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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Soviet ou parlement ?
{Le Soviet}, s.d.
Article mis en ligne le 7 novembre 2013
dernière modification le 20 octobre 2013

par ArchivesAutonomies
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Le Parlement est une des hontes nationales dont nous nous enorgueillissons.
Nous n’ignorons pas que c’est une honte, car il nous arrive parfois de nous indigner contre cet état de choses qui veut que les députés (1), de représentants qu’ils devraient être, deviennent nos maîtres. Nous crions, nous nous promettons de veiller au grain et, quand les élections arrivent, nous oublions tout.
Il est certain que la non-valeur du parlementarisme est reconnue de tous, sauf, comme il sied, des députés eux-mêmes et de ceux qui en vivent.
15 000 francs ne sont pas à dédaigner ; l’écharpe et la médaille de représentants du peuple n’ont d’intérêt qu’à ce prix. Retirez la prime, et vous verrez que, certainement, les marchés électoraux seront moins courus.
Quand on commença à parler de Parlement "périmé", un député socialiste proposa à ses collègues de démissionner en bloc. Le geste était théâtral. "Nos quatre années d’investiture sont écoulées, disait le député, et nous n’avons pas le droit de prolonger notre mandat. Il nous faut rentrer dans l’ombre et dans la foule anonyme des citoyens".
Le projet fut abandonné sans discussion. Nos députés n’ont même pas essayé de comprendre qu’il s’agissait d’un devoir d’honnêteté et de loyauté. Il était préférable de ne pas courir la quasi-certitude d’une non-réélection : il était surtout prudent par ces temps de vie chère, de ne pas abandonner les 15 000 francs.
Il est normal que nos députés soient amis du Parlemen­tarisme : ils en vivent. Neuf fois sur dix, tout homme de bonne volonté devient politicien dès son entrée au Palais Bourbon et est immédiatement acquis au régime qui le sustente bénévolement. Ceci parce que nous n’avons pas de sanctions et de moyens de représailles.
Agiotage, spéculation, arrivisme, bluff, incompétence et autres qualités de ce genre illustrent le parlementarisme. On ne compte plus les scandales, les tripotages et les concussions qu’il a à son actif. On se demande si, par un juste retour des choses d’ici-bas, on ne va pas se décider à rechercher et à poursuivre les cas d’intégrité qui peuvent se trouver dans le milieu parlementaire. Un honnête homme obligé de vivre dans un endroit malsain est certain de son affaire s’il veut rester probe. Il devient de plus en plus évident qu’il est criminel de rester sincère et de vivre une vie correcte et droite. A force de chercher les coupables, de dénicher des cas de trahison, de soulever les voiles qui masquent au public inconscient les marchés de déshonneur et d’argent qui se font à la Chambre, on en arrivera fatalement à découvrir le rara avis qui, naturellement, sera chargé de tous les péchés.
Je ne désespère pas voir cette éventualité se produire d’un jour à l’autre. Et cela me consolera d’avoir lu que les honneurs militaires avaient été rendus, lors de ses obsèques, au député Turmel, mort en prison, sous le coup d’une accusation d’intelligence et de commerce avec l’ennemi.
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Je ne prétends pas dire qu’il n’y a pas d’honnêtes gens parmi tous ces politiciens qui illustrent à leur façon l’histoire de la Troisième République. Mais, où sont-ils ?
Il me semble qu’une certaine fraction de la Chambre des Députés se soit efforcée de se tenir à l’écart de l’oligarchie politicienne : mais je ne comprends pas qu’elle ait pu rester indifférente devant la gradation toujours ascendante de cette marée de boue qui la sumergera, elle aussi tôt ou tard.
J’ai cru - nous ne vivons, hélas ! que d’illusions ! - qu’il se serait trouvé un homme qui, à coups de fouet, aurait si brillament fustigé ses collègues que la fessée, faite publiquement, aurait suffi à dessiller complètement
les yeux des électeurs. J’ai cru, pendant quelque temps,
que le seul moyen, pour les honnêtes gens, d’échapper à
l’influence pernicieuse et néfaste du Parlementarisme, était de partir en manifestant hautement son dégoût et son mépris. Personne ne l’a fait : personne n’a même tenté le geste : combien il est difficile de se passer de 15 000 francs !
Monsieur Jean Bon, député de Levallois, lors du discours qu’il prononça au Couvent du Grand Orient de France, s’est écrié :
" II n’y a qu’une seule forme de régime qui compte : le parlementarisme de nos démocraties, malgré ses vices et ses tares " (2).
Voilà le résultat de cinq années de mandat législatif.
