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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Soviétisme ou parlementarisme : il faut choisir
{Le Soviet}, n°4, 9 Mai 1920
Article mis en ligne le 7 novembre 2013
dernière modification le 28 octobre 2013

par ArchivesAutonomies
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Les idées vont vite. Voici qu’en Allemagne les "vieux partis socialistes", selon l’expression de Jacques Sadoul, sont tellement démodés, démonétisés, que la question du "mouvement social" ne se pose plus entre majoritaires et Indépendants ( ou Centristes ), ni même entre Indépendants et Communistes, mais bien entre Communistes Parlementaires et Communistes Soviétistes.
Nous n’en sommes pas encore tout à fait là en France. La censure d’abord, les quotidiens socialistes ensuite, nous ont tenu dans une savante ignorance. Mais tout a un terme. Peut-être verra-t-on du nouveau.
Critiquer l’attitude du Parti Socialiste, c’est - au point de vue où en sont les choses - poser indirectement la question de la constitution du Parti Communiste unifié. Cette question n’est sans doute pas indifférente au Bureau Auxiliaire (Amsterdam) du Comité Exécutif de l’Internationale Communiste de Moscou.
Or, dans un des derniers numéros du Bulletin Communiste, Boris Souvarine appréciait en termes mesurés, mais sévères, l’attitude des deux délégués du parti Socialiste français à Berlin.
"Ils étaient chargés, dit Boris Souvarine, de conférencier avec les Socialistes Indépendants et Communistes, et ils n’ont rien eu de plus pressé que de s’aboucher avec les massacreurs du peuple allemand et avec les représentants de la II° Internationale, complice active de tous les massacres qui se sont succédés en Europe depuis 1914". Puis il ajoute, à propos du Manifeste d’unité socialiste qu’ils ont signé à Berlin : "Ainsi, sur l’invitation des assassins de Liebknecht, de Rosa Luxembourg, de Tychko, les deux reconstructeurs français ont signé un Manifeste ignominieux, suintant. le mensonge, l’hypocrisie et l’imposture, et leurs noms voisinent avec ceux des hommes à tout faire de Vandervelde (qui se trouvaient à Berlin en même temps qu’eux)".
Laissons de côté les personnes. Ne considérons que le fait. Ne regardons que sa valeur d’indice historique.
Or, ce fait ne nous étonne pas du tout. Le Parti Socialiste français, comme tous les partis socialistes de partout - les "vieux partis" de Sadoul - obéit à sa loi interne, ou si vous voulez, à sa fatalité.
C’est un fait général. Partout, ou presque partout aujourd’hui, les partis socialistes se dressent contre le Communisme. Qu’ils le veuillent ou non - et sans doute plus d’un le veut-il expressément - ils sont les alliés, les complices de la réaction capitaliste, contre les idées, contre les mouvements, contre les tentatives, contre les révolutions communistes.
L’accord, tacite ou explicite ( peu importe ) entre le Parti Socialiste allemand majoritaire ( les Indépendants ou centristes sont des équilibristes ) d’un côté, et, d’autre part les diplomates et les généraux de l’Entente, pour réprimer l’héroïque révolution communiste, et la noyer dans le sang, n’est pas douteux. Socialistes, généraux de la Guerre du Droit, bourgeois libéraux, pangermanistes, militaristes, tous ces "anticommunistes" se sont le plus naturellement du monde trouvés unis par-dessus les frontières, les drapeaux et les patriotismes, pour étouffer dès sa naissance, ou plutôt dès sa renaissance (car la révolution de novembre 1918 était son oeuvre) le bolchévisme allemand.
En effet, c’était bien de bolchévisme, c’est-à-dire de communisme marxiste en action qu’il s’agissait. Écoutez, savourez, l’hypocrite déclaration du leader socialiste Hermann Müller au Reichstag (lundi 12 avril) : "Les chefs communistes étaient préparés de longue date ; mais le coup d’État Kapp-Lutwitz leur procurait un terrain favorable. L’armée rouge remplaçait peu à peu l’imposant mouvement ouvrier. Les ouvriers organisés s’en retournaient immédiatement au travail. Seuls, les partisans aveuglés des Conseils (cet honnête Müller se garde bien de faire de la réclame aux Soviets) sont restés sous les armes". C’est d’une hypocrisie parfaite et raffinée.
Hermann Müller, socialiste anticommuniste, est dans son rôle : il soutient le capitalisme contre le bolchévisme.
Les partis socialistes anticommunistes ou bien sont devenus, ou bien sont en train de devenir les soutiens du régime capitaliste. C’est une loi historique fatale, donc universelle qui ne connaît pas, ou qui ne connaîtra pas d’exceptions.
J’ai, sous les yeux, la collection de l’excellente revue communiste de Jules-Humbert Droz, Le Phare. Sa chronique mensuelle des mouvements socialiste et communiste est l’illustration, la démonstration de la loi que nous enregistrons : les progrès du mouvement communiste, déterminés par les répercussions de la guerre capitaliste, ont mis entre les deux groupes, jadis confondus du moins en apparence ), groupe socialiste, groupe communiste, une distance telle, que le groupe socialiste apparaît désormais, non pas seulement comme l’arrière-garde, mais bien comme l’antagonisme du groupe communiste.
Ces constatations historiques sont amères, sans aucun doute, mais elles sont nécessaires.
Il est absolument indispensable qu’elles président à la formation - si tant que cette formation soit prévue et préparée par certains - d’un groupement communiste unifié, sous l’égide du Bureau Auxiliaire d’Amsterdam, ou, ce qui vaudrait sans doute mieux, sous celle du Comité Exécutif Permanent de Moscou.
Rompre avec la Deuxième Internationale ou avec les Partis qui ont rompu mollement et tardivement avec elle, ne signifie plus rien du tout, à l’heure avancée où nous sommes.
S’ériger en Parti Communiste ne signifie rien non plus, si l’on ne joint pas à ce geste une précision nécessaire, en se déclarant soviétiste et non parlementariste. Le Communisme soviétiste de l’Internationale de Moscou est la seule formule qui corresponde exactement, rigoureusement, aujourd’hui, au Communisme marxiste.
Nous sommes antiparlementaristes, parce que nous sommes soviétistes.
Il n’y a que cela qui soit net et décisif.
La position intermédiaire (soviétiste parlementariste) est non seulement absurde, mais encore dangereuse. Elle présente une pente glissante à toutes les faiblesses, à toutes les compromissions, à toutes les trahisons.
Un parti communiste unifié, fondé sur la duplicité de ce principe opportuniste et contradictoire, aurait vite fait de prendre la place et de tenir le rôle du parti socialiste parlementaire unifié.
Aujourd’hui, après tant de leçons terribles et tant de catastrophes, un parti vraiment communiste doit être exclusivement soviétiste, donc antiparlementaire.
Ce sera une dure entreprise : c’est entendu. Nous ignorons ce que nous coûtera son succès : c’est entendu.
Mais, ce que nous savons de science certaine, éclairés que nous sommes par l’expérience d’autrui, c’est que la moindre faiblesse de doctrine, sur ce point d’une importance essentielle, aurait, dans la pratique, les plus cruelles conséquences.

Emile CHAUVELON.

P.S. :

Texte publié dans le Recueil de textes du Parti Communiste de France (1919) par la revue Invariance. Pour tout renseignement concernant ces textes, leur origine, leur contenu, nous vous invitons à prendre contact avec Jacques Camatte.




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