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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Vive l’Allemagne !
{Le Soviet}, n°2, 4 Avril 1920
Article mis en ligne le 7 novembre 2013

par ArchivesAutonomies
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Le militarisme allemand est mort, il est tombé sous les coups des ouvriers allemands qui ont superbement répondu à la tentative de von Kapp et de la caste militaire. Le militarisme allemand est mort, et le communisme monte à la vie, et les soviets triompheront dans ce qui fut l’empire des Hohenzollern.
Le militarisme allemand a été abattu par la deuxième révolution allemande ; nous l’attendions cette deuxième révolution, comme le prélude de l’indispensable et de l’inévitable révolution française. Et la voici présente ; nous avions raison de ne pas désespérer ; le peuple allemand vient de prouver qu’il serait criminel de continuer de le solidariser avec ses anciens maîtres ; il vient d’entreprendre la lutte à mort contre les social-démocrates qui, depuis 18 mois, canalisaient et déviaient la première révolution.
A-t-on assez réfléchi à cette chose formidable : l’Allemagne antimilitariste ?
Ce que le monde entier ligué contre l’Allemagne n’a pu obtenir au prix d’une guerre de cinq ans, le peuple allemand, se révoltant contre ses maîtres, l’a réalisé par une grève générale de cinq jours. C’est en vain que l’Humanité a perdu 15 millions de cadavres, 30 millions de mutilés, dépensé 1.000 milliards, accumulé des ruines de toutes sortes ; l’expérience faite en Allemagne nous démontre que ce n’est pas la guerre qui tue la guerre et que, seule, une révolution peut libérer un peuple de son militarisme.
Un tel événement nous impose de nous arrêter, d’examiner soigneusement, de réfléchir et de tirer les enseignements qui s’imposent. Hier, nos maîtres nous ont entraîné, nous ont contraint, à une guerre atroce qui, c’était son but avoué, devait détruire le militarisme allemand, source de tous les militarismes. Beaucoup se sont laissés prendre aux beaux discours des Ernest Lavisse et ont "fait la guerre pour qu’il n’y ait plus de guerre". Maintenant, après la banqueroute frauduleuse de la guerre du droit, il nous faut chercher les enseignements de la grève générale allemande.
Maintenant, nous comprenons mieux quelle fut l’erreur criminelle de nos socialistes patriotes. Ceux qui, pendant 4 ans 1/2, nous ont maintenu dans une guerre dite de défense nationale, ceux qui pendant 4 ans 1/2 ont voté les crédits nécessaires à la guerre, se sont révélés comme incapables de comprendre que seule une révolution peut libérer un peuple de son militarisme. L’Allemagne rouge souflète la bande de parlementaires socialistes qui ont alimenté la grande boucherie. Elle rend plus évidente la nécessité non seulement d’une révolution mais encore, et surtout, d’une révolution soviétiste.
Car c’est l’enseignement essentiel de la deuxième révolution allemande, venant confirmer celui de la deuxième révolution russe : il faut, pour abattre la caste militaire, que le peuple se dresse, fasse une révolution prolétarienne, exige le désarmement de la bourgeoisie, balaye les socialistes traîtres qui sont au pouvoir, institue la dictature du prolétariat. Là seulement est le salut.
Examinons les faits.
A la suite de la défaite militaire allemande, une première révolution jette à terre le régime impérial et porte les socialistes au pouvoir. Ceux-ci sont démocrates et convoquent une assemblée constituante, élue au suffrage universel, avec vote des femmes ; cette constituante ne peut être que démocrate et conserver l’Etat démocratique avec sa centralisation des pouvoirs, mais aussi la séparation des pouvoirs. Le peuple a voix au chapitre ( et encore, une seule fois au début de la révolution ) pour nommer le parlement ; mais le pouvoir exécutif, superbement illustré par Noske, est à peu près indépendant ; quant au pouvoir militaire il reste fortement centralisé dans les mains de quelques généraux. Il y a là tous les éléments d’un coup d’Etat. - Notons que les mêmes principes avaient dirigé Kérensky et permis la tentative de Korlinoff.
On n’insistera jamais assez sur le danger d’une Assemblée constituante ; assemblée qui ne peut être que démocratique, qui doit faire passer le citoyen avant le producteur, qui doit défendre l’Etat, le monstre Etat, qui ne peut admettre l’armement du prolétariat, le contrôle prolétarien sur tous les pouvoirs économiques, politiques, administratifs, judiciaires, etc. Un abîme sépare la révolution prolétarienne, communiste et soviétiste de ce qu’on pourrait appeler la révolution socialiste.
Et c’est pourquoi nos camarades allemands ont raison de continuer la lutte ; ils n’auront la victoire complète que le jour où ils auront balayé leur gouvernement social-démocrate et institué la République des Soviets.
Mais déjà le militarisme est mort en Allemagne, tué par le soviétisme du prolétariat allemand ; et ce n’est pas seulement leur militarisme qu’ils ont frappé, mais aussi le nôtre.
De plus la deuxième révolution allemande démontre jusqu’à l’évidence combien les peuples sont semblables et détruit définitivement la légende des Barbares. Elle établit une solidarité étroite entre les prolétariats de France et d’Allemagne.
Et c’est sans aucune hésitation que nous autres, ouvriers communistes et soviétistes de France, nous affirmons notre solidarité avec nos frères allemands en lutte pour réaliser le communisme soviétiste. Nous sommes solidaires des camarades allemands et nous sommes les ennemis des bourgeois français. Il nous plaît aujourd’hui de crier notre joie de voir la deuxième révolution allemande, il nous plaît de cravacher nos bourgeois et nos social-patriotes français du cri de : "Vive l’Allemagne ! Vive l’Allemagne rouge, communiste et soviétiste !".
Nous sommes des internationalistes ; une fois de plus nous proclamons : "Les travailleurs n’ont point de patrie" ; et nous sentons combien cette formule est vraie : vivant à Paris, toutes nos pensées, tous nos espoirs, tout notre coeur est en Allemagne ; là-bas, dans le bassin de la Rhur, où le peuple allemand lutte pour sa liberté.
Au-dessus des patries et au-dessus des partis, il y a la classe ouvrière ; partout où un prolétaire lutte pour le communisme, il y a un frère, et nous aimons mieux être les soldats de la Révolution mondiale que les citoyens d’une république démocratique ; nous préférons le costume gris-fer des gardes rouges de la Rhur au bleu horizon de l’armée française. Vive l’Allemagne rouge I Vive l’Allemagne des Soviets ! Espérons que demain, après la Révolution soviétiste française, un camarade allemand pourra nous répondre "Vive la France rouge ! Vive la France des Soviets !".
Pour cela, camarades, au travail ; et en attendant Vivent les Soviets de France !