Je crois qu’après cette profession de foi d’un socialiste unifié, toute controverse devient inutile parce que sans objet.
* * *
Le Parlementarisme est condamné. Il a fait faillite.
L’oligarchie des politiciens est jugée à a juste valeur.
Il est formidable de penser qu’un député, - aussi doué puisse-t-il être - ose accepter, lors des élections, de
représenter pendant quatre ans, seul, des milliers de prolétaires, de bourgeois, d’ouvriers et de patrons. Aussi l’emploi des compétences est fait d’une façon remarquable. Un avocat devient du jour au lendemain ministre de la Guerre. D’un médecin, on fait un ministre de la Marine ou des Affaires étrangères et un jardinier peut se transformer ipso facto en ministre des Beaux-Arts. Les fonctions sont distribuées au petit bonheur. Tous marchandent, tripotent, jouent leurs chances, car tout se paie. Il faut caser les fidèles ; il faut rétribuer les amis ; il faut répandre autour de soi un peu de poussière dorée, quelques bribes de la manne
providentielle qu’on reçoit. Il .faut surtout se montrer
compétent.
Et le sont, n’est-ce pas, ces députés qui votent, l’un après l’autre ou coup sur coup, des programmes et des budgets du commerce, de l’industrie, de la guerre, etc.
En vérité, nous sommes de grands coupables et nous n’avons pas le courage de faire notre mea culpa. Habitués à nous sentir gouvernés, nous contemplons, l’oeil morne, les marques violacées que le bât laisse sur nous. Nous nous plaignons, nous désirons parfois redevenir des hommes : le verbiage d’un candidat fait évanouir nos projets de vengeance.
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Le plumage d’un perroquet flatte nos yeux son caquetas
est toute notre politique’.
Nous savons que les paroles de nos députés composer :
notre programme politique : il n’y a plus, en France, que des partis parlementaires (3). Et leurs produits deviendront les plus fidèles serviteurs du capitalisme.
* * *
La nécessité de nous ressaisir et d’agir est évidente. Il n’y a pas de quoi être fiers de notre décadence.
Les directives doivent venir d’en bas, et non d’en haut. Les représentants que nous avons doivent être nos représentants et non des gens à la solde de nos exploiteurs.
Il faut changer le régime de représentation du peuple.
Et voici que de Russie nous parviennent les échos d’un gouvernement véritablement populaire qui a su se maintenir, envers et contre tous et tout, depuis 1917.
Il s’agit du Soviet.
Soviet veut dire groupe ou comité. Le Soviet d’une usine, par exemple, est le comité des ouvriers de cette usine qui se réunissent et pour assurer la direction de l’usine et pour discuter, approuver ou blâmer les actes de politique générale et de conduite intérieure du pays. Qu’on le veuille ou non, on est obligé de reconnaître l’utilité du Soviet, sa nécessité et le maximum de garantie qu’il assure au point de vue de la représentation.
En Russie, le Soviet exclut radicalement de son sein
tout germe de la bourgeoisie et tout homme n’ayant pas prouvé qu’il travaillait. Et c’est nécessaire jusqu’au jour où les classes ennemies auront complètement été mises dans l’impossibilité de nuire à l’humanité (4).
Le Soviet est l’application de la dictature du prolétariat. Le Soviet local juge tous les cas qui sont de son ressort et envoie son ou ses représentants au Congrès du canton. Les délégués cantonaux forment le Soviet départemental, lequel en nomme au Soviet régional. Et on arrive au Congrès panrusse des Soviets qui est l’autorité suprême de la République socialiste fédérative des Soviets de Russie.
Le pouvoir exécutif est délégué au Comité central exécutif panrusse dans le sein duquel est pris le Conseil des Commissaires du Peuple.
Le délégué est nommé pour trois mois : il part avec un mandat ferme. Il est obligé de présenter et de défendre les motions de son Soviet. Le Congrès terminé, il rentre et redevient simple citoyen.
Cette représentation a l’énorme avantage de permettre
d’envoyer des délégués compétents dans la matière qu’ils
doivent défendre ou combattre, et, surtout, d’utiliser le mandat impératif (5).
Les intrigues disparaissent. Impossibilité de se livrer à des tripotages éhontés. Les abus d’influence deviennent inconnus. Les délégués des Soviets défendent les points de vue de leurs Soviets. Leur mission étant d’exécuter ce qui leur est ordonné, ils n’ont pas le souci de préserver leurs sièges, d’user et d’abuser de leur situation pour les conserver.
Nous connaisons déjà les résultats que produit le
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régime des Soviets. Mais ce qui, de prime abord, attire
l’attention, c’est que, dans l’application, les directives
proviennent du peuple, des électeurs.
