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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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En Allemagne, la renaissance du spartakisme
{Le Soviet}, n°2, 4 Avril 1920
Article mis en ligne le 7 novembre 2013
dernière modification le 28 octobre 2013

par ArchivesAutonomies
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Ce qui se passe en Allemagne prime, et de beaucoup, tous les autres événements par lesquels s’affirment l’incurable malfaisance du régime capitaliste et sa dégénérescence fatale.
Des orages se préparent, des nuages s’accumulent en Irlande, en Egypte, en Syrie, en Anatolie, sur les rives du Bosphore, aux Indes, en Pologne - cette Pologne si longtemps martyre, qui prend une hideuse revanche en martyrisant dans ses prisons ses Communistes, et en se faisant la chienne de garde et de guerre de MM. Wilson, Lloyd George et Millerand contre les Bolchévicks héroïques. Mais l’orage qui s’étend sur l’Allemagne depuis la criminelle tentative des troupes du Baltikum et de leurs chefs aux relations suspectes ( n’est-ce pas MM. les Diplomates de l’Entente Capitaliste ? ) cet orage-là, même s’il semble se calmer, même ( et surtout ) si les Dieux de l’Olympe bourgeois réussissent à la circonscrire, et à l’étouffer, renaîtra spontanément, et les échos de son tonnerre réveilleront la volonté prolétarienne, endormie par la torpeur de la guerre, abrutie par l’immoralité paradoxale de cette boucherie capitaliste qui n’en finit pas.
Pendant le tragique Congrès Spartakiste des 30 décembre 1918-2 janvier 1919, Rosa Luxembourg était possédée de cette idée : que le système capitaliste ne pouvait être abattu et brisé que par une grève générale universelle. Nous allons droit à ce gigantesque mouvement. L’actuelle révolution allemande est une étape de la marche humaine qui aboutira là. Le réflexe du prolétariat allemand contre la canaillerie du capitalisme allemand militarisé est une indication précieuse. Ce rythme s’amplifiera. Ce rythme s’accentuera. Il gagnera en étendue, en profondeur, et, finalement, c’est par lui que s’écroulera l’édifice d’iniquité. Ses murs ont des lézardes partout.
Clara Zetkin déclarait cet été : "A mon avis, la Révolution ne peut triompher en Allemagne qu’après l’avoir emporté en France". Ce n’était pas assez dire : la Révolution sera européenne et peut-être même plus qu’européenne.
Revenons à la question allemande actuelle, qui est la réplique du prolétariat aux généraux des troupes de la Baltique, généraux qui ne sont que des pantins dont les ficelles ne reçoivent pas exclusivement leurs secousses de Berlin ou d’Amerongen.
Essayons d’en tirer non pas des pronostics, chose je ne dirai pas : inutile, mais superflue.
Demandons-lui de préférence un enseignement, une leçon.
Cette révolution allemande, dans son détail, peut paraître obscure, d’autant plus que nous sommes fort mal renseignés. Mais dans son ensemble, elle est très claire :
C’est la renaissance du Spartakisme, ce spartakisme que le socialiste à tout faire de l’Entente, M. Noske, croyait avoir assassiné le 16 janvier 1919, dans la personne de Liebknecht et de Rosa Luxembourg.
C’est sa renaissance, mais avec une différence, qui est tout "à l’avantage du rythme de la révolution présente, et de celle de demain, je m’explique.
Charles Andler, qui serait un parfait historien s’il ne se croyait pas tenu de faire du bourrage ( n’a-t-il pas osé écrire que le spartakisme n’est que la forme outrée d’un certain chauvinisme exaspéré et pessimiste ! ), Charles Andler nous présente à peu près ainsi la première révolution spartakiste, celle de novembre 1918 qui commença par la foudroyante épopée des marins de Kiel, qui renversa le Kaiser et fit crouler l’armée, et puis qui alla s’enliser dans le marécage de cet étrange Congrès des Soviets de la mi-décembre 1918 qui, par 344 voix contre 98, repoussa le système soviétique (un des congressistes déclara que les Soviets exhalaient "une odeur de charogne bolchéviste") et acclama la prochaine Assemblée Nationale.
Charles Andler a beau jeu contre cette révolution de feu de paille. Il nous dit : Voyez, elle vient du dehors. Elle est factice. Les marins l’imposent aux villes côtières, canons braqués, après s’être fait la main en jetant leurs officiers par dessus bord. Puis ils progressent des ports vers le centre. Le coup de main initial fut le fait d’une poignée de matelots allemands bolchevistes. La télégraphie sans fil fit le reste : "l’étincelle herzienne mit partout le feu". Par là se révéla l’entente spartakiste qui préexistait à la Révolution de novembre 1918. Mais cette Révolution fut comme imposée aux masses. Elle fut l’oeuvre de quelques "intelligences" et de quelques centaines de bras armés par la guerre et pour la guerre.