Alex LEBOURG. [1]]

Notes :

[1Alexandre Lebourg fut délégué du comité d’organisation de la Fédération anarchiste pour le Nord-Ouest ; il fut arrêté en 1908 pour avoir distribué des brochures antimilitaristes au conseil de révision. Il déserta en septembre 1909 et fut condamné à deux ans de prison pour refus d’obéissance. Il séjourna en Belgique puis en Allemagne d’où il aurait été expulsé pour propagande anarchiste. On le retrouve typographe au journal l’anarchie en 1910-1911. L’année suivante, il fut condamné à trois ans de travaux forcés pour désertion en temps de paix. L’armée l’incorpora au 2e régiment des zouaves en août 1914. Il fut fait prisonnier dès septembre et transféré au camp d’Altengrabov en Allemagne où il rédigea et publia un journal intitulé Pensées Libres en quarante exemplaires. Interné en Suisse, il fut impliqué en novembre 1918 dans une affaire de refus collectif de travail à l’occasion de l’armistice. Incarcéré à Genève, il fut ensuite ramené en France et de nouveau emprisonné dans les locaux disciplinaires du 3e régiment d’Infanterie à Rouen le 11 avril 1919, pour désertion à l’intérieur.
Lebourg fit partie des anarchistes qui s’enthousiasmèrent pour la Révolution russe et qui fondèrent la Fédération communiste des Soviets. Délégué des Soviets de Rouen et Sotteville, il fut arrêté à Paris en mai 1920, en même temps que Chaverot, Jacques Sigrand, Gaston Monmousseau et Boris Souvarine. Il obtint son acquittement le 28 février 1921. [Ici le Maitron ne parle pas de sa collaboration au journal Le Soviet, alors que Lebourg développe ses idées en faveur de la dictature du prolétariat, NDR

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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