Tous les inconvénients que la pratique peut amener
disparaissent devant ce fait que, pour la première fois,
le peuple se représente lui-même.
Et c’est là toute la Révolution russe !
* * *
Est-il besoin de conclure ?
D’un côté, le Parlementarisme actuel avec son passé
répugnant, Parlementarisme qui, malgré les renouvellements
de personnalités différentes, restera toujours anti-démocratique.
D’un autre, le Soviet qui apparaît comme l’exacte
représentation du prolétariat.
Il est certain que, pour passer d’une situation à l’autre, le mode des élections n’est pas suffisant.
Un brave homme qu’on jette au Palais Bourbon pour quatre ans en sort trop souvent, presque toujours, politicien et bassement démagogue. Ceci parce qu’au cours de son mandat, nous ne disposons pas de sanctions contre lui.
Il faut transformer le régime et ne pas craindre de le dire et de le prévoir.
Pour détruire le Parlementarisme, il faut la Révolution.
Je ne vois pas d’autre moyen quant à présent, d’obtenir et de réaliser le gouvernement des Soviets en France.
HANOT.
(1) Je ne crois pas utile de parler du Sénat. Cette institution ne répond à rien. Le Palais du Luxembourg n’est en somme, qu’une maison de retraite pour politiciens agés et cacochymes, dont les forces dernières sont utilisées à grignoter la
part du gâteau que le budget leur donne avec un peu plus de générosité qu’il n’en met à solutionner la loi des Pensions de guerre.
Il se peut qu’il y ait des sénateurs dignes d’
intérêts : hélas ! pourquoi restent-ils sénateurs ?
(1) Au cours du même discours, monsieur Jean Bon déclara qu’il ne voulait pas de dictature du prolétariat, parce que celle-ci ne faisait que préparer la dictature des autres, les ennemis du prolétariat.
Il conclut en dénonçant le bolchévisme comme la négation, de la démocratie.
(3) Le Parti socialiste unifié n’échappe pas à cette loi. La fameuse Unité, que le dernier Congrès national socialiste a reformée, ne doit son existence qu’aux élections proches.
Le mot d’ordre est : il faut des candidats. Pour avoir des élus, l’Unité est nécessaire. La doctrine vient après.
Je ne conçois pas que la fraction minoritaire du PSU ait pu, de gaieté de coeur, renier avec tant d’élégance et son programme et son idéal. Etait-ce, là aussi du bluff ?
je suis stupéfait de voir, accolés, les noms d’Albert
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Thomas et de Jean Longuet, ceux de Renaudel et de Brizon. Mais quelle doit être la mentalité des dirigeants d’un Parti qui présente, en tête de liste d’une de ses Fédérations, le nom d’un député qui, publiquement avait déclaré se désintéresser de ses camarades de combat ?
La lettre de démission de ce parlementaire fut
reproduite, avec grande satisfaction, par tous les organes de la presse ennemie. Comment l’action ultérieure du P.S.U. sera-t-ele jugée par les lecteurs bourgeois ?
Un mot vient à l’esprit : charlatanisme.
Et on le maintiendra, parce que toute action politique paraît se transformer maintenant en cuisine électorale.
(4) Ne peuvent élire ni être élus : a - Ceux qui emploient le travail d’autrui pour en tirer profit. b - Ceux qui vivent d’un revenu non produit par leur travail : rente de capitaux, revenu d’entreprises industrielles ou de propriétés foncières, etc. c - Négociants privés, intermédiaires et agents de commerce.
d - Moines et prêtres des cultes ecclésiastiques et religieux.
e - Agents et employés de l’ancienne police, du corps spécial des gendarmes et de l’Okrana ( police politique sous le régime des tsars ), ainsi que les membres de l’ex-dynastie régnante en Russie. f - Les personnes reconnues par les voies légales atteintes de maladies mentales, les aliénés et les personnes en tutelle. g - Les personnes condamnées pour délit infamant ou commis dans un but de lucre, durant un temps fixé par la loi ou par la sentence du tribunal.
( article 65 de la Constitution ( loi fondamen‑
tale ) de la République Socialiste Fédérative des Soviets de Russie adoptée par le 5° Congrès panrusse des Soviets juillet 1918 ).
(5) Article 78. - Les électeurs qui ont envoyé un député au Soviet ont, à tout moment, le droit de le rappeler et de procéder à de nouvelles élections, selon le règlement général. ( Constitution ( loi fondamentale ) de la République Socialiste Fédérative des Soviets de Russie ).
Marius Hanot, 1919.

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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