Soit. Admettons que ce fût la vérité à cette date déjà lointaine.
Aujourd’hui, il n’en est plus de même. Depuis que, le 15 mars dernier, le premier sang "civil" et pur a coulé dans les rues de Berlin sous les coups des troupes du Baltikum, de ces gamins imberbes que la réaction capitaliste arme aujourd’hui, exactement comme en 1848 Lamartine, le Kerensky d’alors, faisait armer ou laissait armer les "pâles voyous" de la garde mobile ; depuis ce jour-là, le peuple allemand, le vrai peuple, et, contre les soudards de l’Internationale capitaliste, il a relevé le gant. Il est debout, frémissant.
Aujourd’hui, ce sont les ouvriers, ce sont les prolétaires, ce sont un certain nombre de paysans éduqués et déniaisés par la guerre capitaliste qui sont, non pas les Spartakistes, mais mieux encore : qui sont le Spartakisme.
On peut donc dire, en se servant des termes de la mystique catholique, parce qu’ils sont ici le symbole de la vérité historique, que le sang des grands martyrs spartakistes de janvier 1919 a été fécond.
Désormais, le Spartakisme est dans les moelles mêmes du peuple travailleur allemand. Le mouvement communiste actuel repose sur sa véritable base. Le matérialisme historique de Marx, une fois de plus se vérifie. L’émancipation des travailleurs est l’oeuvre exclusive des travailleurs. Quant aux leaders majoritaires, ils trahissent les travailleurs. Quant aux leaders indépendants ( ou centristes ), ils laissent faire. Ils préparent leurs griffes, afin de tirer les marrons du feu.
Le fait nouveau le voilà. Le Spartakisme s’est prolétarisé. On peut dire qu’il est partout, aujourd’hui, dans l’élite du prolétariat allemand.
C’est quelque chose.
Il y a autre chose encore dans la révolution allemande actuelle.
Il y a qu’elle vérifie la loi posée par Boukharine sur la désagrégation des armées nationales modernes en armées de caste (payées et suralimentées) et en armées rouges (spontanées et désintéressées). Et les prolétaires de la Saxe et de la Westphalie ont montré qu’ils savaient jouer de l’armée rouge et des engins dont l’a douée l’industrie capitaliste. Et ceci encore est un fait nouveau. Il n’y a plus d’armée nationale, même nationale d’apparence seulement.
Tout est-il donc parfait, tout est-il à point dans ce prolétariat spartakiste ?
Hélas non. Il lui a manqué l’enseignement limpide, précis, rectiligne, inflexible d’un Lénine.
Lénine, nous affirme Lansbury, vaut surtout par la volonté.
Au point de vue du mouvement russe, c’est possible. mais au point de vue du mouvement communiste mondial, Lénine vaut surtout par son inflexibilité logique, et par l’impérieuse évidence de sa doctrine, qui n’est autre d’ailleurs que le marxisme, complété, vivifié, concrétisé par le Soviétisme. C’est de là que vient la puissance de rayonnement universel de Lénine. Cet homme est le prophète, la "loi vivante", "le porteur de feu".
Or, le Spartakisme, même celui de Liebknecht, même celui de Rosa Luxembourg, était, au point de vue doctrinal, médiocre, hésitant, timide. L’histoire de ce spartakisme, depuis le 15 décembre 1918 jusqu’au 6 janvier 1919, trahit par maint détail significatif cette faiblesse. Le 19 novembre 1918, Liebknecht jetait un cri de désespoir. Il disait : la censure et la presse socialiste ont abruti le prolétariat !
Quant aux héritiers de ce spartakisme défaillant, je veux dire le parti communiste allemand au cours des années 1919 et 1920 (avant l’orage actuel), un article publié par le Bulletin d’Amsterdam, et reproduit par la Vie Ouvrière du 19 mars, nous le montre dans toute sa misère doctrinale : une majorité d’ergoteurs byzantins et une minorité clairvoyante, mais sans audace intellectuelle, et qui, dans aucun congrès, aucune conférence, ou aucun manifeste, n’eut la force de proclamer, dans son intransigeance et sublime rigueur, la doctrine de Marx et de Lénine.
Comme cette doctrine communiste, bolchéviste et soviétiste est fille de la vérité, et que la vérité est fille de l’expérience, cette pure et vive lumière jaillira, brûlante de l’orage allemand.
Mais il eut mieux valu que, comme un phare puissant et doux, érigé sur l’horizon, elle guidât, dès le premier jour de l’épreuve, la marche sanglante de nos très douloureux et très chers frères, les Communistes allemands.
Nous les prions de trouver dans ces lignes l’expression de notre affection, et l’amer regret de notre impuissance à les aider.

Emile CHAUVELON.

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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