer depuis plus de cinq ans. Et tandis que le devoir le plus essentiel de l’heure consiste à démasquer tout d’abord ces misérables, il se trouve tout un lot de bons apôtres pour s’opposer à ce qu’on fasse, à gauche, des "personnalités" ! pour s’appliquer par suite à prolonger indéfiniment la monstrueuse mascarade qui seule a, permis et favorise encore l’étranglement des masses et l’assassinat des Bolcheviks !
Nul n’osera contester que Lénine soit assez bon juge en la matière. Nul n’osera prétendre qu’il n’est pas, lui, particulièrement bien placé pour savoir, pour sentir quelle est aujourd’hui l’oeuvre la plus impérieuse, la plus efficace, la plus immédiatement nécessaire. Or Lénine a lancé le conseil de ne pas craindre de faire des "personnalités". Au contraire, il invite tous les camarades sincères et courageux à se dresser partout contre les traîtres, à démasquer sans retard et sans pitié aucune tous les mauvais bergers qui trompent, livrent, sacrifient la masse ouvrière.
Et c’est précisément le moment qu’ont choisi nos bons apôtres pour rompre des lances en faveur d’un Merrheim, sous prétexte que le sire serait peut-être propre "pécuniairement" ! Comme si l’honnêteté "pécuniaire" n’allait pas souvent de pair avec la pire crapulerie morale. Comme si nous n’avions pas, pour nous édifier à ce sujet, tant d’exemples de "grands ascètes", ou de sinistres jésuites menteurs, arrivistes féroces, dominateurs et tortion­naires ! Hervé et Jules Guesde !
Et c’est précisément le moment où nos bons apôtres s’en vont à Lyon pour y tutoyer des Jouhaux à la face du monde ! pour y étaler, en dépit des polémiques plus ou moins doctrinales, une camaraderie persistante qui ahurit le monde ouvrier stupéfait de constater qu’on discute si paisiblement, sinon si cordialement, avec de prétendus traîtres, à la trahison desquels il ne peut plus croire après cela !
C’est ce moment que choisissent nos bons apôtres pour lancer des brochures comme L’Internationale des Soviets, dédiée "au grand militant Jean Longuet".
Ces excellents coeurs frémissent d’une indignation pudique lorsqu’on appelle Jean Longuet un traître, et un traître Jean Longuet. Alors, les bons apôtres protestent et crient à l’exagération ! Mais eux qui se prétendent la pondération même, quelque chose comme l’incarnation de la sainte et sereine Impartialité, les voici qui célèbrent à la face de la Terre, "le grand militant Jean Longuet" !
Et sans doute, comme toujours, croient-ils dire simplement la vérité et surtout ne rien exagérer !
C’est donc qu’ils trouvent vraiment admirable le renégat qui a voté et acclamé la Censure, l’état de siège, la suspension. des garanties judiciaires !
C’est donc qu’ils jugent admirable l’abject hypocrite qui, tout en protestant, en paroles, contre l’intervention, votait tout de même les crédits de guerre contre les Bolcheviks !
C’est donc qu’ils trouvent admirable l’ami, le collaborateur, le protecteur des Thomas, des Branting, des Henderson, des Jouhaux, des Tusar, des Pildsuski, des Garami, des Noske, des Hoffmann, de tous les infâmes larbins de l’Internationale jaune !
Ils trouvent admirable le sale politicien qui monnaie jusqu’à ses propres victimes ! Qui trafique du nom de Sadoul quand celui-ci finit par devenir, malgré tout, popu­laire !
Ils trouvent admirable le charlatan qui publie bruyammment aujourd’hui, et en s’en faisant gloire, des lettres qu’il a cachées le plus longtemps possible ! L’imposteur qui prétend abriter son long silence derrière la Censure, mais dont, au contraire, le misérable silence a été parfaitement voulu !
Car il est trop évident que rien n’empêchait M.l’ex-député Jean Longuet de lire les lettres de Sadoul du haut de la tribune de la Chambre : il eût pu les lire, du moins les principales, et aussi celles de Marchaut, depuis plus d’un an déjà, s’il avait eu ou le moindre courage, ou la moindre sincérité !
Qu’on puisse trouver ou proclamer un tel individu admirable !
Que de soi-disant amis des Bolchéviks puissent citer, proposer en modèle à la foule le "grand militant Jean Longuet", celui-là même qui, pour mieux assurer l’assassinat de Lénine, agenouillait les masses devant Wilson, devant l’homme des milliardaires. C’est là, en vérité, une mauvaise plaisanterie ou une sottise qui dépasse par trop les bornes.
Lénine a conseillé de démasquer les mauvais bergers.
Nos bons apôtres, eux, les admirent !
C’est l’inconscience complice de l’assassinat.

B.G.OLIVE.

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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